Par la Lumière, elle pleurait !
— Les tueurs n’avaient rien à voir avec ta Rejetée, murmura Gawyn. J’avais raison.
Oui, il fallait l’admettre. Que signifiaient ces uniformes noirs peu familiers ? Des Seanchaniens ?
Je devrais être morte, comprit Egwene.
Si Gawyn ne les avait pas arrêtés, les trois tueurs l’auraient éliminée dans son sommeil. Alors, elle aurait disparu de Tel’aran’rhiod sans avoir réussi à vaincre Mesaana.
Soudain, elle se sentit idiote, toute sensation de triomphe volatilisée.
— Gawyn, dit-elle, je suis navrée de t’avoir désobéi…
Mais le jeune homme était au bord de l’inconscience.
— Tout va bien…, lui souffla Egwene, des larmes aux yeux. Je vais te lier à moi. C’est le seul moyen.
Sur le bras d’Egwene, la pression des doigts du prince se fit un peu plus ferme.
— Non… Il ne faut pas, sauf si tu le veux.
— Imbécile ! siffla Egwene en préparant un tissage. Bien sûr que je veux te prendre pour Champion. C’est mon désir depuis toujours.
— Jure-le !
— Je le jure. Oui, je jure que je te veux pour Champion et pour mari. (Egwene posa une main sur le front du blessé et laissa son tissage se déverser en lui.) Parce que je t’aime.
Le jeune homme sursauta. Soudain, Egwene sentit ses émotions et sa douleur comme si c’étaient les siennes. En retour, il pouvait désormais mesurer sa sincérité à elle.
Perrin ouvrit les yeux et inspira à fond. Aussitôt, il s’avisa qu’il pleurait. Les gens sanglotaient-ils dans leur sommeil quand ils faisaient des rêves normaux ?
— Que la Lumière soit louée, murmura Faile.
Sa vision s’éclaircissant, Perrin vit qu’elle était agenouillée près de lui. Il y avait aussi quelqu’un d’autre.
Masuri ?
L’Aes Sedai prit entre ses mains la tête de Perrin, qui sentit se déverser en lui le torrent glacé d’une guérison. Sur sa jambe et sur son torse, les plaies se refermèrent.
— Nous voulions te guérir dans ton sommeil, dit Faile, la tête de son homme posée sur les genoux, mais Edarra nous en a empêchées.
— Ce n’est pas recommandé et ça n’aurait pas fonctionné…
La voix de la Matriarche… Présente sous la tente, dans un coin…
Le jeune homme reposait sur son lit de camp. Dehors, il faisait sombre.
— Je suis resté absent plus d’une heure. Vous devriez être déjà partis.
— Silence…, souffla Faile. Les portails sont de nouveau actifs, et presque tout le monde les a traversés. Ici, il reste seulement quelques milliers de soldats – pour l’essentiel, des Aielles et des hommes de Deux-Rivières. Tu pensais qu’ils partiraient sans toi ? Et moi aussi ?
Perrin s’assit et, du revers de la main, essuya son front lustré de sueur. Agacé, il tenta de faire disparaître la transpiration – comme dans le rêve des loups – mais il n’y parvint pas, bien entendu.
Debout derrière lui, au fond de la tente, Edarra le regardait avec circonspection.
Il se tourna vers Faile :
— Il faut que nous filions ! Tueur doit avoir des complices. Un piège nous attend, peut-être même une armée. L’attaque risque de se produire à n’importe quel moment.
— Tu peux te lever ? demanda Faile.
— Oui.
Encore faible, Perrin réussit à se mettre debout avec l’aide de sa femme. À cet instant, le rabat s’écarta et Chiad entra avec une outre d’eau. Perrin l’accepta avec reconnaissance et but longuement. Sa soif étanchée, le chagrin revint au galop.
Sauteur…
Perrin éloigna l’outre de ses lèvres. Dans le rêve des loups, la mort était un point final. Où irait l’âme de Sauteur ?
Je dois continuer… Conduire mes compagnons en sécurité.
Il se dirigea vers le rabat, les jambes déjà plus solides.
— Je vois ta tristesse, mon époux, dit Faile, une main sur son bras pour le soutenir. Qu’est-il arrivé ?
— J’ai perdu un ami… Pour la seconde fois.
— Sauteur ? demanda Faile, de l’angoisse dans son odeur.
— Oui.
— Perrin, je suis navrée…
Sur ces mots vibrants de tendresse, les deux jeunes gens sortirent de la tente, qui se dressait en solitaire dans la prairie où s’étendait naguère le camp. Sur l’herbe jaunie, on voyait encore les empreintes des tentes, les ornières des chariots et les chemins ménagés dans tous les sens par les bottes des soldats. On eût dit le plan d’une cité à venir, avec l’emplacement des futurs bâtiments et des rues. Mais il n’y avait plus âme qui vive, désormais.
Le ciel tourmenté restait d’encre. Une lanterne au poing, Chiad éclairait un étroit périmètre, autour d’eux. Par petits groupes, des soldats attendaient. Dès qu’elles virent Perrin, les Promises levèrent leurs lances puis tapèrent en rythme sur leur bouclier. Un signe d’approbation.
Les gars de Deux-Rivières accouraient à mesure que la nouvelle se répandait : Perrin était de retour. Ces hommes, que pouvaient-ils deviner de ce qu’il avait fait cette nuit ?
Ses « gars » l’applaudirent, et Perrin les salua du fond du cœur, même s’il se sentait toujours mal. Quelque chose continuait de clocher, ça se sentait dans l’air. Convaincu que c’était dû à la pointe des rêves, le jeune homme avait à l’évidence eu tort. Dans l’air flottait une odeur qui rappelait la Flétrissure.
Les Asha’man attendaient au centre de ce qui avait été le camp. Dès qu’ils virent Perrin, ils le saluèrent, une main sur le cœur. Après avoir déplacé une armée entière, son intendance et des civils, ils semblaient en bonne forme.
— Emmenez-nous loin d’ici, leur dit Perrin. Je ne veux pas rester une minute de plus.
— Oui, dit Grady, l’air soulagé.
Il se concentra et ouvrit un modeste portail.
— On traverse ! lança Perrin aux gars de Deux-Rivières.
Ils ne se le firent pas dire deux fois. Gaul, Elyas et les Promises restèrent avec le jeune homme et son épouse.
Je me sens comme une souris épiée par un faucon…
— Je suppose que tu ne peux pas éclairer la zone, dit Perrin à Neald, campé près du portail.
L’Asha’man inclina la tête. Aussitôt, des globes lumineux apparurent autour de lui puis se répartirent dans la prairie.
Pour éclairer… absolument rien. Un camp abandonné, semblable à tous les autres.
Quand tout le monde eut traversé, ce fut le tour de Perrin, en compagnie de Faile, de Gaul, d’Elyas et des Promises. Enfin, les Asha’man fermèrent la marche.
De l’autre côté du portail, l’air était frais et sentait merveilleusement bon. Jusque-là, Perrin n’avait pas mesuré à quel point les relents démoniaques le perturbaient.
Il s’emplit les poumons puis regarda autour de lui. Il se trouvait au sommet d’un haut plateau, à bonne distance d’un amas de lumières, près d’un cours d’eau. Pont-Blanc, probablement…
Les soldats de Perrin l’acclamèrent dès qu’ils le virent émerger du portail. Sur le haut plateau, le camp était quasiment reconstitué, les sentinelles déjà en place.
Un site idéal…
L’armée s’était échappée. Le coût avait été terrible, mais les soldats n’avaient plus rien à craindre.
Graendal se radossa à son siège. Les coussins en cuir étaient garnis de plumes de kallir, des oiseaux qu’on trouvait exclusivement à Shara, en tout cas durant cet Âge.
L’Élue remarquait à peine le luxe ambiant.
Le serviteur que Moridin lui avait prêté était agenouillé devant elle. À demi baissé seulement, son regard pétillait d’insolence. Cet homme était sous contrôle, certes, mais à peine. Il se savait unique…
Il semblait aussi conscient que la faute, s’il échouait, retomberait sur les épaules de Graendal.
L’Élue ne transpirait pas – pour ça, elle se maîtrisait trop bien. Dans la grande salle au plancher en dalles rouges, les volets de l’unique fenêtre s’ouvrirent brusquement. Un vent marin piquant souffla dans le refuge et éteignit une bonne partie des lampes. Avec une certaine grâce, des volutes de fumée montèrent des mèches qui seraient bientôt froides.