Graendal n’échouerait pas !
— Prépare-toi à déclencher le piège quoi qu’il arrive, ordonna Graendal.
Le serviteur se décomposa.
— Mais…, commença-t-il.
— Obéis, et évite de répondre à une Élue, espèce de chien !
Si le larbin baissa les yeux, des étincelles de rébellion continuèrent à y danser.
Aucune importance ! Graendal avait encore un atout caché – celui qu’elle avait mis en place au prix de ruses inimaginables. Un être préparé de longue date pour une occasion comme celle-là.
Cela dit, il faudrait rester circonspect. Aybara était un ta’veren assez puissant pour effrayer n’importe qui. Sur un champ de bataille, des flèches tirées de loin ne l’atteindraient pas, et dans un moment de calme comme celui qui s’éternisait, s’il avait le moindre doute, ce type ficherait le camp en un éclair.
Graendal avait besoin d’un cyclone dont il serait l’œil. Alors, le couperet tomberait.
Rien n’est joué, Forgeron Déchu… Ni de près ni de loin…
39
Dans la Tierce-Terre
Aviendha se sentait de nouveau bien.
Dans la Tierce-Terre, on retrouvait une forme de perfection apaisante. Si les gens des terres mouillées jugeaient le paysage monotone, Aviendha s’émerveillait de sa beauté cachée.
De l’ocre et du gris… Une uniformité rassurante, à l’inverse des terres mouillées, où le paysage et le climat changeaient dès qu’on avait le dos tourné.
Dans une nuit très noire, Aviendha courait, chacun de ses pas foulant un sol sablonneux. Pour la première fois depuis des mois, elle se sentait… seule. Dans les terres mouillées, elle avait toujours eu l’impression d’être épiée par un ennemi qu’elle ne pouvait pas voir ou attaquer.
Non que la Tierce-Terre fût moins dangereuse, loin de là. Ce trou obscur, près d’un buisson de nadra, était la tanière d’un serpent mortel. Dès qu’on faisait bruire les branches, par exemple en les frôlant, le reptile frappait. Aviendha avait vu cinq hommes mourir après une morsure.
Un des nombreux pièges qu’elle devrait éviter tout en courant vers Rhuidean… Mais ces dangers étaient compréhensibles. Elle pouvait les voir, les évaluer et, au bout du compte, y échapper. Si elle mourait d’une morsure ou succombait à la chaleur, la faute lui en reviendrait exclusivement.
Dans la vie, il était toujours préférable de voir en face les ennemis et les menaces. Redouter les turpitudes que dissimulaient les sourires des habitants des terres mouillées, tous hypocrites, menait peu à peu à la démence.
Malgré le crépuscule, Aviendha continua à courir. Qu’il était bon de transpirer de nouveau ! Dans les terres mouillées, les gens suaient très peu, et c’était peut-être ça qui les rendait si bizarres. Au lieu de se laisser réchauffer par le soleil, ils cherchaient la fraîcheur. Pire encore, refusant les bienfaits d’une tente-étuve, ils se lavaient avec de l’eau, parfois même en s’y immergeant. Un comportement qui ne pouvait pas être sain.
Aviendha n’était pas du genre à se mentir. Durant son séjour, elle avait pris goût au luxe, appréciant les bains parfumés et les jolies robes qu’Elayne la forçait à porter. Pour vaincre ses faiblesses, il fallait d’abord les identifier. Depuis qu’elle courait sur les pentes douces de sa chère Tierce-Terre, la vision du monde d’Aviendha redevenait normale.
Malgré son enthousiasme, elle finit quand même par ralentir. En dépit des apparences, courir la nuit et dormir le jour pour éviter la chaleur n’était pas une bonne idée. Dans l’obscurité, un seul faux pas pouvait mettre un terme à une vie.
Après avoir ramassé quelques branches mortes de tak et collecté de l’écorce d’ina’ta, la jeune Aielle entreprit de dresser son camp à côté d’un imposant rocher.
Très vite, elle eut allumé un feu dont les flammes orange se reflétaient sur le grand monolithe. Plus tôt dans la journée, elle avait tué un petit mammifère à carapace. Elle le décortiqua, l’équarrit puis le piqua sur un bâton et le fit rôtir. Pas la meilleure viande du monde, mais de quoi se caler l’estomac…
Confortablement installée, Aviendha regarda les flammes crépiter et huma la bonne odeur de cuisson. En fin de compte, elle se félicitait de ne pas avoir gagné Rhuidean via un portail. Prendre le temps de courir dans la Tierce-Terre – si précieux que fût le temps en question – était une très bonne chose. L’occasion de revoir qui elle avait été et de contempler ce qu’elle était devenue.
Aviendha la Promise n’existait plus. Aujourd’hui, elle suivait le chemin d’une Matriarche, et ça lui avait rendu son honneur. Dans son futur rôle, elle aurait une utilité. Comme les autres Matriarches, elle contribuerait à guider son peuple en des temps difficiles. Les plus durs de sa longue histoire, certainement…
Quand tout serait fini, les Aiels devraient retourner chez eux, dans la Tierce-Terre. Chaque jour passé ailleurs les affaiblissait un peu plus, elle en était le parfait exemple. Avec Elayne, elle s’était… ramollie. Mais qui n’aurait pas subi ce sort dans les terres mouillées ? Dès que ce serait possible, les Aiels ne devraient plus s’y aventurer.
Aviendha sourit, ferma les yeux et laissa sa fatigue fondre à la chaleur des flammes. Son avenir semblait tellement lumineux ! Elle allait revoir Rhuidean, passer au milieu des colonnes de verre, puis revenir sur ses pas pour réclamer sa part du cœur de Rand al’Thor. Ensuite, elle combattrait lors de l’Ultime Bataille.
Après, elle protégerait les Aiels survivants et les ramènerait chez eux. Leur seul foyer.
Un bruit retentit à l’extérieur du camp.
Aviendha ouvrit les yeux, bondit et s’unit à la Source. Dans un coin de sa tête, elle se félicita d’avoir recouru au Pouvoir et non aux lances qu’elle ne portait plus.
Elle tissa un globe lumineux.
Une femme émergea des ombres. Ni en cadin’sor ni en tenue de Matriarche, elle portait des vêtements aiels typiques : une jupe sombre, un chemisier gris, un châle et un foulard noué dans ses cheveux grisonnants. D’âge mûr, elle ne brandissait pas d’armes et semblait pacifique.
Aviendha regarda autour d’elle. Une embuscade ? Ou cette femme était-elle un spectre ? Un des morts qui marchaient… Sinon, pourquoi Aviendha ne l’avait-elle pas entendue approcher ?
— Je te salue, Matriarche, dit l’inconnue en inclinant la tête. Puis-je partager de l’eau avec toi ? Je voyage vers une lointaine destination, et j’ai vu ton feu dans la nuit.
La peau ridée, cette femme était incapable de canaliser, Aviendha l’avait senti dès la première seconde.
— Je ne suis pas encore une Matriarche, dit-elle. Comme tu me vois, je suis en chemin pour ma seconde visite à Rhuidean.
— Dans ce cas, tu trouveras bientôt beaucoup d’honneur. Je me nomme Nakomi. Crois-moi, je n’ai aucune intention de te faire du mal, petite.
Soudain, Aviendha se jugea ridicule. Nakomi était venue à elle sans armes. Si elle ne l’avait pas entendue, c’était parce qu’elle était perdue dans ses pensées à ce moment-là.
— Tu peux approcher, oui.
— Merci, dit Nakomi.
Elle avança dans la lumière et posa son sac près du feu. Avec un claquement de langue, elle en tira de petites branches et les jeta dans les flammes. Puis elle sortit une bouilloire.