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— Je peux avoir un peu d’eau ?

Aviendha saisit son outre. Encore loin de Rhuidean, elle aurait dû économiser chaque goutte, mais après avoir accueilli quelqu’un, lui refuser de l’eau aurait été une offense.

Nakomi prit l’outre, remplit la bouilloire et la mit à chauffer sur le feu.

— Croiser le chemin d’une femme qui va à Rhuidean est un plaisir inattendu, dit Nakomi en fourrageant dans son sac. Dis-moi, ton apprentissage fut-il long ?

— Trop long, soupira Aviendha. Mais avant tout à cause de mon propre entêtement.

— Vraiment ? Petite, tu as l’aura d’une guerrière. Étais-tu avec les Aiels qui sont partis vers l’ouest ? Ceux qui ont rejoint l’homme qu’on appelle le Car’a’carn ?

— L’homme qui est le Car’a’carn, corrigea Aviendha.

— Ai-je dit qu’il ne l’est pas ? fit Nakomi, visiblement amusée.

Elle jeta des herbes dans la bouilloire.

Non, elle n’avait pas dit ça… Aviendha fit tourner sa broche, et son estomac grommela. Elle devrait aussi partager son repas avec Nakomi.

— Puis-je te demander ce que tu penses du Car’a’carn ?

Je l’aime, songea aussitôt Aviendha. Mais pas question de répondre ça, bien entendu.

— Je suis certaine qu’il a beaucoup d’honneur. Bien sûr, il ne connaît rien à nos coutumes, mais il s’efforce d’apprendre.

— Tu as passé du temps avec lui, donc ?

— Un peu…

Honnête par nature, elle ajouta :

— Plus que la plupart des gens.

— C’est un homme des terres mouillées, dit Nakomi, perplexe. Et notre Car’a’carn… Dis-moi, les terres mouillées sont-elles aussi magnifiques que certains le prétendent ? Des fleuves si larges qu’on ne voit pas l’autre rive, des plantes tellement gorgées d’eau qu’elles en restituent quand on les presse…

— Les terres mouillées ne sont pas magnifiques. Au contraire, elles grouillent de dangers et elles nous affaiblissent.

Nakomi plissa le front.

Qui est cette femme ?

Voir des Aiels traverser le désert n’était pas inhabituel. Même les enfants apprenaient l’art de la survie. Cela dit, Nakomi n’aurait-elle pas dû voyager avec des amis ou de la famille ? Elle n’était pas vêtue comme une Matriarche, mais en elle, il y avait quelque chose de particulier…

Nakomi remua l’infusion et elle tourna de nouveau la broche, afin que la viande cuise sur tous ses côtés. Puis elle sortit de son sac plusieurs tubercules – ceux que la mère d’Aviendha cuisinait souvent, quand elle était enfant.

Nakomi les mit dans une petite boîte de cuisson en céramique, puis la glissa sur les braises.

Aviendha ne s’était pas aperçue que le feu était si chaud. D’où venaient toutes ces braises ?

— Tu parais troublée, dit Nakomi. Loin de moi l’idée de mettre en question les dires d’une apprentie des Matriarches. Mais je vois de l’inquiétude dans tes yeux.

Aviendha étouffa une grimace. Elle aurait préféré rester seule. Pourtant, elle avait invité cette inconnue à partager son eau et son ombre.

— Je m’inquiète pour notre peuple. Les temps sont dangereux.

— L’Ultime Bataille dont les gens des terres mouillées parlent sans cesse ?

— Oui, mais quelque chose d’autre m’angoisse. Les habitants des terres mouillées corrompent les nôtres. Ils les ramollissent.

— Peut-être, mais les terres mouillées sont intimement mêlées à notre destin, non ? Les révélations que l’on prête au Car’a’carn nous lient à elles d’étranges façons. En supposant qu’il dise la vérité.

— Il n’aurait pas menti sur ce sujet, affirma Aviendha.

Dans l’air nocturne, un vol de buses passa au-dessus du camp. L’histoire des Aiels telle que Rand al’Thor l’avait racontée continuait à faire des ravages dans le cœur des hommes et des femmes du désert. À Rhuidean, Aviendha verrait bientôt cette histoire de ses propres yeux. Les Aiels, disait le Car’a’carn, avaient violé leurs vœux. Jadis adeptes du Paradigme de la Feuille, ils lui avaient tourné le dos.

— Tu manies des idées très intéressantes, apprentie, dit Nakomi en servant l’infusion. Notre pays est appelé la Tierce-Terre. Sais-tu pourquoi ? Pour les trois services qu’il nous rend. Il nous châtie quand nous péchons, met à l’épreuve notre courage et fabrique une enclume pour nous forger.

— La Tierce-Terre nous confère de la force. Donc, la quitter, c’est nous affaiblir.

— Oui, mais si nous avons dû venir ici pour être forgés et devenir puissants, ne doit-on pas postuler que les épreuves que nous devions affronter dans les terres mouillées étaient aussi périlleuses que la Tierce-Terre elle-même ? Si dangereuses et difficiles, même, que nous sommes venus ici afin de nous y préparer. (Nakomi secoua la tête.) Mais je ne devrais pas polémiquer avec une Matriarche, même si ce n’est qu’une apprentie. J’ai un toh envers toi.

— Non, il n’y a jamais de toh quand on prononce de sages propos. Dis-moi, Nakomi, vers où voyages-tu ? Et à quel clan appartiens-tu ?

— Je suis très loin de mon Toit, et en même temps, pas loin du tout. Peut-être est-ce lui qui est loin de moi ? Apprentie, je ne peux pas répondre à ta question, parce qu’il ne me revient pas de t’offrir cette vérité.

Aviendha se rembrunit. Quelle sorte de réponse était-ce là ?

— Il me semble, dit Nakomi, qu’en rompant son antique serment de ne pas recourir à la violence notre peuple a accumulé beaucoup de toh.

— C’est vrai, reconnut Aviendha.

Que pouvait-on faire quand votre peuple tout entier avait commis un acte si affreux ? Face à cette révélation, beaucoup d’Aiels avaient été frappés par la Sidération. Jetant leur lance ou refusant de retirer la robe blanche des gai’shain, ils avaient clamé haut et fort que le toh collectif était si important qu’ils ne pourraient jamais l’assumer.

Mais ils se trompaient. Ce toh devait être assumé, et il le serait. C’était pour ça qu’il fallait servir le Car’a’carn, ce représentant des êtres à qui les Aiels, à l’origine, avaient juré allégeance.

— Ce toh, dit Aviendha, nous l’assumerons en participant à l’Ultime Bataille.

Ainsi, les Aiels recouvreraient leur honneur. Une fois qu’on s’était acquitté d’un toh, on pouvait l’oublier. Car se souvenir d’une faute dont on s’était lavé aurait été arrogant.

Enfin, les Aiels en auraient terminé. Ils rentreraient chez eux et n’auraient plus honte de leur passé.

— En conséquence, dit Nakomi en tendant un gobelet d’infusion à son hôte, la Tierce-Terre fut notre châtiment. Nous y sommes venus pour grandir, afin de pouvoir regarder en face notre toh.

— Oui, confirma Aviendha.

Pour elle, ça ne faisait pas de doute.

— Donc, quand nous aurons combattu pour le Car’a’carn, nous serons quittes de ce toh. En d’autres termes, il n’y aura plus de raisons de nous punir. Si c’est le cas, pourquoi retourner dans ce désert ? Pour continuer à être châtiés, alors que nous ne le mériterons plus ?

Aviendha eut un moment de doute. Mais non, c’était absurde. Elle ne tenait pas à polémiquer avec Nakomi sur ce point, mais les Aiels appartenaient à la Tierce-Terre.

— Le Peuple du Dragon, dit Nakomi en sirotant son infusion. Voilà ce que nous sommes. Servir le Dragon était le but caché derrière chacune de nos actions. Nos coutumes, nos batailles intestines, notre rude formation… Bref, notre entière façon de vivre.

— Exact, approuva Aviendha.