— Dans ce cas, une fois l’Aveugleur vaincu, que restera-t-il pour nous ? C’est peut-être pour ça que tant des nôtres refusent de suivre le Car’a’carn. Parce qu’ils s’inquiètent de ce que ça implique. Pourquoi continuer selon les anciennes coutumes ? Comment gagner de l’honneur en nous entre-tuant, si nous ne nous préparons plus à une tâche si importante ? Et pourquoi nous endurcir ? Pour le simple plaisir d’être durs ?
— Je…
— Désolée, dit Nakomi, je me suis encore laissé emporter. C’est mon péché mignon, j’en ai peur. Allons, la viande est cuite…
Aviendha sursauta. Les tubercules, eux, ne pouvaient pas être prêts. Pourtant, Nakomi les retira des braises, et ils sentaient merveilleusement bon.
Elle coupa la viande puis sortit deux assiettes en fer-blanc de son sac. Après avoir assaisonné la viande et les légumes, elle tendit une portion à Aviendha.
Qui goûta en hésitant un peu… Le repas était délicieux. Fabuleux, même. Supérieur à ce qu’elle avait mangé lors de festins dans de somptueux palais. Elle baissa les yeux sur son assiette, très surprise.
— Si tu veux bien m’excuser, dit soudain Nakomi. Un besoin naturel…
Elle se leva et s’enfonça dans les ténèbres.
Troublée par la conversation, Aviendha dîna paisiblement. Un plat merveilleux de ce genre, fait d’ingrédients très simples et cuit sur un feu de camp, n’était-il pas la preuve qu’on pouvait se passer du luxe des terres mouillées ?
Mais quel serait l’objectif des Aiels, à présent ? S’ils n’attendaient plus le Car’a’carn, qu’allaient-ils faire de leur temps ? Se battre ? Oui, mais ça finirait bien un jour. Et après ? Continuer à s’entre-tuer lors des raids ? Dans quel but ?
Sa viande et ses tubercules finis, Aviendha se plongea dans une longue réflexion.
Trop longue… Nakomi n’étant pas revenue, elle partit à sa recherche, mais ne trouva pas la moindre trace de sa présence.
Quand elle revint près du feu, Aviendha constata que les ustensiles et le sac de Nakomi avaient disparu. Elle attendit encore, mais son invitée ne se remontra pas.
Mal à l’aise, la jeune Aielle finit par s’endormir.
40
Une création
Les yeux fermés et le visage levé vers le ciel, Perrin était assis seul sur une souche. Le camp déjà monté, les Asha’man avaient refermé les portails, et il avait entendu tous les rapports. Enfin, il trouvait le temps de se reposer un peu.
Un moment périlleux. Le repos incitait à penser, et de la réflexion naissaient les souvenirs. Une forte source de chagrin…
Dans le vent, Perrin captait les odeurs tourbillonnantes du monde. Celles du camp, d’abord : la sueur des gens, la senteur des épices, celle du savon, les relents de crottin – et le feu d’artifice des émotions.
Autour du site flottait un parfum d’aiguilles de pin séchées et d’eau dormante. Avec hélas la puanteur d’une carcasse en décomposition. Au-delà, le jeune homme captait l’odeur de la poussière, sur la route désormais distante, et une fragrance de lavande qui subsistait par miracle dans un environnement agonisant.
Pas de pollen. Pas de loups non plus. Deux très mauvais signes, aux yeux de Perrin.
Il se sentait malade. Physiquement, comme si son estomac était plein d’eau croupie, de moisissure et d’insectes crevés. Il aurait voulu crier. Surtout, il brûlait d’envie de trouver Tueur et de l’abattre – à coups de poing, jusqu’à ce que son fichu crâne explose.
Des bruits de pas retentirent. Ceux de Faile.
— Perrin, tu veux qu’on parle ?
Le jeune homme ouvrit les yeux. Il aurait pu pleurer, ou hurler de rage. Mais il se sentait si froid. Glacé et furieux. Deux choses qui n’allaient pas ensemble, à ses yeux.
Sa tente se dressait non loin de là, le vent agitant le rabat. Près de la souche, Gaul était adossé à un tronc. Quelque part dans le camp, un maréchal-ferrant travaillait de nuit. À cette distance, on eût cru entendre sonner des carillons…
— J’ai échoué, Faile.
— Non, tu as récupéré le ter’angreal et sauvé nos gens.
La jeune femme s’accroupit près de la souche.
— Pourtant, Tueur nous a vaincus, lâcha Perrin, amer. Une meute de cinq ne suffisait pas pour l’affronter.
Perrin avait éprouvé le même désespoir en découvrant les corps de toute sa famille, massacrée par des Trollocs. Avant que tout ça soit fini, qu’est-ce que le Ténébreux entendait encore lui prendre ? Dans le rêve des loups, Sauteur aurait dû être en sécurité.
« Louveteau stupide ! Louveteau stupide ! »
Y avait-il jamais eu un piège visant l’armée de Perrin ? La pointe des rêves de Tueur était peut-être destinée à tout autre chose. Une coïncidence…
Pour les ta’veren, il n’y a jamais de coïncidences.
Perrin devait trouver une utilité à sa colère et à son chagrin. Se levant, il se retourna et fut surpris par le nombre de lumières qui brillaient encore dans le camp. Un groupe de gens attendait pas très loin de lui – assez, cependant, pour qu’il ne puisse pas distinguer spécifiquement l’odeur de chacun.
Alliandre en robe couleur or et Berelain en bleu… Toutes deux assises dans des fauteuils, près d’une petite table pliable où trônait une lanterne. Installé sur un rocher, non loin des femmes, Elyas aiguisait son couteau.
En rond autour d’un feu de camp, une dizaine de gars de Deux-Rivières – dont Wil al’Seen, Jon Ayellin et Grayor Frenn – regardaient leur chef. Arganda et Gallenne étaient également là, conversant à voix basse.
— Ces gens devraient dormir, souffla Perrin.
— Ils s’inquiètent à ton sujet, dit Faile. (À son odeur, elle se rongeait aussi les sangs.) Et ils ont peur que tu les chasses, maintenant que les portails sont de nouveau fonctionnels.
— Tas de crétins ! Crétins parce qu’ils me suivent. Crétins parce qu’ils ne se cachent pas.
— Tu aurais vraiment voulu qu’ils le fassent ? demanda Faile, en colère. Qu’ils se tapissent quelque part pour échapper à l’Ultime Bataille ? N’as-tu pas dit que nous aurions besoin de tout le monde ?
Faile avait raison. Chaque humain devrait se battre.
Mais Perrin était frustré. Pourquoi ? Parce qu’il ignorait à quoi il avait échappé. À quel danger, s’il y en avait jamais eu un ? Pourquoi Sauteur était-il mort ? Ne pas connaître les plans de l’ennemi lui donnait l’impression d’être aveugle.
Il s’éloigna de sa souche, approchant d’Arganda et de Gallenne.
— Qu’on m’apporte la carte de la route de Jehannah, dit-il.
Arganda appela Hirshanin et lui expliqua où trouver la carte. L’homme partit au pas de course. En attendant, Perrin s’enfonça dans le camp – en direction des « carillons », là où un maréchal-ferrant travaillait encore. Alors que les odeurs du camp tourbillonnaient autour de lui, le ciel toujours tourmenté, il se sentait attiré par ces sons.
Les autres le suivirent. Faile, Berelain, Alliandre, les gars de Deux-Rivières, Elyas, Gaul, Arganda et Gallenne.
En chemin, plusieurs compatriotes de Perrin se joignirent au cortège. Personne ne parla, et le jeune homme fit comme s’il était tout seul. Enfin, il arriva devant la forge de campagne où Aemin s’échinait encore.
Hirshanin déboula, un rouleau entre les mains. Alors qu’Aemin cessait de jouer du marteau, de la curiosité dans son odeur, Perrin déroula la carte et la leva à hauteur de ses yeux.
— Arganda, Gallenne, j’ai une question pour vous. Chargés de tendre une embuscade à une grande colonne cheminant sur cette route en direction de Lugard, quel site choisiriez-vous ?
Arganda désigna un point, à plusieurs heures de marche du camp.