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— Là ! Tu vois la configuration ? La route tourne pour suivre le lit d’un cours d’eau desséché. Dans un coin pareil, une armée sera totalement vulnérable à une attaque – surtout si celle-ci vient de la colline à droite, et du haut plateau, à gauche.

Gallenne approuva du chef.

— Oui, je suis d’accord. Cet endroit est signalé comme un excellent site de campement pour une force importante. En particulier au pied de la butte où la route commence à tourner. Mais si quelqu’un est perché en hauteur avec de mauvaises intentions, le risque est que personne ne se réveille dans le camp, le lendemain…

Arganda hocha la tête.

Le haut plateau était situé au nord de la route. Au sommet, il y avait assez de place pour poster toute une armée.

— Que signifient ces marques ? demanda Perrin en désignant des croix, au sud de la route.

— Elles indiquent d’antiques ruines, répondit Arganda. Sans valeur pour nous, parce que trop dévastées pour fournir un abri. En fait, il s’agit d’un champ de rochers couverts de mousse…

Perrin acquiesça. Dans sa tête, quelque chose se précisait.

— Grady et Neald dorment-ils ?

— Non, répondit Berelain. Ils ont décidé de veiller, jusqu’au cas où… Je crois que te voir si sinistre les a ébranlés…

— Allez les chercher, ordonna Perrin sans s’adresser à quelqu’un en particulier. L’un d’eux doit vérifier la position des Fils. J’ai entendu dire qu’ils ont levé le camp.

Sans attendre de savoir qui exécuterait son ordre, Perrin approcha de la forge et posa une main sur l’épaule d’Aemin.

— Va dormir, mon ami. J’ai besoin de m’occuper. Tu fabriques des fers à cheval, c’est ça ?

Très perplexe, le maréchal-ferrant acquiesça. Quand Perrin l’eut soulagé de son tablier et de ses gants, il s’en fut cependant sans protester.

Perrin tira de sa ceinture le marteau qu’on lui avait donné à Tear. Un présent qui servait à tuer, ces derniers temps, mais plus à créer.

Cet objet pouvait être une arme ou un outil. Après tout, Perrin avait peut-être le choix, comme tous les gens qui le suivaient. Sauteur aussi avait choisi. Pour défendre la Lumière, ce loup avait pris plus de risques qu’aucun humain, à part Perrin, ne le saurait jamais.

Avec une paire de pinces, Perrin déposa un court morceau de métal sur l’enclume. Puis il entreprit de le marteler.

Voilà un moment qu’il ne s’était plus campé devant une forge. La dernière fois, s’il se souvenait bien, c’était à Tear, un jour paisible où il avait provisoirement abandonné ses responsabilités pour travailler de ses mains.

« Tu es comme un loup, mon époux », lui avait dit Faile, se référant à l’intensité de sa concentration. C’était effectivement une caractéristique des loups. Même s’ils connaissaient le passé et l’avenir, ils savaient rester concentrés sur la chasse en cours. En serait-il capable aussi ? Savoir se laisser consumer quand il le fallait, mais en conservant un équilibre avec les autres composants de sa vie ?

Le travail lui fit l’effet habituel. Porté par le son rythmique du métal frappant le métal, il s’y laissa absorber.

Pour commencer, il aplatit son morceau de métal, le remettant de temps en temps dans les flammes, puis il en retira un autre afin de travailler sur plusieurs fers à la fois. À portée de ses yeux, près de l’enclume, une règle lui permettait de calibrer ses pièces. Lentement, Perrin plia ses longueurs de métal sur la bigorne de l’enclume. De la sueur le long des bras, le visage chauffé par les flammes et l’effort, il eut le sentiment de revivre.

Neald et Grady arrivèrent en compagnie des Matriarches et de Masuri. Tout en travaillant, Perrin vit que les Asha’man envoyaient Sulin vérifier la position des Capes Blanches.

L’Aielle franchit le portail dans l’autre sens quelques minutes plus tard. Pour faire son rapport, elle attendit que Perrin en ait terminé.

Perrin saisit un fer à cheval avec les pinces et l’étudia. Ce n’était pas un travail assez difficile. Apaisant, certes, mais ce soir, il lui fallait un plus grand défi. Pour compenser la destruction qu’il avait vue dans le monde – y contribuant en partie –, il éprouvait un furieux besoin de créer.

D’autres barres attendaient dans un coin de la forge. Du métal de bien meilleure qualité que celui qu’on destinait aux fers à cheval. Très probablement, il s’agissait de futures épées qu’on distribuerait aux anciens réfugiés.

Perrin prit plusieurs de ces pièces et les déposa dans la forge – moins sophistiquée que celle de maître Luhhan, mais équipée cependant d’un soufflet et de trois tonneaux de trempe.

Hélas, le vent refroidissait le métal et les braises ne devenaient pas assez chaudes. De quoi être très mécontent…

— Seigneur Perrin, dit Neald, je peux t’aider, si tu veux. En chauffant le métal.

Perrin regarda l’Asha’man, puis il fit « oui » de la tête. Prenant une barre d’acier avec sa pince, il la montra à l’homme en noir.

— Je veux qu’elle soit jaune orangé… Pas chauffée à blanc, comprends-tu ?

Neald hocha la tête. Perrin posa la barre sur l’enclume, prit son marteau et commença à frapper. À côté de lui, l’Asha’man se concentra.

Perrin se perdit totalement dans son ouvrage. Forger l’acier – plus rien d’autre ne comptait à ses yeux. Peu à peu, le bruit rythmique du marteau se confondit avec les battements de son cœur.

Ce métal brillant, chaud et dangereux…

Ainsi concentré, le jeune homme retrouva toute sa lucidité. Chaque jour, le monde se détériorait un peu plus. Sans tarder, il avait besoin d’aide. Quand un objet était brisé, on ne pouvait pas le reconstituer.

— Neald ! appela Grady d’un ton pressant. (Pour Perrin, sa voix semblait venir de très loin.) Neald, qu’es-tu en train de faire ?

— Je n’en sais rien, mais ça me semble… juste.

Perrin continua de frapper – de plus en plus fort. Aplatissant l’acier, il obtint une pièce très réussie. L’Asha’man, incroyablement, maintenait l’alliage à la température idéale. Ainsi, il épargnait à Perrin la peine d’attendre les rares moments parfaits, entre deux séquences de chauffe.

Dans ces conditions, le métal semblait docile, presque comme s’il le forgeait par la force de sa volonté.

Que fabriquait-il donc ?

Il sortit de la forge deux autres longueurs de métal, et commença à alterner entre les trois.

La première, également la plus grande, il la plia, la fit fondre et, l’amincissant, augmenta sa longueur. Ensuite, il en fit une grosse boule et ajouta de l’acier pour atteindre environ la taille d’une tête d’homme.

La deuxième, il se contenta de l’allonger puis la rainura pour en faire un étroit et long cylindre.

La troisième, plus petite, il l’aplatit soigneusement.

Ses poumons devenus des soufflets vivants, il respirait amplement et sa sueur lui sembla soudain limpide comme de l’eau de trempe. Quant à ses bras, ils lui parurent aussi durs que l’enclume.

Oui, il devenait peu à peu la forge !

— Matriarches, dit Neald, j’ai besoin d’un cercle. Vite ! Ne discutaillez pas ! C’est urgent.

Des étincelles jaillirent quand Perrin commença à marteler ses œuvres. À chaque coup, la gerbe se révéla plus grande et lumineuse. Désormais, le jeune homme sentait quelque chose sourdre de lui, comme si le marteau instillait sa force et sa ferveur dans le métal. Avec ses inquiétudes et ses espoirs, également. Un flot qui se déversait de lui pour submerger les trois pièces pas encore complètement modelées.

Le monde était à l’agonie. Et Perrin ne pouvait pas le sauver. Ça, c’était le boulot de Rand. Lui, il rêvait simplement de revenir à sa vie d’avant, pas vrai ?

Non, c’était faux. Il voulait Faile et toute la complexité qui allait avec. Il désirait la vie ! Se cacher ? Il ne le pouvait plus. Comme les braves gens qui le suivaient…