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Leur allégeance, il ne l’avait pas demandée, mais elle lui était acquise. Si quelqu’un d’autre prenait le commandement et les faisait tous tuer, comment se sentirait-il ?

Les coups de marteau se succédèrent, projetant des gerbes d’étincelles. Trop importantes, comme s’il martelait un seau rempli de métal en fusion. Dans l’air, ces étincelles fusaient, volant assez haut pour tutoyer la cime des arbres, à plus de dix pas de là.

À part Grady et les Matriarches, massés autour de Neald, tous les témoins reculèrent.

Je ne veux pas commander ces gens, mais si je ne le fais pas, qui s’en chargera ? Si je les abandonne et qu’ils périssent, ce sera ma faute.

Perrin savait à présent ce qu’il fabriquait – et qu’il tentait de créer depuis le début.

La grande pièce, il lui donna la forme d’une brique. La longue devint une tige large comme trois doigts. La plate se transforma en une équerre qui servirait à solidariser le manche et la tête.

Sa création, c’était un marteau ! Comme il convenait, il avait d’abord forgé les pièces.

À présent, il comprenait…

Il se focalisa sur sa tâche. Un coup après l’autre, chacun incroyablement sonore – et puissant au point de faire trembler le sol sous ses pieds. En tout cas, il l’aurait juré.

Perrin jubila. Il savait ce qu’il fabriquait. Oui, enfin, il savait ce qu’il fabriquait !

Il n’avait pas demandé à être un chef, certes, mais est-ce que ça le dispensait de ses responsabilités ? Les gens avaient besoin de lui. Le monde aussi. Soudain, avec une lucidité qui sembla refroidir son âme comme de la lave quand elle se solidifie pour prendre une forme définitive, il comprit qu’il désirait commander.

Si quelqu’un devait être le seigneur de ces gens, eh bien, il faudrait que ce soit lui. Parce que se charger des choses était la seule façon de s’assurer qu’on ne saboterait pas le travail.

Avec un burin et un ciseau, il fit un trou au centre de la tête du marteau, puis s’empara du manche et, le levant bien au-dessus de sa tête, l’emboîta en usant de toute sa force. Ensuite, il posa le marteau sur l’équerre puis frappa pour donner la forme requise à la fixation et solidariser le tout.

En un sens, le métal était vivant, n’importe quel forgeron le savait. Une fois fondu, quand on le travaillait, il existait. Avec son propre marteau et un burin, il entreprit de ciseler des motifs minuscules – une infinité de petites modifications. Une éruption d’étincelles l’enveloppa, le bruit de son marteau rappelant une sonnerie de cloche.

Modelant une petite chute de métal, il lui donna une forme bien précise, puis la posa sur la tête de son nouvel outil.

Avec un cri triomphal, il leva une dernière fois son vieux marteau et l’abattit sur le nouveau, imprimant le symbole sur le côté de sa tête.

Un loup bondissant !

Perrin posa tous ses outils. Sur l’enclume, qui brillait encore d’une chaleur intérieure, reposait un magnifique marteau. Un chef-d’œuvre qui dépassait tout ce qu’il avait créé – ou cru créer – jusque-là. L’outil était doté d’une épaisse et puissante tête – comme celle d’une masse, mais avec une partie arrière biseautée. Un marteau de forgeron, en somme, mais long de quatre pieds, voire plus – une taille énorme pour un outil de ce type.

Le manche était entièrement en acier, ce que Perrin n’avait jamais vu sur un marteau jusqu’à ce jour. Quand il essaya de le soulever d’une main, il y parvint de justesse. Un objet lourd et solide.

Sur un fond hachuré – un travail de précision digne d’un bijoutier –, le loup bondissant décorait un des côtés de la tête. L’animal, de toute évidence, ressemblait à Sauteur.

Perrin passa un pouce sur la gravure et le métal lui parut lisse et doux. Encore chaud au toucher, il ne le brûla pourtant pas.

Quand il se détourna enfin de la forge, Perrin fut étonné par le nombre de gens qui le regardaient. Au premier rang, les gars de Deux-Rivières étaient tous là – Jori Congar, Azi al’Thone, Wil al’Seen et des centaines d’autres. Mais il y avait aussi des soldats du Ghealdan, du Cairhien, d’Andor et de Mayene. Tous fascinés et silencieux.

Autour de Perrin, le sol était noirci par les étincelles. Dès qu’il bougeait, de la poussière d’acier argenté s’élevait de lui comme pour le doter d’une aura.

Le souffle court et le visage ruisselant de sueur, Neald tomba à genoux. L’air épuisés, Grady et les Matriarches du cercle s’assirent à même le sol. Les six Aielles s’y étaient mises…

Qu’avaient-elles contribué à faire ?

Comme si toute sa force et la totalité de ses émotions avaient été instillées dans le métal, Perrin tenait à peine debout. Mais il ne pouvait pas se reposer.

— Wil, dit-il, il y a des semaines, je t’ai ordonné de faire brûler tous les étendards à la tête de loup. As-tu obéi ? Jusqu’au dernier…

Wil al’Seen croisa le regard de Perrin et… baissa aussitôt les yeux, honteux.

— Seigneur Perrin, j’ai essayé, mais… Lumière ! Je n’ai pas pu… J’en ai gardé un. Celui que j’ai aidé à coudre.

— Va le chercher, Wil ! ordonna Perrin.

À ses propres oreilles, sa voix semblait coupante comme une lame.

Wil s’empressa d’obéir, de l’angoisse dans son odeur. Il revint très vite avec un carré de tissu plié. Perrin prit l’étendard blanc bordé de rouge, puis il leva son marteau et regarda la foule.

Faile était là, les mains croisées dans le dos. Capable de lire en lui, elle devait tout avoir deviné.

— J’ai essayé de vous renvoyer chez vous, dit Perrin aux soldats. Mais vous ne partirez pas, donc j’ai échoué. Alors, prenez bien note d’une chose : quand nous irons au combat, je ne pourrai pas vous protéger tous. Et je ferai des erreurs.

Perrin chercha à croiser des regards dans l’assistance. Les hommes et les femmes dont il capta l’attention hochèrent tous la tête. Sans regrets ni hésitation. Et partout, les autres les imitaient.

Perrin prit une grande inspiration.

— Si c’est ce que vous voulez, j’accepterai votre allégeance. Et je vous commanderai.

Des vivats saluèrent cette déclaration.

— Yeux-Jaunes ! Yeux-Jaunes le loup ! Jusqu’à l’Ultime Bataille ! Tai’shar Manetheren !

— Wil ! cria Perrin en brandissant l’étendard. Prends ce drapeau et lève nos couleurs ! Jusqu’à notre victoire lors de l’Ultime Bataille, qu’elles ne soient plus jamais en berne ! Je marcherai sous le symbole du loup ! Les autres, démontez le camp. Que tous les combattants soient prêts à ferrailler. Une autre tâche nous attend, ce soir.

Wil prit l’étendard et le déploya. Jori et Azi accoururent pour l’aider à le porter sans qu’il touche le sol. Ensuite, ils coururent en quête d’une hampe.

L’assistance se dispersa, chacun filant exécuter l’ordre du seigneur Perrin.

Voyant approcher Faile, le jeune homme attendit qu’elle l’ait rejoint et lui prit la main. Dans son odeur, la satisfaction dominait.

— Un problème ? demanda-t-elle.

— Non, je ne me plaindrai plus, jura Perrin. Je n’aime pas ça, même si je déteste également tuer… Donc, je ferai ce qui doit être fait.

Perrin baissa les yeux sur l’enclume noircie par l’ardeur de son travail. Son vieux marteau, désormais inutilisable, reposait dessus. L’abandonner lui brisait le cœur, mais sa décision était prise.

— Neald, qu’as-tu donc fait ? demanda-t-il à l’Asha’man.

Très pâle, l’homme en noir se releva péniblement. Perrin leva son nouveau marteau, pour qu’il l’admire.

— Je ne sais pas, seigneur… C’est juste que… eh bien, comme j’ai dit, ça semblait la bonne façon d’agir. Je voyais ce qu’il fallait réaliser et comment projeter les tissages dans le métal. En fait, il semblait les attirer, comme un océan qui s’abreuve des eaux d’un cours d’eau.