Galad s’éveilla dès que le rabat de sa tente bruissa. Chassant les lambeaux de son rêve – un dîner avec une beauté aux yeux noirs, aux lèvres parfaites et au sourire malicieux –, il tendit la main vers son épée.
— Galad ! lança une voix.
Celle de Trom.
— Que se passe-t-il ?
— Tu avais raison, annonça Trom.
— À quel sujet ?
— L’armée d’Aybara est de retour. Sur le haut plateau, au-dessus de nous. Alors qu’ils surveillaient la route, selon tes ordres, nos hommes ont aperçu par hasard les soldats de Perrin.
Galad jura, s’assit sur son lit de camp et prit ses sous-vêtements.
— Comment cette armée est-elle arrivée là-haut sans qu’on la remarque ?
— De sombres pouvoirs, Galad… Byar avait raison. Tu as vu à quelle vitesse le camp adverse s’est vidé ?
Les éclaireurs étaient revenus une heure plus tôt. Ils avaient trouvé le camp d’Aybara désert, comme si des spectres l’avaient occupé. Et personne n’avait vu l’ombre d’un cavalier sur la route.
Et maintenant, ça… Galad finit de s’habiller à la hâte.
— Réveille les hommes. En essayant de rester discret… Tu as eu raison de venir ici sans lanterne. Ça aurait pu alerter ces félons. Dis aux gars de s’équiper sous leurs tentes…
— Oui, seigneur général, fit Trom.
Il partit dans des grincements d’acier et de cuir.
Galad finit de s’équiper.
Qu’ai-je fait ?
À chaque étape, il n’avait pas douté de ses choix, et voilà où ça l’avait mené. Aybara prêt à attaquer alors que les Fils ronflaient.
Depuis la réapparition de Morgase, le monde de Galad partait en lambeaux. Jusque-là, le bien et le mal lui apparaissaient clairement, mais c’était terminé. Le chemin qui l’attendait semblait embrumé…
Nous devrions nous rendre, pensa-t-il en mettant sa cape. Mais ce n’est pas possible. Les Fils de la Lumière ne capitulent jamais devant des Suppôts. Comment une telle idée a-t-elle pu me traverser l’esprit ?
Les Fils devaient mourir les armes à la main. Certes, mais à quoi ça servirait ? Allaient-ils disparaître avant le début de l’Ultime Bataille ?
Le rabat bruissant de nouveau, Galad se retourna, épée au poing.
— Galad, lâcha Byar, tu nous as tous assassinés.
Dans la voix du Fils, plus une once de respect.
Cette accusation indigna le seigneur général.
— Ceux qui marchent sous la Lumière n’ont aucune responsabilité dans les actes des maudits qui servent le Ténébreux. (Une citation de Lothair Mantelar.) J’ai agi honorablement.
— Au lieu de te prêter à ce procès de carnaval, tu aurais dû attaquer !
— Et nous aurions été massacrés. Aybara peut compter sur des Aes Sedai, des Promises, des hommes capables de canaliser et bien plus de soldats que nous. Sans parler de pouvoirs qui nous dépassent.
— La Lumière nous aurait protégés.
— Si tu as raison, elle nous protégera aussi cette nuit, fit Galad, sa confiance soudain retrouvée.
— Non, cracha Byar, plein de rage. Nous nous sommes fourrés dans cette mouise. Si nous le payons, ce sera mérité.
Il lâcha le rabat et s’en fut.
Galad en resta soufflé un moment, puis il boucla son ceinturon d’armes. Les reproches et le repentir devraient attendre. D’abord, il fallait trouver un moyen de sauver les Fils. S’il y en avait un.
Répondre à une embuscade par une embuscade… Les hommes resteront sous la tente jusqu’à la charge adverse, puis ils surprendront Aybara avec une sortie en force…
Non. Avant la charge, Aybara déchaînerait un déluge de flèches sur les tentes. Le meilleur moyen de tirer avantage de sa position en hauteur et des arcs longs de Deux-Rivières…
La bonne stratégie serait d’équiper les hommes, puis de les faire sortir de leurs tentes sur un signal, avec ordre de courir vers les chevaux…
Les Amadiciens formeraient un mur d’acier au pied du haut plateau. Si Aybara prenait le risque de faire passer ses cavaliers par là, des piquiers contrarieraient sa manœuvre.
Les archers resteraient un problème… Mais des boucliers pourraient aider. Enfin, un peu…
Galad prit une grande inspiration, puis il sortit afin de donner ses ordres.
— La bataille commencée, dit Perrin, je veux que vous restiez toutes les trois à l’arrière. Je vous aurais bien envoyées en Andor, mais je sais que vous refuseriez. Cela dit, pas question que vous participiez aux combats. À l’arrière, c’est compris ?
Faile regarda son mari, perché sur Marcheur, le regard rivé droit devant lui. Ils étaient au sommet du haut plateau et les derniers soldats émergeaient du portail.
Jori Congar donna à Perrin une lanterne qui dissipa un peu l’obscurité.
— Bien entendu, seigneur, dit Berelain, très docile.
— Je veux que vous juriez, insista Perrin. En tout cas, Alliandre et toi, Berelain. À Faile, je me contenterai de demander en espérant qu’elle m’écoute.
— Je te donne ma parole, seigneur, dit Alliandre.
Le ton ferme de Perrin inquiéta au plus haut point Faile. Berelain avait-elle raison ? Son mari allait-il attaquer les Capes Blanches ?
Même s’ils prétendaient vouloir participer à l’Ultime Bataille, les Fils restaient imprévisibles. En conséquence, ils risquaient de faire plus de mal que de bien. En outre, Alliandre était la vassale de Perrin, et les Capes Blanches se trouvaient dans son royaume. Qui pouvait dire quels dégâts ils feraient avant d’en partir ?
Enfin, il y avait la sentence de Damodred, suspendue au-dessus de la tête de Perrin.
— Seigneur, dit Berelain, très inquiète, ne fais pas ça, je t’en prie.
— Je fais ce que je dois faire, lâcha Perrin en sondant la route qui menait à Jehannah.
Pas du tout là où se trouvaient les Fils, installés au sud de la position des forces de Perrin.
— Mon époux, dit Faile avec un regard pour Berelain, que comptes-tu… ?
Un homme émergea des ombres – sans faire de bruit malgré les broussailles desséchées.
— Perrin Aybara, dit-il, les Capes Blanches savent que nous sommes là.
— Tu es sûr ? demanda Perrin.
Apparemment, ça ne l’inquiétait pas.
— Ils essaient de le cacher, répondit Gaul, mais c’est très visible. Les Promises sont d’accord avec moi. Les Fils se préparent au combat. Des palefreniers retirent les entraves des chevaux et des gardes passent de tente en tente.
Perrin acquiesça, puis il fit avancer Marcheur à travers les broussailles pour gagner le bord du haut plateau. Montée sur Lumière du Jour, Faile le suivit et Berelain chevaucha à côté d’elle.
Le versant descendait en pente abrupte vers le lit desséché du cours d’eau parallèle à la route. Jusqu’à ce qu’elle passe au pied du haut plateau, celle-ci allait en direction de Jehannah. Ensuite, elle bifurquait vers Lugard. Au niveau de ce tournant, à l’abri de la colline, se dressait le cercle de tentes des Fils de la Lumière.
Assez fins, les nuages laissaient passer la lumière argentée de la lune. Au-dessus du lit asséché, un brouillard épais dérivait.
Perrin scruta le paysage, s’intéressant surtout aux deux directions de la route.
Soudain, des cris retentirent, en bas, et des soldats jaillirent des tentes pour courir vers les chevaux attachés aux cordes tendues entre des piquets. En même temps, des torches s’allumèrent.
— Archers, avancez ! cria Perrin.
Les gars de Deux-Rivières vinrent se placer au bord du haut plateau.
— Fantassins, en position derrière les archers ! ordonna Perrin. Arganda, cavaliers sur le flanc gauche. Gallenne, sur le droit. Je vous ferai signe si vous devez charger.
Perrin se tourna vers les fantassins, presque tous d’anciens réfugiés :
— Restez en formation serrée. Bouclier levé et bras armé plié. Archers, encochez vos flèches.