» Depuis le début, on nous a poussés comme du vulgaire bétail. Nos adversaires ne voulaient pas qu’on combatte les Fils, mais qu’on file vers Lugard aussi vite que possible. Si nous avions tenté de couper par la campagne, je suis sûr que quelque chose nous aurait incités à rebrousser chemin. L’ennemi désirait désespérément que nous tombions dans son piège. Au début, les forces de Galad n’entraient pas dans l’équation. C’était un caillou dans la chaussure des Ténèbres…
— Mais les Trollocs… Où… ?
— Les Chemins…, dit Perrin. Je savais qu’il y aurait une attaque ici, sans imaginer comment ce serait possible. Un moment, j’ai cru que des Draghkars tomberaient du ciel, ou que nous avions raté une issue des Chemins. Mais à la réflexion, les ruines dont a parlé Arganda semblent parfaites pour en dissimuler une. Elle doit être enterrée, sans doute renversée par la rivière quand elle a changé de trajectoire. Les Trollocs ne sortent pas du sol. Ils jaillissent de cette Pierre.
» C’était ça, le piège. Les Ténèbres nous auraient volontiers attaqués, mais les Fils leur traînaient dans les pattes. Donc, il leur a fallu attendre que nous ayons négocié avec les Capes Blanches. Après, nous sommes partis, en conséquence…
— Les Créatures des Ténèbres s’en sont prises à Damodred et à ses hommes, acheva Faile. Après avoir tendu un piège si sophistiqué, elles tenaient à ce qu’il serve à quelque chose.
— Je pense qu’un Rejeté est derrière tout ça, dit Perrin.
Il se tourna vers Grady.
— Un Rejeté ? s’écria Alliandre. Nous ne pouvons pas lutter contre un Rejeté !
— Que croyais-tu t’engager à faire quand tu t’es ralliée à moi ? demanda Perrin. Lorsque viendra Tarmon Gai’don, tu te battras pour le Dragon. Tôt ou tard, nous devrons affronter les Rejetés.
La reine blêmit – mais à son crédit, elle hocha la tête.
— Grady ! cria Perrin à l’Asha’man qui frappait inlassablement les Trollocs. Tu sens toujours que quelqu’un canalise le Pouvoir ?
— Très irrégulièrement, seigneur. Qui que soit cette personne, elle n’est pas très puissante. Et elle ne participe pas à la bataille. Je pense qu’elle contribue à faire venir les Trollocs. Après en avoir amené un certain nombre, elle part en chercher d’autres…
— Guette-la, dit Perrin, et tente de la neutraliser.
— Compris, seigneur, fit Grady avec un salut militaire.
Donc, ce n’était pas un Rejeté qui se chargeait du transfert des Trollocs. Bien entendu, ça n’infirmait pas l’hypothèse que l’un d’entre eux soit impliqué dans l’opération. Mais si c’était le cas, il évitait de se salir les mains directement.
— Retirez-vous, toutes les trois ! lança Perrin aux femmes.
Pour ponctuer son propos, il leva Mah’alleinir.
Les Trollocs s’étaient lancés sur le versant. Beaucoup tombaient sous les flèches, mais plusieurs parviendraient à atteindre le sommet. L’heure de ferrailler était venue.
— Mon époux, dit Faile, tu ignores combien de monstres sont ici. Il en arrive toujours. Et s’ils débordent nos défenses ?
— Si ça tourne mal pour nous, on filera via un portail. Mais je n’abandonnerai pas les Fils sans avoir tout tenté. Aux Trollocs, je ne livre aucun être humain, si nauséabond soit-il. Quand Deux-Rivières était attaqué, les Fils n’ont pas bronché. Je ne ferai pas comme eux. C’est tout.
Sans crier gare, Faile se pencha et embrassa son mari.
— Merci !
— De quoi ?
— D’être l’homme que tu es.
Sur ces mots, Faile fit volter sa monture et entraîna avec elle les deux autres femmes.
Perrin en soupira de soulagement. Il avait craint de devoir demander à Grady de la saucissonner de flux d’Air puis de l’entraîner contre son gré.
Plutôt satisfait, il se tourna vers les Trollocs. Les gars de Deux-Rivières ne leur faisaient pas la vie facile, c’était le moins qu’on pouvait dire. Mais ils ne tarderaient pas à être à court de flèches.
Perrin soupesa son marteau. Dans son cœur, il était navré de lui imposer un bain de sang si peu après sa naissance. Mais la plus grande partie de son esprit s’en félicitait. Ces Trollocs et celui qui les dirigeait avaient provoqué la mort de Sauteur.
Une vague de monstres atteignit le sommet, un Blafard les suivant en compagnie d’un de ses semblables armé d’une épée noire.
Perrin rugit puis chargea, marteau levé.
Avec un juron, Galad fit pivoter Solide puis enfonça son épée dans la gorge d’un Trolloc à tête d’ours. Un geyser de sang noir et épais jaillit, mais ces monstres n’étaient pas faciles à tuer. Même s’il avait entendu des histoires en s’entraînant avec des vétérans de combats contre l’engeance du démon, la résistance de ces créatures le surprenait.
Il dut frapper le faux ours trois fois de plus pour qu’il consente à s’écrouler. Alors que le combat commençait à peine, son bras lui faisait déjà mal. Contre des monstres, on ne bricolait pas dans la dentelle. Dans son arsenal de figures d’escrime pour cavalier, Galad choisissait presque toujours les plus directes et les plus brutales.
Le Bûcheron qui Taille des Branches… Le Zénith de la Lune… Frapper l’Éclair…
Ses hommes ne s’en sortaient pas très bien… Coincés, ils n’avaient plus assez d’espace pour utiliser leurs lances. Les charges de cavalerie s’étaient montrées efficaces au début, mais les escadrons avaient dû battre en retraite derrière le mur de boucliers, et toutes les forces de Galad se voyaient repoussées vers l’est.
Les Amadiciens perdaient pied, et face à la horde adverse, la cavalerie ne pourrait plus se permettre de charger. Tout ce que les cavaliers pouvaient encore faire, c’était défendre leur peau jusqu’au bout.
Galad fit pivoter Solide, mais deux Trollocs bondirent vers lui. Avec un Héron qui Attrape le Poisson Argenté, il égorgea promptement le premier, mais celui-ci bascula sur Solide et le déséquilibra. Aussitôt, un autre monstre passa le collet de sa lance autour du cou du cheval, qui ne tarda pas à s’écrouler.
D’extrême justesse, Galad réussit à sauter de selle et s’écrasa sur le sol juste avant le cheval, du sang giclant de ses naseaux pour souiller son pelage blanc.
Galad fit un roulé-boulé, son épée tenue sur le côté pour ne pas se blesser. Mais il s’était mal réceptionné, et sa cheville lui faisait atrocement mal.
Ignorant la douleur, il leva son épée à temps pour dévier la lance à crochet d’un monstre à fourrure marron de neuf bons pieds de haut. Hélas, sa parade le déséquilibra de nouveau.
— Galad !
Des silhouettes blanches fondirent sur les Trollocs tandis qu’une fontaine de sang montait vers le ciel. Les Fils y laissèrent des plumes, mais les Trollocs durent se replier.
Le souffle court, Bornhald s’appuya à son épée. Tout cabossé, son bouclier était noir de sang. Quatre hommes continuaient de l’entourer. Deux autres étaient morts.
— Merci, dit Galad. Où sont vos montures ?
— Tuées… Les Trollocs doivent avoir reçu l’ordre de les abattre en priorité.
— Ils ne veulent pas qu’on s’échappe, dit Galad. Ni qu’on s’organise pour lancer une charge.
Galad regarda autour de lui. Vingt mille hommes, ça paraissait beaucoup, mais à l’épreuve de la bataille, c’était en réalité bien peu. Surtout quand des flots de Trollocs déferlaient sans cesse.
Au nord, les lignes de défense étaient brisées. À partir de là, les monstres amorceraient une manœuvre circulaire pour encercler leurs proies. Le Nord et le Sud subissant une énorme pression, les Fils seraient tôt ou tard contraints de se replier jusqu’au pied de la colline.
Lumière !