— Nous irons quand même, dit Perrin. Jori, va chercher les gars de Deux-Rivières et les Asha’man. J’ai besoin d’eux pour affaiblir les Trollocs avant ma charge.
Perrin baissa de nouveau les yeux. Dans son esprit, des souvenirs de la bataille de Deux-Rivières défilèrent. Du sang… Des morts…
Sous ses doigts, Mah’alleinir lui parut soudain plus chaud.
— Je n’abandonnerai pas des hommes à ces monstres. Même ceux-là. Gallenne, viendras-tu avec moi ?
— Tu es un type étrange, Aybara. Mais tu sais ce que veut dire le mot « honneur ». Oui, je viendrai…
— Parfait. Jori, en avant ! Il faut atteindre Damodred avant que ses lignes aient explosé.
Il y eut comme une onde de choc dans la masse compacte de Trollocs. Son arme glissant dans sa paume moite, Galad hésita. Alors que tout son corps était à l’agonie, des cris et des gémissements montaient de partout autour de lui. Quand ils crevaient, les hommes et les Trollocs finissaient par se ressembler… un peu.
Dans ce coin, les Fils résistaient. Plus ou moins…
Même avec les globes lumineux, la nuit restait noire. De quoi avoir l’impression d’affronter des cauchemars. Mais si les Fils de la Lumière se montraient impuissants face à l’obscurité, qui ferait mieux qu’eux ?
Les Trollocs crièrent plus fort. En face de Galad, certains échangèrent quelques mots dans une langue gutturale dont les échos manquèrent donner la nausée au seigneur général. Les monstres pouvaient parler ? Jusque-là, il l’ignorait. Mais qu’est-ce qui attirait leur attention ?
Galad eut bientôt la réponse. Un nuage de flèches, tirées depuis le haut plateau, s’abattit sur les créatures. Vraiment, les archers de Deux-Rivières se montraient à la hauteur de leur réputation. Quels autres tireurs auraient été capables de tant de précision, aucun projectile ne tombant parmi les rangs de Fils ?
Sous cette pluie d’acier, les Trollocs moururent en beuglant de douleur. Ensuite, un millier de cavaliers apparurent au bord du haut plateau… et chargèrent comme un seul. Soutenus par des éclairs et des lances de feu, ces hommes en plastron argenté se jetèrent dans la mêlée.
Une manœuvre incroyable ! Sur un versant si abrupt, les chevaux auraient pu trébucher, provoquant des chutes en série qui auraient tranformé la charge en un spectacle grotesque et tragique.
Mais il n’y eut pas une chute. Lance pointée, ces héros fondaient sur les Trollocs. À leur tête, un colosse barbu levait un énorme marteau.
C’était Perrin Aybara, avec derrière lui un porte-étendard qui brandissait la fameuse tête de loup.
Galad baissa son bouclier pour mieux voir. Entouré de feu, Aybara semblait s’être lui-même transformé en tempête de flammes. En tout cas, ses grands yeux jaunes brûlaient de l’intérieur.
Les cavaliers arrivèrent au contact des Trollocs qui encerclaient les Fils. Après un rugissement qui domina le vacarme ambiant, Aybara commença à jouer du marteau.
Sous le choc, les monstres s’éparpillèrent.
— On attaque ! cria Galad. Il faut les pousser vers les cavaliers.
Il chargea en direction du haut plateau. Bornhald le suivit et Trom rassembla ce qui restait de sa légion.
La mâchoire d’un piège se referma sur les Trollocs.
Dans la frénésie ambiante, Galad donna libre cours à sa fureur. Depuis le haut plateau, spectacle incroyable, toute l’armée d’Aybara dévalait le versant.
En criant : « Yeux-Jaunes ! Yeux-Jaunes ! », des dizaines de milliers de combattants se jetèrent sur les Créatures des Ténèbres.
Galad et ses compagnons s’enfoncèrent au milieu des Trollocs qui tentaient d’échapper au raz-de-marée d’Aybara.
Autour de Galad et de Bornhald, les Fils en furent vite réduits à combattre pour rester en vie.
Avec un Ruban qui Flotte dans l’Air, le seigneur général acheva un Trolloc à gueule d’ours. Aussitôt après, il se retrouva face à une abomination à tête de bélier qui devait culminer à dix pieds de haut. Les cornes se révélèrent bien réelles et dangereuses, mais les yeux étaient humains, comme la mâchoire inférieure.
Galad se baissa pour éviter la lance à collet du monstre, puis il lui enfonça sa lame dans le ventre. Alors que sa victime beuglait, Bornhald lui transperça le flanc.
Galad voulut reculer, mais sa cheville blessée le lâcha. Sentant que son pied était coincé dans des racines, il bascula en avant et entendit un horrible bruit sec.
Le monstre agonisant s’écroula sur lui et le cloua au sol. La douleur remonta dans sa jambe, mais il l’ignora. Son épée lâchée, il tenta de pousser la charogne.
Bornhald étripa un Trolloc à l’horrible museau de sanglier. En crevant, le monstre eut un hurlement répugnant.
Galad se débarrassa enfin du cadavre puant. Sur sa droite, il aperçut des silhouettes blanches – Trom et Byar – qui ferraillaient avec l’énergie du désespoir pour le rejoindre.
Le flot de Trollocs ne tarissait pas, et dans ce secteur, presque tous les Fils étaient morts.
Galad ramassa son épée au moment où un cavalier, jaillissant des ombres, abattait plusieurs Trollocs pour se frayer un chemin.
Aybara ! D’un coup de son étrange marteau, il défonça le crâne d’un monstre à gueule de sanglier, puis il sauta de selle alors que Bornhald accourait pour aider Galad à se relever.
— Tu es blessé ? demanda Aybara.
— La cheville…
— Monte sur mon cheval !
Galad ne protesta pas, parce que c’était la solution logique. Cela dit, il se sentit embarrassé quand Bornhald dut l’aider à se mettre en selle.
Des hommes d’Aybara déboulaient, repoussant les Trollocs. Encouragés par ces renforts, les Fils reprenaient du poil de la bête.
Descendre le versant avait été un pari dangereux. Dès qu’il fut en selle, Galad constata que ça avait fonctionné. Leurs rangs dispersés, les Trollocs ne savaient plus que faire, et certains choisissaient la fuite.
Du haut plateau, des lances de feu foudroyaient des Blafards, tuant en même temps les Trollocs qui leur étaient liés.
La victoire n’était pas acquise, mais le vent avait tourné. Formant un cercle autour d’Aybara – et donc de Galad –, ses guerriers lui offrirent un répit afin qu’il puisse réfléchir à la suite de l’attaque.
Galad se tourna vers Aybara :
— Tu crois, je suppose, que m’avoir sauvé influencera la sentence qui sera prononcée contre toi.
— Pas le moins du monde !
Galad fronça les sourcils. Cette réponse, il ne l’attendait pas…
— Mes hommes ont trouvé suspect que tu apparaisses si peu avant les Trollocs.
— Eh bien, qu’ils pensent ce qu’ils veulent. Quoi que je dise, ils ne changeront pas d’avis. En un sens, tout est ma faute. Ces Trollocs étaient là pour me tuer, mais je suis parti avant qu’ils déclenchent leur piège. Réjouis-toi que je ne vous aie pas laissés entre leurs pattes. Les Capes Blanches, ne l’oublie pas, m’ont fait presque autant de mal qu’eux.
À sa grande surprise, Galad sentit qu’il souriait. Chez Perrin Aybara, il y avait une franchise surprenante. De la part d’un allié, on ne pouvait guère rêver mieux.
Nous serions donc alliés ?
Perplexe, Galad fit un signe de tête à Bornhald et à Trom, qui approchaient.
Provisoirement, oui…
En tout cas, il avait confiance en Aybara. Certes, il existait en ce monde des gens assez pervers pour monter une histoire tordue afin de se gagner les faveurs de quelqu’un. Valda avait été du lot…