Intérieurement, Egwene faisait la moue – Gawyn en aurait mis sa main au feu.
— Si tu laisses penser que mon retour était prévu dès le début, ça t’aidera.
— Il l’était, mais à un moment, j’ai eu des doutes. Quand j’ai compris que Silviana avait mis à sa sauce ma demande, j’ai eu peur qu’on ne te revoie plus jamais ici.
— Ce n’est pas passé loin d’arriver…
— Qu’est-ce qui t’a fait changer d’avis ?
— La nécessité d’apprendre à me soumettre. Pour ça, je n’ai jamais été très bon.
Egwene acquiesça, comme si elle comprenait.
— J’ordonnerai qu’on installe un lit dans cette pièce. Depuis toujours, je prévois qu’elle sera le fief de mon Champion.
Gawyn sourit. Dormir dans des chambres séparées ? Sous la Chaire d’Amyrlin, il restait quelque chose de la fille d’aubergiste à l’esprit très conservateur.
Devinant les pensées de son compagnon, Egwene s’empourpra.
— Et si on se mariait ? proposa Gawyn. Dès aujourd’hui ! Egwene, tu es la Chaire d’Amyrlin. À Tar Valon, ta parole a force de loi. Un mot de toi, et nous serons unis.
La jeune dirigeante pâlit. Pourquoi ce sujet la mettait-il si mal à l’aise ? N’avait-elle pas dit qu’elle l’aimait ? Devait-il en douter ?
Non, parce qu’il sentait ses émotions, désormais. Incontestablement, elle l’aimait. Alors, où était le problème ?
Egwene parla d’un ton indigné :
— Tu crois que je pourrais regarder en face mes parents si je me mariais sans qu’ils le sachent ? Gawyn, il faudrait au moins les faire venir. Et tu prendrais femme sans avertir Elayne ?
Le jeune homme sourit.
— Tu as raison. Je les contacterai tous.
— Je ne peux…
— Egwene, tu es la Chaire d’Amyrlin. Le destin du monde repose sur tes épaules. Confie-moi les tâches pratiques.
— D’accord, capitula la jeune femme.
Elle passa dans la pièce attenante, où Silviana attendait.
Comme de juste, la Gardienne foudroya Gawyn du regard. Après qu’Egwene eut chargé un domestique de trouver un lit pour son Champion, elle partit avec Silviana, deux soldats de Chubain les escortant.
Gawyn aurait bien aimé être de l’excursion. Des Couteaux du Sang, il pouvait en rester dans la tour. Hélas, son Aes Sedai avait parfaitement raison de l’envoyer au lit. Rester debout lui demandait un effort surhumain et ses yeux se fermaient tout seuls.
Du coin de l’œil, il aperçut les cadavres recouverts de draps, dans le couloir. Ils resteraient là jusqu’à ce que des sœurs les aient examinés. Jusque-là, trouver Mesaana et traquer d’éventuels assassins avait occupé tout le monde.
Serrant les dents, Gawyn se força à avancer puis à soulever les draps pour révéler les dépouilles de Celark et de Mazone. La tête du pauvre Celark, tranchée net, reposait à côté de son corps.
— Vous vous êtes bien battus, les gars. La Chaire d’Amyrlin vous doit la vie, et je ferai en sorte que vos familles le sachent.
Perdre des hommes de cette valeur était rageant.
Que la Lumière brûle les Seanchaniens ! Egwene a raison. Il faut faire quelque chose à leur sujet.
Gawyn regarda l’endroit où gisaient les cadavres des assassins, leurs pieds dépassant des draps. Deux femmes et un homme…
Je me demande si…
Il approcha et souleva les draps. Les gardes sursautèrent, mais personne n’intervint pour l’en empêcher.
Quand on savait que chercher, le ter’angreal était facile à repérer. Trois bagues en pierre noire, portées au majeur de la main droite. Les « bijoux » étaient à l’image d’un entrelacs de lianes hérissé d’épines. Jusqu’à cet instant, aucune Aes Sedai n’avait identifié ces artefacts.
Gawyn les retira aux cadavres et les glissa dans sa poche.
Lan sentait une nette différence dans les émotions tapies au fond de son esprit. Au fil du temps, il s’était habitué à les ignorer et à ne pas penser à la femme à qui elles appartenaient.
Récemment, ces émotions s’étaient… altérées. Avec de plus en plus de certitude, Lan en concluait que Nynaeve avait récupéré son lien. À sa façon de ressentir, il reconnaissait son épouse. Comment aurait-il pu passer à côté de ce tourbillon de passion et de tant de bonté ? La sensation était… remarquable.
S’ébrouant, il sonda la route. Après avoir contourné une colline, elle se dirigeait vers une forteresse. La frontière entre le Kandor et l’Arafel était matérialisée par la citadelle du Mur d’Argent, un édifice géant qui courait d’un flanc à l’autre de la passe de Firchon.
De la très belle ouvrage. En réalité, il y avait deux bâtiments, chacun attaché à un flanc de la passe – un peu comme les battants d’une porte.
Traverser la passe exigeait de parcourir une distance considérable entre deux hauts murs de pierre truffés de meurtrières. Dans chaque direction, les défenses étaient suffisantes pour arrêter une énorme armée.
Les pays des Terres Frontalières étaient tous alliés. En théorie. Ça n’empêchait pas l’Arafel de se réjouir qu’une citadelle bloque le chemin qui menait à Shol Arbela.
Devant la forteresse, des milliers de gens se rassemblaient par petites compagnies. Le drapeau du Malkier – la Grue Dorée – flottait au-dessus de certains de ces groupes. Sinon, on reconnaissait les étendards du Kandor ou de l’Arafel.
— Lequel de vous a violé son serment ? demanda Lan en se tournant vers ses « compagnons ».
Tous secouèrent la tête.
— Personne n’a dû le faire, dit Andere. Quel autre chemin aurais-tu pu suivre ? Couper par les terres Brisées ou les collines Tronquées ? C’était ici ou nulle part. Ces hommes le savaient, donc ils sont venus t’attendre.
Lan grogna, mais il dut admettre que c’était probablement vrai.
— Nous sommes une caravane, dit-il assez haut pour que tous l’entendent. N’oubliez pas : si on vous interroge, vous pouvez dire que vous êtes du Malkier. Et même que vous attendez votre roi. Mais ne vous amusez pas à révéler que vous l’avez trouvé.
Les hommes parurent troublés, mais ils n’émirent aucune objection. Lan se mit en route et la caravane – vingt chariots, des chevaux de guerre et une foule de gens – le suivit.
C’était ce qu’il redoutait depuis toujours. Refonder le Malkier était impossible. Si nombreux qu’ils soient, les fous qui essaieraient mourraient. Un assaut ? Contre la Flétrissure ? Ridicule !
Il ne pouvait pas demander ça à ces hommes – les « siens » comme ceux qui l’attendaient. Et il ne pouvait pas les y autoriser. À mesure qu’il avançait, sa résolution augmentait.
Ces braves qui brandissaient des étendards devraient se joindre aux forces du Shienar et participer à une bataille dotée d’un sens. Il ne les ferait pas massacrer.
« La mort est plus légère qu’une plume… »
Rakim lui avait jeté cette citation à la figure plusieurs fois, pendant leur chevauchée. Deux décennies plus tôt, il avait suivi Lan pendant toute la guerre des Aiels.
« Et le devoir plus lourd qu’une montagne… »
Lan ne fuyait pas son devoir, il avançait à sa rencontre. Pourtant, la vue du camp improvisé lui serra le cœur quand il atteignit le bas de la pente. Hadori en place, tous les hommes portaient une tenue très simple de guerrier et les femmes arboraient un point rouge sur le front.
Certains braves, remarqua Lan, portaient une veste avec des épaulettes dorées – le signe de reconnaissance de la garde du Malkier. Pour qu’ils en possèdent une, il fallait que leur père ou leur grand-père aient servi dans ce corps.
Un spectacle qui aurait arraché des larmes à Bukama. À son grand désespoir, le héros pensait que le peuple du Malkier, brisé et vaincu, serait absorbé par les autres nations. Pourtant, les hommes étaient là, prêts à tout dès qu’un murmure les inciterait à reprendre les armes. Alors que Lan était un bébé au moment de la chute de son royaume, ceux qui avaient l’âge d’homme à l’époque approchaient de leur quatre-vingtième anniversaire. Les cheveux gris, ils restaient des guerriers, et ils avaient amené leurs fils et leurs petits-fils.