— Non, parce que toutes les épées compteront lors de l’Ultime Bataille. Toutes !
Galad s’agenouilla près d’un soldat en cape rouge et le retourna sur le dos. Ce n’était pas une cape rouge, mais une blanche noyée de sang. Ranun Sinah ne verrait jamais Tarmon Gai’don. Galad lui ferma les yeux et récita pour lui une courte prière à la Lumière.
— Alors, que vas-tu faire, à présent ? demanda Perrin.
— Continuer à avancer vers le nord. Sur mes terres, en Andor, nous nous préparerons.
— Tu pourrais…, commença Perrin.
Mais il se tut, se détourna et s’éloigna.
Galad pressa le pas pour le suivre. Arrivé devant une petite montagne de Trollocs morts, Aybara entreprit d’écarter des cadavres. Au bout d’un moment, Galad capta un gémissement. Intrigué, il aida son compagnon à tirer en arrière un Trolloc à tête de faucon dont les yeux trop humains fixaient le vide.
Dessous, un jeune type leva les yeux et cilla. C’était Jerum Nus, un des Fils.
— Lumière ! croassa-t-il. Ça fait mal. J’ai cru que j’allais crever…
Jerum portait une plaie au flanc. Alors que Perrin s’agenouillait, lui soulevait la tête et lui donnait à boire, Galad prit un bandage dans son sac et pansa la blessure.
Une sale plaie. Le pauvre garçon était condamné. Il…
Non ! Nous avons les Aes Sedai !
S’y habituer prendrait un moment à Galad, semblait-il.
Dans les bras de Perrin, Jerum pleurait de joie. Le pauvre semblait avoir perdu l’esprit. Par exemple, les yeux jaunes de son sauveur ne paraissaient plus du tout le gêner.
— Bois, fiston, murmura Perrin. Tout va bien. On t’a récupéré, et tu t’en sortiras.
— J’ai l’impression d’avoir crié pendant des heures… Mais j’étais si faible, et avec tous ces corps au-dessus de moi… Comment m’avez-vous trouvé ?
— J’ai de bonnes oreilles, répondit Perrin.
Il fit un signe à Galad. Ensemble, ils soulevèrent Jerum, l’un se chargeant des bras et l’autre des jambes. Avec mille précautions, ils portèrent le blessé en direction de l’infirmerie de campagne. Durant le trajet, Jerum perdit connaissance et marmonna des mots sans suite.
Un peu à l’écart du champ de bataille, les Aes Sedai s’occupaient des blessés. Dès qu’elle aperçut les deux hommes, une Matriarche aux cheveux clairs qui ne semblait pas plus vieille que Galad – mais qui parlait avec l’autorité d’une matrone aguerrie – se précipita vers eux. Après avoir touché la tête de Jerum, elle sermonna ses sauveurs parce qu’ils l’avaient transporté.
— Galad Damodred, donnes-tu ton consentement ? Ce garçon n’est pas en état de le faire.
Galad avait insisté : chaque Fils devrait avoir le droit de refuser la guérison, quelle que soit la gravité de sa blessure. Les sœurs et les Matriarches n’avaient pas aimé ça, mais Perrin soutenait cette motion, et elles semblaient l’écouter. Étrange, ça… Galad avait croisé très peu d’Aes Sedai disposées à obéir aux ordres d’un homme, voire à simplement tenir compte de son opinion.
— Je consens, dit Galad. Qu’on le guérisse.
La Matriarche se mit au travail. Presque tous les Fils avaient d’emblée refusé la guérison, certains changeant d’avis en voyant que leur chef l’acceptait.
La respiration de Jerum se stabilisa et sa blessure se referma. La Matriarche ne le guérit pas complètement, faisant juste ce qu’il fallait pour qu’il survive jusqu’au lendemain. Quand elle ouvrit les yeux, Galad eut l’impression qu’elle était encore plus fatiguée que lui.
Les sœurs, les Matriarches et les Asha’man s’étaient battus une bonne partie de la nuit, puis ils avaient enchaîné par des guérisons en série…
Galad et Perrin retournèrent sur le champ de bataille. Ils n’étaient pas les seuls à chercher des blessés, bien entendu. Aybara aurait pu aller sous sa tente pour se reposer. Mais il n’en avait rien fait.
— Je te propose une solution, dit Perrin tout en marchant. Au lieu que tu restes ici, au Ghealdan, à des semaines de ta destination, je peux te faire passer en Andor dès ce soir.
— Mes hommes ne voudront pas Voyager.
— Si tu le leur ordonnes, ils le feront. Tu t’es déclaré prêt à combattre aux côtés des Aes Sedai. Je ne vois aucune différence entre ça et franchir un portail. Viens avec moi.
— Tu nous laisserais nous joindre à toi ?
— Oui, mais je te demanderai d’abord un serment.
— De quelle nature ?
— Je serai franc avec toi, Galad. Je doute qu’il nous reste beaucoup de temps. Quelques semaines, peut-être. Moi, je pense que nous aurons besoin de vous, mais Rand n’aimera pas l’idée d’avoir dans ses rangs des Capes Blanches sans surveillance. En conséquence, je te demande de te placer sous mon commandement jusqu’à la fin de la bataille.
Galad hésita. L’aube ne tarderait plus. En fait, elle devait même être arrivée, derrière les nuages.
— Mesures-tu l’audace de ta proposition ? Le seigneur général des Fils acceptant les ordres de quiconque, ce serait déjà hors du commun. Mais d’un homme récemment jugé coupable de meurtre ? Un type que beaucoup de Fils tiennent pour un Suppôt des Ténèbres.
Perrin se tourna vers Galad :
— Si tu viens avec moi, je te conduirai jusqu’à l’Ultime Bataille. Sinon… Eh bien, nul ne sait ce qui arrivera.
— Tu as dit que notre camp aura besoin de toutes les épées. Et tu nous laisserais en rade ?
— Oui, si je n’ai pas ton serment… Mais Rand viendra peut-être te chercher. Avec moi, tu sais à quoi t’attendre. Crois-le, je serai juste avec toi. Tout ce que je voudrai, c’est que tes hommes se tiennent tranquilles, puis se battent quand on le leur demandera. Rand…
» Bon, tu peux me dire « non ». À lui, ce sera plus… délicat. Et je doute que tu apprécies le résultat, même si tu finis par dire « oui ».
— Perrin Aybara, tu es un homme étrangement convaincant.
— Marché conclu ?
Galad tapa dans la paume de Yeux-Jaunes. Pas à cause des menaces implicites, mais parce qu’il se souvint de sa voix, quand il réconfortait Jerum. Une authentique compassion. Aucun Suppôt des Ténèbres n’aurait pu imiter ce sentiment…
— Je prête serment, oui. Je serai sous ton commandement jusqu’à la fin de l’Ultime Bataille.
Se sentant soudain très faible, Galad soupira et s’assit sur un rocher.
— Moi, je jure que tes hommes seront traités comme tous les autres. Reste assis et repose-toi un peu. Je vais fouiller ce coin, là-bas. Cet accès de faiblesse sera bientôt passé.
— De faiblesse ?
Perrin acquiesça.
— Je sais ce que c’est d’être pris dans la nasse d’un ta’veren. Lumière, je le sais vraiment ! (Il dévisagea Galad.) Tu ne t’es jamais demandé pourquoi nous avons atterri ici, toi et moi ?
— Avec mes hommes, nous avons supposé que la Lumière te mettait sur notre chemin pour que nous te punissions.
— Tu n’y es pas du tout… La vérité, Galad, c’est que j’ai besoin de toi. Et c’est pour ça que tu as fini ici.
Sur ces mots, Perrin s’éloigna.
Alliandre plia soigneusement le pansement, puis le tendit à un gai’shain aux doigts couverts de cals et au visage noyé dans les ombres de sa capuche. Alliandre pensait qu’il s’agissait de Niagen, le Sans-Frères que Lacile avait pris pour galant. Ce qui agaçait toujours Faile – la reine du Ghealdan ne comprenait pas pourquoi. Un Aiel pour compagnon, voilà qui aurait très bien convenu à Lacile.
Alliandre entreprit d’enrouler une autre bande de tissu. Non loin du champ de bataille, elle se tenait avec d’autres femmes dans une petite clairière entourée par des lauréoles et des arbres ratatinés. Désormais, tout était paisible dans le coin, si on oubliait les gémissements des blessés.