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À la lumière du matin, Alliandre coupa une nouvelle longueur de tissu. Au départ, ces pansements étaient… une chemise. Eh bien, ça avait changé. Et il n’y avait pas de quoi se lamenter. Cette liquette n’avait jamais dû être de première qualité.

— La bataille est finie ? demanda Berelain.

Assise sur un tabouret, elle travaillait en face de Faile.

— Oui, il semble bien, répondit l’épouse de Perrin.

Le dialogue s’arrêta là. Alliandre plissa le front, mais elle ne dit rien. Entre ces deux-là, il se passait quelque chose. Pourquoi tentaient-elles de se faire prendre pour des amies inséparables ? Dans le camp, les hommes se laissaient duper, mais à voir leurs lèvres pincées dès qu’elles se regardaient, Alliandre ne doutait pas un instant de la vérité. Si l’hostilité avait diminué depuis que Faile s’était portée au secours de Berelain, les comptes n’étaient pas soldés.

— Tu avais raison au sujet de Perrin, fit Berelain.

— On dirait que ça te surprend.

— En matière d’hommes, je me trompe rarement.

— Mon mari est différent des autres mâles. Il…

Faile s’interrompit et regarda Alliandre, les yeux plissés.

Maudites cendres ! pensa la reine.

Elle s’était assise trop loin du duo, ce qui la contraignait à tendre l’oreille. Un comportement suspect…

Alors que les deux femmes retombaient dans leur silence, Alliandre leva une main comme si elle voulait inspecter ses ongles.

C’est ça, ignorez-moi ! Je suis juste une femme qui se noie et tente de garder la tête hors de l’eau.

Faile et Berelain ne pensaient pas ça de la reine, bien entendu. Dans le même ordre d’idées, les gars de Deux-Rivières n’avaient jamais vraiment cru que Perrin était infidèle. Si on leur avait posé la question en les laissant réfléchir, ils auraient répondu que quelque chose d’autre avait dû se produire.

Mais les superstitions et les ragots n’étaient pas rationnels. Ce que Faile et Berelain pensaient d’Alliandre et leur jugement instinctif sur sa personne étaient deux choses bien différentes. Pour compliquer les choses, Alliandre était bel et bien une femme en train de se noyer et qui luttait pour garder la tête hors de l’eau.

Dans la vie, il ne fallait jamais s’abuser sur ses forces et sur ses faiblesses.

Alliandre recommença à couper des bandes de tissu. Faile et Berelain avaient insisté pour l’aider. Vu le comportement fascinant de ces deux femmes, il n’était pas question que la reine s’en aille.

En plus, elle ne détestait pas cette occupation. Comparée à leur captivité chez les Aiels, c’était presque un loisir.

Comme de juste, les deux rivales ne reprirent pas leur conversation. Au contraire, Berelain se leva, l’air mécontent, et alla se placer à l’autre bout de la clairière.

Alliandre sentit le froid mortel, entre les deux rivales.

Berelain s’arrêta près d’autres femmes qui enroulaient les bandes. Alliandre se leva, saisit son tabouret et son matériel puis alla s’installer à côté de Faile.

— Je ne crois pas l’avoir vue si bouleversée, dit-elle.

— Elle déteste s’être trompée, souffla Faile. Elle voit le monde comme un réseau de demi-vérités et d’interférences. Pour elle, l’homme le plus simple est doté de motivations très compliquées. Je crois que c’est ça qui la rend redoutable, dans la politique de cour… Mais je ne voudrais pas vivre comme elle…

— Elle est très sage, dit Alliandre. Et elle voit vraiment des choses, Faile. En fait, elle comprend le monde mieux que nous. Mais elle a quelques points aveugles, comme la plupart des gens.

Faile acquiesça distraitement.

— Tu sais ce que je trouve le pire, dans tout ça ? À aucun moment, elle n’a été amoureuse de Perrin. Si elle le voulait, c’était pour s’amuser, pour en tirer des avantages politiques et pour Mayene. À la fin, sa seule motivation était l’amour du jeu. Oh, elle aimait bien Perrin, mais rien de plus. S’il s’était agi d’amour fou, je comprendrais peut-être mieux…

Après cette tirade de Faile, Alliandre ne dit rien et recommença à couper des bandes. Dans sa pile, elle avisa une robe de soie bleue qui aurait mérité un meilleur destin. Elle la cacha entre deux autres et la posa par terre, comme si elle avait vraiment l’intention de la découper.

Sur ces entrefaites, Perrin entra dans la clairière, suivi par des hommes en vêtements ensanglantés. Sans hésiter, il se dirigea vers Faile et s’assit sur le tabouret déserté par Berelain. L’air épuisé, il laissa tomber son magnifique marteau dans l’herbe, à côté de lui.

Faile lui donna à boire puis lui massa les épaules.

Alliandre se retira discrètement et, toujours avec son matériel, alla rejoindre Berelain, qui sirotait une tasse d’infusion.

La Première Dame leva les yeux.

Alliandre se servit un gobelet d’infusion et souffla dessus pour la refroidir.

— Ils vont bien ensemble, Berelain, dit-elle enfin. Je ne peux pas dire que ça me désole…

— Toutes les relations méritent d’être mises à l’épreuve. Et si Faile était morte à Malden – une possibilité non négligeable – il aurait eu besoin de quelqu’un. Cela dit, détourner le regard de Perrin Aybara ne me brise pas le cœur. À travers lui, je désirais avoir un lien avec le Dragon Réincarné, mais il y aura d’autres possibilités.

Berelain semblait moins frustrée que quelques minutes plus tôt. Comme si elle était revenue à sa nature calculatrice.

Alliandre sourit.

Quelle femme intelligente !

Faile voulait voir sa rivale battue à plate couture. Alors, elle estimerait que la menace n’existait plus. Pour cette raison, Berelain laissait paraître sa frustration plus que d’habitude. Bien plus, même…

Alliandre but une gorgée d’infusion.

— Pour toi, le mariage est un calcul, rien de plus ? Une bonne opération politique ?

— Il y a quand même l’excitation de la chasse et le plaisir du jeu.

— Et l’amour, dans tout ça ?

— L’amour, c’est pour ceux qui ne dirigent rien. Une femme vaut beaucoup plus que son aptitude à faire une bonne épouse, mais je dois penser à Mayene. Si je m’implique dans l’Ultime Bataille sans avoir déniché un mari, la succession sera en danger. Et si Mayene traverse une crise, Tear ne manquera pas d’en tirer parti. Pour moi, une romance est une distraction trop coûteuse…

Berelain se tut soudain et changea totalement d’expression. Que se passait-il ? Quand elle tourna la tête, Alliandre cessa de se poser la question.

Galad Damodred venait d’entrer dans la clairière.

Son uniforme blanc taché de sang, il tenait à peine debout. Pourtant, il avait le dos bien droit et s’était lavé le visage. Presque trop beau pour être humain, il frôlait la perfection. Et ses yeux ! Deux sombres étangs… Cet homme semblait briller, comme s’il avait une aura.

— Je… Qu’est-ce que je disais ? demanda Berelain, les yeux rivés sur le seigneur général.

— Qu’il n’y a pas de place pour la passion dans la vie d’une dirigeante.

— Oui, c’est ça…

— De fait, ce ne serait pas raisonnable.

— Je…, commença Berelain.

Elle se tut, car Damodred venait de se tourner vers elle. Même s’il parut à peine remarquer Alliandre, il se fendit de deux splendides révérences.

— Première Dame, dit-il, le seigneur Aybara m’a confié que tu as pris ma défense, quand tu le croyais prêt à m’attaquer.

— Une idiotie ! Craindre qu’il fasse une chose pareille…

— Si craindre suffit à être idiot, nous sommes deux imbéciles… J’étais certain que mes hommes tomberaient sous les coups de ceux d’Aybara.

Berelain sourit au beau garçon. En une fraction de seconde, elle semblait avoir oublié son discours précédent.