— Veux-tu un peu d’infusion ? demanda Damodred, trop brusquement et tout en tendant une main vers la bouilloire, posée sur un carré de tissu, à côté des flammes.
— Je suis en train d’en boire, fit remarquer Berelain.
— Je t’en sers un peu plus ?
Damodred se pencha, saisit un gobelet et le remplit.
— Hum…, fit Berelain.
En se relevant, le jeune homme s’avisa qu’elle avait déjà de quoi boire.
— Il reste beaucoup de bandes à couper. Tu pourrais peut-être nous aider…
— Peut-être, oui, fit Damodred en tendant le gobelet plein à Alliandre.
Les yeux dans ceux de son galant, Berelain, déboussolée, offrit aussi son récipient à la reine.
En possession de trois gobelets, Alliandre sourit de plus belle. Puis elle regarda les deux jeunes gens se diriger vers la pile de vêtements à découper. Cette affaire risquait de bien se terminer… Au minimum, les fichues Capes Blanches déguerpiraient de son royaume.
La reine alla rejoindre Faile et Perrin. Avant, elle récupéra discrètement la jolie robe bleue.
Avec, on pourrait faire une magnifique écharpe.
44
Une demande cavalière
Morgase sortit de sa tente, dressée sur le versant d’une colline, et contempla le royaume d’Andor. Pont-Blanc s’étendait à ses pieds, cité délicieusement familière, même si elle avait beaucoup grandi.
Avec la ruine des fermes et les réserves qui se gâtaient, les gens se réfugiaient dans les villes.
La plaine aurait dû être verdoyante. Hélas, même l’herbe jaunie était en train de crever. Encore un peu, et le pays entier ressemblerait au désert des Aiels.
Morgase brûlait d’envie d’agir. C’était son royaume. Enfin, ça l’avait été.
S’éloignant de sa tente, elle partit en quête de maître Gill. Au passage, elle aperçut Faile, qui parlait de nouveau avec l’intendant. Elle la salua, en témoignage de déférence, et la femme de Perrin lui rendit la pareille. Entre elles, il y avait un abîme, à présent. Morgase aurait voulu que ce soit différent, mais…
Avec les autres femmes, elle avait partagé un moment où l’espoir n’était même plus une étincelle vacillante dans la nuit. À Malden, c’était Faile qui avait encouragé la reine déchue à utiliser le Pouvoir de l’Unique – bien pathétiquement – pour signaler qu’elles étaient piégées sous un éboulis.
Le camp était déjà à demi monté. Bizarrement, les Fils en faisaient partie, désormais. Cela dit, Perrin n’avait pas encore décidé que faire. Ou, dans le cas contraire, il n’avait pas daigné en informer Morgase.
La reine traversa le camp, dépassant des maréchaux-ferrants, des palefreniers, des civils qui discutaillaient et des soldats qui creusaient des feuillées. Ici, tout le monde avait une place, à part Morgase Trakand.
Les domestiques l’évitaient, ne sachant pas comment la traiter. Reine, elle ne l’était plus, mais ça ne faisait pas d’elle une noble dame comme les autres. En tout cas, elle n’était plus une servante.
Même si passer du temps avec Galad lui avait rappelé ce que c’était d’être une dirigeante, elle ne regrettait pas d’avoir vécu dans la peau de Maighdin. En fin de compte, ça n’avait pas été si terrible que ça, et être la dame de compagnie d’une noble avait de bien utiles avantages. Sans parler de la camaraderie ancillaire, du fardeau des responsabilités volatilisé… et de la possibilité de voir Tallanvor à sa guise.
Mais cette vie n’était pas la sienne. L’heure de cesser de faire semblant avait sonné.
Quand elle le trouva, maître Gill était en train de charger la charrette sous la supervision de Lini et avec l’aide de Lamgwin et Breane. Ces deux-là, Faile les avait libérés de leur service auprès d’elle pour qu’ils s’occupent de Morgase.
Tallanvor n’était pas là. Eh bien, elle ne pouvait plus se languir de lui comme une gamine. À présent, elle devait aller à Caemlyn et aider Elayne.
— Votre Maj…, commença Gill en s’inclinant. Je veux dire « ma dame ». Veuillez m’excuser.
— Ne t’en fais pas, maître Gill ! J’ai dû mal à m’en dépêtrer moi-même.
— Tu es sûre de vouloir continuer dans cette voie ? demanda Lini, les bras croisés.
— Oui, répondit Morgase. Aller à Caemlyn et proposer notre aide à Elayne est un devoir sacré.
— Si tu le dis… Moi, je l’ai souvent répété : quand on met deux coqs dans la même basse-cour, on mérite la panique qu’on récolte.
Morgase fronça les sourcils.
— C’est noté. Mais tu t’apercevras vite que je peux aider Elayne sans usurper son autorité.
Lini haussa les épaules.
Elle voyait juste. Morgase devrait être prudente. Si elle restait trop longtemps dans la capitale, ça jetterait une ombre sur le règne de sa fille. Mais durant les mois passés sous l’identité de Maighdin, elle avait appris quelque chose : un être humain avait besoin d’une activité productive, même aussi simple qu’apprendre à faire le service des boissons. En outre, ses compétences pourraient aider Elayne, durant les temps sombres à venir.
Si elle étouffait sa fille, cependant, elle quitterait aussitôt Caemlyn pour s’exiler dans l’ouest du pays.
Tout le monde travaillant vite et bien, Morgase dut croiser les bras pour résister à l’envie de participer au chargement. S’occuper de soi-même était une forme d’épanouissement, avait-elle constaté.
Du coin de l’œil, elle remarqua un cavalier, sur la route qui revenait de Pont-Blanc. Tallanvor ! Qu’était-il allé faire en ville ? Il approcha, vit Morgase et la salua avec toute la déférence requise.
— Ma dame…
— Tu es allé en ville ? As-tu demandé la permission au seigneur Aybara ?
Perrin ne voulait pas qu’un flot de soldats et de réfugiés sème la panique à Pont-Blanc.
— Noble dame, j’y ai de la famille, répondit Tallanvor en mettant pied à terre. J’ai cru judicieux de vérifier les informations glanées par les éclaireurs du seigneur Aybara.
— C’est bien, lieutenant de la Garde Royale Tallanvor.
S’il voulait jouer au protocole, il était bien tombé, avec elle.
Une pile de draps sur les bras, Lini ricana en entendant le ton de sa maîtresse.
— Merci, noble dame. Je peux faire une suggestion ?
— Je t’écoute.
— Selon les rapports, votre fille vous croit toujours morte. Si nous en parlons au seigneur Aybara, il fera ouvrir un portail pour nous déposer directement à Caemlyn.
— Une proposition digne d’intérêt, fit Morgase en ignorant le rictus de Lini lorsqu’elle repassa, les mains vides.
— Ma dame, fit Tallanvor en lorgnant la vieille nourrice, pourrions-nous parler en privé ?
Morgase acquiesça. Puis elle se dirigea vers la lisière du camp, l’officier dans son sillage. Après quelques pas, elle se tourna vers lui :
— Alors ?
— Ma dame, reprit Tallanvor sur un ton plus doux, maintenant que tout le monde est au courant dans le camp d’Aybara, la cour, à Caemlyn, sera bientôt informée que vous êtes toujours vivante. Si vous ne vous présentez pas très vite pour annoncer que vous renoncez au trône, l’autorité d’Elayne sera minée.
Morgase ne répondit pas. Qu’est-ce qu’il pouvait l’énerver, à la vouvoyer de nouveau !
— Si l’Ultime Bataille est vraiment pour bientôt, insista Tallanvor, nous ne pouvons pas nous permettre de…
— Tais-toi ! coupa Morgase. J’ai déjà ordonné à Lini et aux autres de faire nos bagages. N’as-tu pas remarqué qu’ils sont en train de charger la charrette ?
Tallanvor s’empourpra. Près du véhicule, maître Gill pliait sous le poids d’un énorme coffre.
— Je m’excuse de mon audace, noble dame. Avec votre permission…
L’officier salua et s’éloigna.
— Tallanvor, le rappela Morgase, devons-nous vraiment être si collet monté l’un avec l’autre ?