Выбрать главу

— L’illusion est terminée, ma dame, souffla le militaire en s’éloignant.

Morgase le regarda, le cœur serré. Maudit soit son fichu entêtement ! Et que la Lumière brûle Galad ! À son contact, elle s’était souvenue de sa fierté et de ses devoirs de reine.

Avoir un époux ne lui réussissait pas, elle le savait depuis Taringail. Certes, sur un plan personnel, le mariage avait été un facteur de stabilité, mais au prix de lourdes menaces contre son trône. En conséquence, elle n’avait jamais fait de Bryne ou de Thom son consort officiel. La catastrophe avec Gaebril prouvait qu’elle avait eu raison.

Si elle se mariait, son époux serait une menace potentielle contre Elayne et Andor. Et ses enfants, si elle en avait d’autres, deviendraient des rivaux de la reine actuelle.

En d’autres termes, Morgase ne pouvait plus se permettre d’aimer.

Tallanvor s’arrêta soudain et fit demi-tour. Alors que le cœur de Morgase faisait un bond dans sa poitrine, il s’agenouilla, dégaina son épée et la déposa aux pieds de sa reine.

— J’ai eu tort de parler de partir, dit-il. J’étais blessé, et la souffrance rend les hommes stupides. Morgase, vous… tu sais que je serai toujours là pour toi. Je te l’ai promis, et je ne changerai pas d’avis. Ces derniers temps, je me sens comme un moustique dans un monde peuplé d’aigles. Mais il me reste mon cœur et ma lame, et les deux t’appartiennent.

Il se leva pour partir.

— Tallanvor, souffla Morgase, tu ne m’as jamais demandé… si je voulais bien de toi.

— Je ne peux pas te placer devant ce dilemme… Il serait injuste de te forcer à faire ce qui s’impose – nous le savons tous les deux –, surtout maintenant que ton identité est connue de tous.

— Et que devrais-je faire ?

— Te refuser à moi ! s’écria Tallanvor, furieux. Pour le bien d’Andor.

— Est-ce vraiment ce que je devrais faire ? Tallanvor, je me le répète sans cesse, et pourtant, j’ai encore des doutes.

— Que t’apporterais-je de bon ? Au minimum, tu pourrais prendre un mari pour assurer à Elayne la loyauté d’une maison que tu as… offensée.

— Encore un mariage sans amour ? Combien de fois faudra-t-il sacrifier mon cœur pour Andor ?

— Autant de fois que nécessaire, je suppose…

Dans la voix de l’officier, Morgase entendit tant d’amertume… Pas contre elle, mais à cause de leur destin. Cet homme était si passionné…

Morgase hésita puis secoua la tête.

— Non, dit-elle, c’est terminé ! Tallanvor, regarde le ciel noir ! Tu as vu les créatures qui arpentent le monde et senti dans ta chair les malédictions du Ténébreux. En des temps pareils, on ne peut pas se passer d’espoir. Et encore moins d’amour.

— Et le devoir ?

— Il n’a rien à voir là-dedans, et il m’a assez dévorée. Tout le monde m’a dévorée, Tallanvor. À part l’homme que je désire…

Morgase enjamba l’épée, avança… et ne put se retenir. Se jetant dans les bras de Tallanvor, elle l’embrassa.

— D’accord, vous deux…, dit une voix sévère dans le dos des amoureux. Nous filons voir le seigneur Aybara !

Morgase s’écarta de Tallanvor. Lini ! C’était Lini !

— Plaît-il ? demanda Morgase, tentant de retrouver sa dignité.

— Vous allez vous marier ! Tant pis si je dois vous y forcer en vous tirant par les oreilles.

— C’est à moi de décider, répliqua Morgase. Perrin tente de me…

— Ce n’est pas lui qui parle, mais moi ! Il vaut mieux vous unir avant que tu revoies Elayne. Une fois à Caemlyn, il y aura des… complications.

Lini se tourna vers Gill, qui avait enfin hissé le coffre sur la charrette.

— Toi, débarque les affaires de ma maîtresse !

— Lini, nous partons pour Caemlyn !

— Demain, ce sera bien assez tôt, petite. Ce soir, nous ferons la fête. (Elle dévisagea les deux amoureux.) Jusqu’au mariage, j’estime plus prudent de ne pas vous laisser seuls.

Morgase s’empourpra.

— Lini ! Je n’ai plus dix-huit ans !

— Exact. À dix-huit ans, tu étais mariée sous la Lumière. Dois-je te tirer par l’oreille ?

— Je…, commença Morgase.

— Nous venons, Lini, fit Tallanvor.

Sa promise le foudroya du regard.

— Quoi encore ?

— Tu ne m’as pas fait ta demande !

Le militaire sourit et prit les mains de sa belle.

— Morgase Trakand, veux-tu devenir ma femme ?

— Oui. Et maintenant, allons voir Perrin !

Perrin tira sur la branche d’un chêne. Elle se détacha, expédiant dans l’air un nuage de sciure. Quand il la tint droite, la même poussière tomba sur le sol couvert d’herbe brunâtre.

— C’est arrivé cette nuit, seigneur, dit Kevlyn Torr en glissant ses gants à sa ceinture. Tout le bosquet, autour de nous. Mort et séché en quelques heures. Une bonne centaine d’arbres, selon moi.

Perrin lâcha la branche et s’épousseta les mains.

— Ce n’est pas pire que ce que nous avons déjà vu…

— Mais…

— Ne t’en fais pas pour ça. Charge des hommes de couper ces arbres. Je parie qu’ils brûleront bien.

Kevlyn hocha la tête puis fila exécuter cet ordre. D’autres soldats se faufilaient entre les troncs, l’air très perturbés. Des chênes, des aulnes, des frênes et des noyers qui mouraient en une nuit, c’était déjà grave. Mais qui se desséchaient à ce point ? Comme s’ils étaient crevés depuis des années ? Là, il y avait de quoi s’inquiéter. Mais il valait mieux le cacher, histoire de ne pas effrayer les hommes.

Perrin retourna au camp. Dans le lointain, il entendait le chant des enclumes. À Pont-Blanc, les forgerons avaient acheté tout le fer et l’acier disponibles. Échangé, plutôt, contre de la nourriture. En plus, Perrin avait obtenu cinq forges avec les bras requis pour les transporter et les installer. Fourniture des outils et du charbon comprise.

Le seigneur Aybara venait de sauver pas mal de gens de la famine. Pour un temps, en tout cas.

Alors que les forgerons martelaient toujours, Perrin espéra qu’il ne poussait pas Neald et les autres beaucoup trop loin. Des armes forgées avec le Pouvoir conféreraient à ses troupes un énorme avantage. Lors de la création de Mah’alleinir, Neald n’aurait su dire exactement ce qu’il avait fait, mais Perrin ne s’était jamais étonné du résultat. Une soirée unique !

Perrin posa une main sur son arme, étrangement tiède, et pensa à Sauteur.

À présent, Neald avait compris le processus qui permettait de produire des lames qui ne se terniraient ni ne se casseraient jamais. Plus il s’entraînait, et mieux les tranchants coupaient. Opportunistes, les Promises exigeaient qu’on leur fournisse des fers de lance aussi acérés. Perrin avait ordonné à Neald de les servir en premier. C’était le moins qu’il pouvait faire.

Sur le site de Voyage, à la lisière du camp géant, Grady formait un cercle avec Annoura et Masuri. Ensemble, ils maintenaient un portail ouvert.

Il s’agissait du dernier groupe de non-combattants désireux de s’en aller. À Caemlyn, pour être précis. Dans le lot se trouvait un messager porteur d’une lettre pour Elayne. Perrin avait besoin de la voir très vite. Sans être certain de devoir s’inquiéter, cela dit. Ça, seul le temps le dirait…

Des charrettes revenaient de la capitale, lestées de vivres achetés là-bas, où il restait encore des réserves.

Du coin de l’œil, Perrin vit que Faile traversait le camp. Levant une main, il l’agita pour lui indiquer sa position.

— Tout va bien avec Bavin ? demanda Perrin à sa femme, qui revenait de chez l’intendant.

— Tout roule, oui…

Le jeune seigneur se massa le menton.

— Je voulais te le dire il y a un moment : je doute qu’il soit très honnête.