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Elayne repensa soudain à son rendez-vous raté avec Egwene et au message assez énigmatique. Il fallait qu’elle en sache plus long ! Mais si tout se passait bien, Egwene lui enverrait un messager via un portail.

La porte s’entrebâilla et Melfane passa la tête dans la pièce.

— Majesté, tout va bien ? demanda la petite femme au visage rond. J’ai cru entendre un cri de douleur.

Même après qu’elle eut levé la sentence d’Elayne, condamnée à garder le lit jusqu’à ce que dépression s’ensuive, la redoutable sage-femme avait décidé de dormir dans l’antichambre histoire d’avoir toujours un œil sur sa protégée.

— C’était un cri de joie, Melfane, rectifia Elayne. Des remerciements pour la merveilleuse matinée qui nous est offerte.

Melfane fronça les sourcils. En sa présence, Elayne s’efforçait à paraître enthousiaste, pour éloigner d’elle le spectre du repos au lit. Mais là, elle avait peut-être poussé le bouchon un peu loin. Même si elle se forçait à paraître heureuse, elle ne devait surtout pas le laisser voir.

Melfane, tu es un insupportable garde-chiourme !

La sage-femme alla ouvrir les rideaux. Le soleil, avait-elle expliqué, était très sain pour les femmes enceintes. Une bonne partie du « traitement » de la jeune reine, ces derniers temps, avait consisté à rester dans son lit, les couvertures tirées, laissant le soleil du printemps réchauffer sa peau.

Alors que Melfane s’affairait, Elayne sentit une vibration infime, au plus profond de son corps.

— Oh ! Encore un ? Ils donnent des coups de pied, Melfane ! Viens sentir ça.

— J’en serais bien incapable, Majesté. C’est encore trop tôt.

La sage-femme passa à l’examen quotidien. D’abord les battements du cœur de sa patiente, puis ceux de ses bébés. Jusque-là, elle refusait de croire à la présence de jumeaux.

Ce rituel accompli, elle procéda à toutes les sortes d’examens possibles et imaginables. Une longue série de bizarreries le plus souvent embêtantes, voire embarrassantes.

Enfin, les poings sur les hanches, elle regarda Elayne, qui remontait sa chemise de nuit.

— Vous vous êtes encore surmenée, ces derniers jours. J’insiste sur la nécessité de vous reposer correctement. Il y a presque deux ans, ma cousine Tess a eu un bébé qui ne respirait presque pas à la naissance. Il a survécu, la Lumière en soit louée, mais cette inconsciente avait travaillé au champ la veille et omis de se nourrir convenablement. Prenez soin de vous, Majesté. Vos bébés vous en remercieront.

Elayne acquiesça, un peu plus détendue.

— Un instant ! s’écria-t-elle soudain. Tu as dit « vos bébés » ?

— Oui, fit Melfane en se dirigeant vers la porte. Aussi sûr que j’ai deux bras, il y a deux cœurs dans votre ventre. Je ne comprends pas comment vous le saviez.

— Tu as entendu leurs cœurs !

— Oui, ils sont là, aussi sûrement que le soleil est dans le ciel.

Melfane sortit, laissant Naris et Sephanie habiller la reine et brosser ses cheveux.

Elayne subit cette épreuve dans un état second. Melfane était enfin convaincue ! De quoi sourire toute la journée.

Une heure plus tard, la jeune reine s’installa dans son petit salon, toutes les fenêtres ouvertes pour laisser entrer le soleil. Alors qu’elle « sirotait » du lait de chèvre, maître Norry entra, son célèbre dossier de cuir sous un bras. Dyelin l’accompagnait. Étrange, parce qu’elle n’assistait en principe pas à la réunion matinale. Elayne l’interrogea du regard.

— J’ai l’information que tu voulais, dit-elle en se servant une tasse d’infusion spéciale matin. (À la mûre, aujourd’hui.) J’ai cru comprendre que Melfane a entendu des pulsations cardiaques ?

— Pour sûr que oui !

— Félicitations, Votre Majesté, dit maître Norry.

Il ouvrit son dossier de cuir et entreprit de disposer des documents sur la table étroite et haute de la reine. Devant elle, il s’asseyait rarement. Dyelin, elle, prit un des autres sièges placés devant la cheminée.

Quelle information lui avait donc demandée Elayne ? Même en insistant, elle ne s’en souvenait pas. Cette question lui occupa l’esprit pendant que Norry récitait son rapport sur les diverses armées présentes dans le secteur. Avec la liste habituelle d’altercations entre les compagnies de mercenaires.

Norry aborda aussi la question de la nourriture. Malgré les portails ouverts par les femmes de la Famille – vers les royaumes du Sud de Rand, d’où arrivaient des provisions –, et en dépit des réserves découvertes en ville, Caemlyn restait menacée par la disette.

— Enfin, en ce qui concerne nos… invités, des messagers sont arrivés avec les réponses que nous attendions.

Aucune des trois maisons dont certains membres avaient été capturés ne pourrait payer une rançon. Naguère, les domaines Arawn, Sarand et Marne comptaient parmi les plus prospères du pays. Aujourd’hui, ils étaient dévastés, leurs champs nus et leurs coffres vides. Et Elayne en laissait deux sans dirigeant. Lumière, quelle pagaille !

Norry continua. Une lettre de Talmanes attestait que la Compagnie de la Main Rouge enverrait plusieurs unités au Cairhien.

Elayne ordonna à maître Norry d’expédier un mot revêtu de son sceau autorisant les soldats à « participer à la restauration de l’ordre ». Bien entendu, c’était absurde. Aucun ordre n’avait besoin d’être restauré. Mais si Elayne voulait s’approprier le Trône du Soleil, elle devait commencer par là.

— C’est de ça que je veux parler, Elayne, intervint Dyelin.

Norry entreprit de récupérer ses documents, les classant avec un soin maniaque. Si une de ses précieuses feuilles était froissée ou tachée, que la Lumière veuille bien protéger le monde !

— Au Cairhien, la situation est complexe, commença Dyelin.

— Quand ne l’est-elle pas ? Tu as des informations sur le climat politique ?

— C’est n’importe quoi, répondit simplement Dyelin. Nous devons parler de ton projet de diriger deux nations, dont une en ton absence.

— Nous avons des portails, rappela Elayne.

— Exact. Mais tu dois trouver un moyen de prendre le Trône du Soleil sans donner l’impression qu’Andor entend placer le Cairhien sous son joug. Les nobles t’accepteront peut-être comme reine, mais à condition de se sentir les égaux des Andoriens. Sinon, dès que tu leur tourneras le dos, les complots gonfleront comme un morceau de levure dans un bol d’eau chaude.

— Ils seront les égaux des Andoriens, affirma Elayne.

— Si tu y vas avec ton armée, ils ne verront pas les choses ainsi. Les Cairhieniens sont un peuple très fier. S’ils croient vivre sous occupation andorienne…

— Ils ont bien vécu sous le règne de Rand !

— Avec tout le respect que je te dois, fit Dyelin, lui, il est le Dragon Réincarné. Pas toi !

Elayne se rembrunit, mais qu’opposer à un tel argument ?

Maître Norry s’éclaircit la gorge :

— Votre Majesté, l’analyse de dame Dyelin n’est pas un tissu de spéculations. J’ai… eh bien, entendu des choses. Sachant votre intérêt pour le Cairhien…

Norry devenait de plus en plus doué pour collecter des informations. Elayne l’avait transformé en un espion d’élite.

— Majesté, continua-t-il, baissant le ton, des rumeurs prétendent que vous vous emparerez bientôt du Trône du Soleil. Dans la capitale, on parle déjà de sédition contre vous. Là, il s’agit sans doute de spéculations, mais…

— Les Cairhieniens voient Rand al’Thor comme un empereur, intervint Dyelin. Pas comme un roi étranger. Toute la différence est là.

— Pour prendre le trône, nous n’aurons pas besoin d’armée, dit Elayne, pensive.