— Sur ce point, je ne serais pas affirmatif, Majesté, précisa Norry. Les rumeurs vont toutes dans le même sens. Dès que le seigneur Dragon a annoncé que le trône vous reviendrait, des factions se sont mises à œuvrer – très subtilement – pour que ça n’arrive pas. À cause de ces rumeurs, bien des gens redoutent que vous dépouilliez les Cairhieniens de leurs titres de noblesse pour les distribuer à des Andoriens. D’autres prétendent que tous les Cairhieniens deviendront des citoyens de seconde zone.
— Grotesque ! s’exclama Elayne. C’est ridicule !
— À l’évidence, convint Norry. Mais les rumeurs grandissent sans cesse, Majesté. Elles envahissent tout comme du lierre grimpant. Les craintes sont puissantes.
Elayne serra les dents. Très bientôt, le monde serait un endroit vivable uniquement pour qui disposerait de solides alliances – scellées par le sang au moins autant que par les traités. Dans l’histoire, aucune reine n’avait eu une telle chance d’unifier Andor et le Cairhien.
— Savons-nous qui a lancé ces rumeurs ?
— Ce fut très difficile à déterminer, Majesté.
— Qui en bénéficie le plus ? insista Elayne. Où devons-nous chercher la source première ?
Norry coula un regard à Dyelin.
— Beaucoup de gens peuvent en bénéficier, dit la noble dame en remuant son infusion. Je dirais que les autres candidats au trône sont probablement ceux qui ont le plus intérêt à les répandre.
— Donc, ceux qui ont résisté à Rand, avança Elayne.
— Peut-être, oui… Ou peut-être pas. Les rebelles les plus déterminés ont fait l’objet de l’attention du Dragon, la plupart ayant été convaincus ou… brisés. En conséquence, ses alliés – ceux à qui il se fie le plus ou qui l’assurent de leur loyauté – sont les principaux suspects. Nous parlons du Cairhien, après tout !
Daes Dae’mar… Oui, il serait assez logique que les alliés de Rand s’opposent à l’accession au trône d’Elayne. Car si elle échouait, l’un de ceux que le Dragon tenait en estime aurait une grande chance de ceindre un jour la couronne. Cela dit, ces gens auraient en même temps hypothéqué leurs chances en jurant fidélité à un dirigeant étranger.
— Je dirais, fit Elayne, que les favoris pour obtenir le trône sont entre les deux extrêmes. Des gens qui ne se sont pas opposés à Rand, s’épargnant ainsi son courroux. Mais aussi ceux qui ne l’ont pas soutenu avec enthousiasme – en somme, des patriotes qui pourront faire mine d’accepter le pouvoir à contrecœur, après mon échec. (Elayne dévisagea ses deux interlocuteurs.) Trouvez-moi les noms des nobles qui ont gagné en influence, ces derniers temps. Puis sélectionnez le seigneur ou la dame qui correspondra à tous les critères.
Dyelin et Norry hochèrent la tête. Au bout du compte, Elayne devrait sans doute créer un meilleur réseau d’espions, car aucun de ces deux-là n’était vraiment fait pour ce genre de travail. Norry n’était pas assez dissimulateur, et ses autres tâches l’occupaient déjà trop. Dyelin, elle… Eh bien, à son sujet, Elayne n’était sûre de rien…
Elle lui devait beaucoup, d’autant plus que cette femme se comportait avec elle comme une mère de substitution. La voix de l’expérience et de la sagesse. Mais tôt ou tard, elle devrait s’éloigner un peu. Sinon, on finirait par penser que Dyelin était le véritable pouvoir caché derrière le trône.
D’accord, mais sans elle, qu’aurait donc fait Elayne ?
La jeune reine dut résister au flot de sentiments qui menaçait de la submerger. Par le sang et les cendres, quand en aurait-elle fini avec ces maudites sautes d’humeur ? Une reine ne pouvait pas pleurnicher pour un oui ou un non.
Elayne se tamponna les yeux et Dyelin s’abstint de tout commentaire.
— Tout se passera bien, dit Elayne pour détourner l’attention de ses yeux humides. En revanche, je m’inquiète toujours au sujet de l’invasion.
Dyelin ne dit rien sur ce sujet. Pour sa part, elle doutait que Chesmal ait parlé spécifiquement d’une invasion du royaume d’Andor. Très probablement, elle faisait allusion aux Trollocs qui s’en prenaient aux Terres Frontalières.
Birgitte jugeait cette histoire plus alarmante. Du coup, elle massait des soldats le long de toutes les frontières du royaume. Malgré cette précaution, Elayne était impatiente de prendre le contrôle du Cairhien. Si les Trollocs devaient déferler sur Andor, le royaume voisin serait un des boulevards qu’ils risquaient d’emprunter.
Interrompant la conversation, la porte donnant sur le couloir s’ouvrit. Sentant que c’était Birgitte, Elayne évita de sursauter sur son siège. La Championne ne frappait jamais.
Une épée lui battant la hanche – elle avait dû se résoudre à en porter une –, elle avait comme d’habitude fourré son pantalon dans ses bottes montantes. Bizarrement, deux silhouettes encapuchonnées la suivaient, le visage invisible dans les ombres.
Norry recula d’un pas et porta une main à son cœur, tant une telle entorse au protocole le choquait. Tout le monde savait qu’Elayne n’aimait pas recevoir de visite dans le petit salon. Si Birgitte y amenait des gens…
— Mat ? devina Elayne.
— Raté ! lança une voix familière, très ferme et très claire.
Le plus grand des deux visiteurs abaissa sa capuche, révélant un visage masculin d’une parfaite beauté. Cette mâchoire carrée et ces yeux intenses, Elayne les avait vus tout au long de son enfance. En particulier quand leur propriétaire la surprenait à faire une bêtise.
— Galad ! s’écria-t-elle, surprise d’éprouver tant de tendresse pour son demi-frère.
Elle se leva et lui tendit la main. Durant leur enfance, Galad avait toujours réussi à l’agacer pour une raison ou pour une autre. Mais le revoir vivant et en pleine forme était une joie.
— Où étais-tu donc ?
— Je cherchais la vérité, répondit Galad.
Il se fendit d’une révérence parfaite, mais n’approcha pas pour prendre les mains de sa demi-sœur. Quand il se redressa, il évita son regard.
— Et j’ai trouvé ce que je n’attendais pas… Accroche-toi bien, ma sœur !
La deuxième silhouette abaissa sa capuche.
La mère d’Elayne !
La jeune reine poussa un petit cri. C’était bien elle ! Ce visage, ces cheveux dorés… Et ces yeux qui s’étaient si souvent posés sur elle pour l’évaluer et la juger – pas à la façon dont une mère estime la valeur de sa fille, mais à celle d’une dirigeante qui étudie la femme qui lui succédera.
Elayne sentit son cœur s’emballer. Sa mère était vivante.
Morgase revenait. La reine n’était pas morte.
Morgase chercha le regard de sa fille. Puis, très curieusement, elle baissa les yeux.
— Votre Majesté, dit-elle en s’inclinant et sans avancer dans la pièce.
Elayne contrôla ses pensées… et tenta de juguler sa panique. Elle était la reine. Enfin, elle aurait pu l’être… Ou… Lumière ! Elle avait pris le trône et restait au minimum la Fille-Héritière. Mais voilà que sa mère revenait de parmi les fichus morts ?
— Je t’en prie, assieds-toi, dit Elayne en désignant à Morgase le siège flanquant celui de Dyelin.
Regardant la noble dame, elle constata, un peu soulagée, qu’elle encaissait le choc aussi mal qu’elle. Les phalanges blanches sur sa tasse d’infusion, elle écarquillait les yeux, comme si elle venait de voir un fantôme.
— Merci, Majesté, dit Morgase en avançant.
Galad fit de même et en profita pour poser une main sur l’épaule d’Elayne, histoire de la réconforter. Puis il alla se chercher un siège à l’autre bout de la pièce.
Le ton de Morgase était plus… réservé que dans les souvenirs d’Elayne. Et pourquoi continuait-elle à donner du « Majesté » à sa fille ?
La reine était venue en secret, capuche relevée. Dévisageant sa mère, Elayne commença à assembler les pièces du puzzle.