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— Oui, à condition qu’il m’éloigne de la capitale, où je pourrais te faire de l’ombre.

— Peut-être, mais j’insiste sur le mot « important », parce qu’on ne doit pas croire que tu es en exil. (Egwene fit la moue.) Et si on te confiait la partie occidentale du royaume ? Les rapports qui viennent de là-bas ne me disent rien qui vaille.

— Deux-Rivières ? demanda Morgase. Et le seigneur Perrin Aybara ?

Elayne acquiesça.

— Un homme intéressant, cet Aybara, fit Morgase, pensive. Oui, là-bas, je serai peut-être utile. Lui et moi, on se comprend déjà un peu.

Elayne sembla interloquée.

— C’est grâce à lui que je suis ici, ma fille. Un homme honnête et honorable… Mais également un rebelle, malgré ses bonnes intentions. Si tu veux te frotter à lui, tu n’auras pas la vie facile.

— Je préfère éviter, avoua Elayne.

Le plus simple, avec ce type, aurait été de l’arrêter et de le faire exécuter. Mais bien entendu, Elayne s’y refuserait. Même si certains rapports l’avaient assez énervée pour qu’elle soit tentée.

— Eh bien, nous allons devoir établir une stratégie… Pour t’aider à comprendre, je te raconterai ce qui m’est arrivé. À propos, Lini est saine et sauve. Je ne sais pas si tu t’es fait du souci pour elle…

— Franchement, non, avoua Elayne, un peu honteuse. Si le pic du Dragon s’écroulait sur elle, je crois que ça ne lui ferait aucun mal !

Morgase sourit puis entreprit de raconter son histoire.

Elayne écouta, souvent très surprise et en permanence hautement excitée.

Sa mère avait survécu ! Que la Lumière en soit louée ! Ces derniers temps, tellement de choses avaient mal tourné. Au moins, ça faisait une exception à la règle.

La nuit, la Tierce-Terre était silencieuse et paisible. Ici, la plupart des animaux s’activaient au crépuscule et à l’aube, quand il ne faisait ni trop chaud ni trop froid.

Les jambes pliées sous elle, Aviendha, assise sur une saillie rocheuse, contemplait Rhuidean, la cité qui se dressait sur les terres des Aiels Jenn, à savoir la tribu qui n’existait pas.

Longtemps, Rhuidean avait été enveloppée d’un brouillard protecteur. Mais ça, c’était avant l’arrivée de Rand al’Thor. Depuis, il avait détruit la ville de trois façons très violentes et très perturbantes.

La première était la plus simple. Rand avait éliminé la brume, la cité apparaissant sans son dôme, comme un algai’d’siswai qui abaisse son masque. Aviendha ignorait comment Rand s’y était pris pour obtenir cette transformation. Très probablement, il ne le savait pas lui-même. Mais en dévoilant la ville, il l’avait altérée pour toujours.

La deuxième avait consisté à amener de l’eau à Rhuidean. Désormais, un grand lac s’étendait à côté, et les rayons de lune, filtrés par les nuages, faisaient luire faiblement son onde. Ce lac, les Aiels l’avaient baptisé Tsodrelle’Aman. Les Larmes du Dragon. En toute logique, ç’aurait dû être les Larmes des Aiels, car Rand al’Thor ignorait combien de douleur ses révélations avaient infligée au peuple du désert. Avec lui, il en allait souvent ainsi. Ses actes étaient tellement innocents.

La troisième était la plus profonde. Si profonde, en fait, qu’Aviendha commençait seulement à la comprendre. Les propos de Nakomi, devait-elle reconnaître, l’inquiétaient et l’énervaient. En elle, ils avaient éveillé des lambeaux de souvenirs – des bribes d’avenirs virtuels qu’elle avait vues au milieu des colonnes de verre, lors de sa première visite à Rhuidean. Des choses que son cerveau ne pouvait pas se rappeler – en tout cas, pas directement.

L’inquiétude, c’était que Rhuidean n’ait très bientôt plus aucune importance. Jadis, le but de la cité était de montrer aux Matriarches et aux chefs de tribu le passé secret des Aiels. Afin, bien entendu, de les préparer au jour où ils serviraient le Dragon. Ces jours étant venus, quel avenir pour Rhuidean, désormais ? Envoyer les chefs aiels au milieu des colonnes leur remettrait à l’esprit un toh qu’ils avaient commencé à assumer.

Tout ça perturbait Aviendha au point de l’obséder en permanence. Pourtant, elle aurait voulu n’en rien savoir. Son désir, c’était que les traditions se perpétuent. Mais pas moyen de bannir les doutes de sa tête.

Rand provoquait tant de problèmes… Pourtant, elle l’aimait. En un sens, c’était pour son ignorance, parce que ça le mettait dans la position d’apprendre.

Elle l’aimait aussi pour sa façon absurde de vouloir protéger des gens qui ne désiraient pas l’être.

Mais par-dessus tout, elle l’aimait pour son envie d’être fort. Elle, c’était son objectif depuis toujours. Apprendre à manier les lances. Se battre et gagner du ji. Être la meilleure. En ce moment même, elle sentait le désir de perfection du Car’a’carn, même s’il était loin d’elle. Sur ce point, ils se révélaient si semblables.

À force de courir, les pieds d’Aviendha la mettaient à la torture. Même après les avoir massés avec de la sève de sagade, ils continuaient à lui faire mal. Sur une pierre, à côté d’elle, reposaient ses bottes et les beaux bas de laine que lui avait offerts Elayne.

Épuisée et assoiffée, elle jeûnerait ce soir, s’abîmant en contemplation. Puis elle remplirait son outre au bord du lac et, demain matin, entrerait à Rhuidean. Pour l’heure, elle ne bougerait pas, méditant afin de se préparer.

La vie des Aiels changeait. Accepter une évolution était une preuve de force, quand on ne pouvait pas l’éviter. Si une forteresse était endommagée pendant un raid au point qu’on soit obligé de la reconstruire, on ne la refaisait jamais à l’identique. Au contraire, on profitait de l’occasion pour l’améliorer – les portes qui grincent dans le vent, les lattes de parquet disjointes… Reproduire exactement la même chose aurait été de la folie.

Les traditions telles que venir à Rhuidean, voire vivre dans la Tierce-Terre, devraient sans doute être remises en question. Mais pour le moment, les Aiels ne pouvaient pas quitter les terres mouillées. D’abord à cause de l’Ultime Bataille. Mais aussi parce que les Seanchaniens avaient capturé beaucoup d’entre eux, et transformé des Matriarches en damane. Une offense qui ne pouvait pas être tolérée. De plus, la Tour Blanche continuait à penser que les Matriarches capables de canaliser étaient des Naturelles. À ce sujet, il faudrait faire quelque chose.

Et en ce qui la concernait elle ? Plus elle y réfléchissait, et moins elle se voyait revenir à sa vie d’avant. Son destin, c’était d’être avec Rand. S’il survivait à l’Ultime Bataille – et elle lutterait pour qu’il en soit ainsi –, il serait toujours un roi des terres mouillées. De plus, il y avait Elayne. Aviendha et elle deviendraient des sœurs-épouses, mais Elayne ne voudrait jamais quitter Andor. Espérait-elle que Rand resterait avec elle ? Et dans ce cas, Aviendha devrait-elle s’installer à Caemlyn ?

Tant de perturbations, pour elle comme pour son peuple… Les traditions ne devaient pas être maintenues simplement parce qu’elles étaient des traditions. Sans objectif ni destination, la force n’était plus la force.

Aviendha étudia Rhuidean, une incroyable merveille de pierre, tellement majestueuse. En général, la corruption des villes lui répugnait, mais Rhuidean était différente. Des dômes, des tours et des monolithes inachevés, des zones d’habitation soigneusement positionnées… Même si beaucoup portaient encore les stigmates de la bataille livrée par Rand, les fontaines coulaient à flots, à présent. Une partie des gravats, par bonheur, avait été éliminée par les familles qui vivaient ici. Des Aiels qui n’étaient pas partis pour la guerre…

À Rhuidean, il n’y avait pas de boutiques, pas de disputes dans les rues ni de meurtriers dans les allées. Même privée de son sens, la ville demeurerait un havre de paix.