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Il voyait très bien les tissages – de la Terre pour l’essentiel – qui tourbillonnaient autour des Soldats. À la Tour Noire, on se servait du Pouvoir pour toutes les tâches. Une façon de s’entraîner en permanence, comme les hommes qui soulèvent des pierres pour développer leurs muscles.

Logain et Taim poussaient ces gars au bout de leur résistance.

Androl s’engagea sur l’avenue très récemment pourvue de gravier. D’étranges petits fragments de pierre aux bords noircis… Pour cette opération, les Asha’man avaient fait venir des rochers – par portail, sur des tissages d’Air – avant de les faire exploser en canalisant. Un moment, on se serait cru sur un champ de bataille. Avec une telle puissance – et un tel entraînement – ces hommes seraient capables de démolir des murs d’enceinte.

Androl continua son chemin. À la Tour Noire, on voyait beaucoup de bizarreries, et les curieux graviers n’étaient pas la plus extraordinaire. Et pas davantage les Soldats qui éventraient le sol, Androl pouvait en témoigner.

Récemment, le spectacle le plus déconcertant, c’était les enfants. Ils couraient, jouaient, sautaient dans la tranchée, glissaient le long de ses parois puis en ressortaient d’un bond.

Des gosses qui s’amusaient dans un trou creusé par le saidin. Le monde changeait. Dans son enfance, la grand-mère d’Androl – si vieille qu’il ne lui restait pas une dent – lui racontait des histoires d’hommes capables de canaliser pour le dissuader de se glisser dehors afin de compter les étoiles. L’obscurité ne l’effrayait pas plus que les récits sur les Trollocs et les Blafards. En revanche, des hommes qui canalisaient… Là, il était mort de peur.

Et voilà qu’il se retrouvait ici, à l’âge mûr, soudain terrorisé par le noir, mais parfaitement en paix avec les hommes qui maniaient le Pouvoir de l’Unique.

Il avança, les graviers grinçant sous ses bottes. Sortant du futur canal, les gosses vinrent tourner autour de lui. Il leur distribua une poignée de sucreries achetées lors de sa dernière mission de recrutement.

— Deux chacun, dit-il sévèrement alors que des mains crasseuses se tendaient vers les bonbons. Et ne vous bousculez pas, bon sang !

Leur butin gobé, les gamins le saluèrent de la tête et le gratifièrent d’une série de « maître Genhald » gros comme le bras. Puis ils détalèrent. Délaissant le canal, ils filèrent vers les champs, à l’est, en quête d’un nouveau jeu à inventer.

Androl se frotta les mains et sourit. Les enfants s’adaptaient si bien à tout. Face à eux, des siècles de tradition, de terreur et de superstition pouvaient fondre comme une motte de beurre laissée trop longtemps au soleil. Mais ils avaient bien fait d’abandonner la tranchée. Le Pouvoir se montrait souvent imprévisible.

Non, il se trompait. Le saidin était très prévisible, au contraire. Les hommes qui le canalisaient, en revanche… Eh bien, c’était une tout autre affaire.

Les Soldats s’interrompirent et se tournèrent vers Androl. N’étant pas un Asha’man, il ne méritait pas qu’on le salue, mais il fallait quand même lui témoigner du respect.

Ces types-là en firent trop. Pourquoi tant de déférence ? Il n’était pas un grand homme, surtout ici, à la Tour Noire.

Pourtant, ces Soldats inclinèrent la tête sur son passage. Presque tous avaient été recrutés à Deux-Rivières. Des gars solides et motivés, même si la plupart semblaient très jeunes. En fait, une bonne moitié n’avaient pas besoin de se raser plus d’une fois par semaine.

Androl approcha et inspecta leur travail, vérifiant les repères qu’il avait matérialisés avec des cordes et des piquets. Puis il hocha la tête, approbateur.

— L’angle est bon, les gars. Mais faites en sorte que les côtés soient plus droits, si vous pouvez.

— Oui, maître Genhald, dit le chef d’équipe.

Jaim Torfinn, un jeune homme dégingandé aux cheveux bruns… Androl vit qu’il restait connecté à la Source, ce flot tumultueux tellement enivrant. Très peu d’hommes parvenaient à s’en couper sans éprouver une profonde mélancolie.

Le M’Hael les encourageait à s’y accrocher, car selon lui, c’était la meilleure façon d’apprendre à le contrôler.

Dans sa vie, Androl avait connu des sensations enivrantes comparables au saidin. L’excitation du combat, l’addiction aux nectars rarissimes des îles du Peuple de la Mer, l’euphorie de la victoire… Pris dans les tourbillons de ce genre, un homme pouvait s’égarer dans ses fantaisies et perdre tout contrôle de lui-même, oubliant jusqu’à son identité.

Et le saidin était plus addictif que tout ce qu’il avait expérimenté.

Il n’avait pas fait part de ses réserves à Taim. De quel droit aurait-il sermonné le M’Hael ?

— Bon, dit-il aux Soldats, laissez-moi vous montrer ce que j’entends quand je dis « droit ».

Androl inspira à fond puis se vida de toutes ses émotions. Pour ce faire, il recourut au vieux truc que lui avait appris son premier maître d’armes, un manchot nommé Garfin dont l’accent illianien – mais de la campagne – rendait les propos quasiment incompréhensibles.

Androl, pour sa part, avait une pointe d’accent tarabonais. Mais au fil des années passées loin de chez lui, elle s’était estompée.

À l’intérieur du « rien » – le vide –, Androl sentit la puissance tumultueuse du saidin. Il le saisit comme un cavalier qui s’accroche à l’encolure d’une monture emballée – un peu pour la faire changer de direction, mais surtout pour ne pas tomber de selle.

Le saidin était une merveille. Oui, dix fois plus euphorisante que n’importe quelle autre substance. Sous son emprise, on voyait le monde comme s’il était plus beau et plus… luxuriant. Quand il maniait ce terrible pouvoir, Androl aurait juré qu’il revenait à la vie, laissant derrière lui la coquille vide de son ancienne incarnation. Chaque fois, l’incroyable torrent menaçait de l’emporter.

Il travailla vite, tissant un petit flux d’Air – le mieux qu’il pouvait faire, car c’était celui des cinq Pouvoirs qu’il maîtrisait le plus mal –, et égalisa soigneusement les bords du canal.

— Si vous n’arasez pas assez les bords, expliqua-t-il, l’eau sera boueuse parce qu’elle emportera une partie de la terre qui dépasse sur les côtés. Plus les bords sont droits et fermes, et mieux ça vaut.

Les Soldats acquiescèrent. Le front lustré de sueur, ils arboraient des taches brunes sur les joues. Mais leurs vestes noires étaient propres, en particulier les manches. Pour savoir si un homme respectait son uniforme, il suffisait de voir s’il s’essuyait le front avec ses manches. À l’évidence, les recrues de Deux-Rivières utilisaient des mouchoirs.

Les Asha’man très expérimentés, eux, ne transpiraient pratiquement jamais. Pour en arriver là, ces jeunes gens auraient encore besoin de s’entraîner.

— Du bon travail, dit Androl en posant une main sur l’épaule de Jaim. Vous vous en sortez très bien, les gars. Deux-Rivières produit des hommes de qualité.

Les Soldats rayonnèrent. Les avoir était une chance, surtout quand on pensait à la « qualité » des types récemment recrutés par Taim. Les éclaireurs du M’Hael affirmaient prendre tous les candidats qu’ils croisaient, mais pourquoi la plupart de ceux-ci étaient-ils si agressifs et si peu disposés à coopérer ?

— Maître Genhald ? demanda un Soldat.

— Oui, Trost ?

— Avez-vous… Hum, des nouvelles de maître Logain ?

Les autres hommes tendirent l’oreille, pleins d’espoir.

Androl secoua la tête.

— Il n’est pas encore revenu de sa mission de recrutement. Mais il sera bientôt là.

Les Soldats acquiescèrent, mais Androl vit bien qu’ils commençaient à s’inquiéter. Et ils n’avaient pas tort. Androl lui-même s’en faisait depuis des semaines – depuis que Logain était parti en pleine nuit. Où était-il allé ? Et pourquoi avait-il emmené trois dédiés – Donalo, Mezar et Welyn – comptant parmi ses partisans les plus fidèles ?