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À présent, des Aes Sedai campaient à l’extérieur de la Tour Noire. Des femmes, à les en croire, autorisées par le Dragon à lier des Asha’man. À cette nouvelle, Taim avait eu un de ces demi-sourires qui n’atteignaient jamais ses yeux. Puis il avait répondu que le groupe de la Tour Blanche gardait la priorité, puisqu’il était arrivé le premier.

Depuis, les autres sœurs attendaient et perdaient patience.

— Le M’Hael, dit un des hommes de Deux-Rivières, sinistre, il…

— Garde ton sang-froid, coupa Androl, et ne fais pas de vagues. Pas encore. Attendons Logain.

Les hommes soupirèrent mais hochèrent la tête. Distrait par la conversation, Androl faillit ne rien remarquer quand les ombres environnantes commencèrent à ramper vers lui.

Des ombres d’êtres humains, très allongées sous l’effet du soleil. Des ombres dans le canal… Des ombres de rochers et de crevasses dans le sol… Lentement, sournoisement, elles convergeaient vers Androl.

Il se raidit, mais il ne put endiguer cette panique. La seule forme de terreur dont il pouvait avoir conscience malgré le vide.

Ces ombres se manifestaient lorsqu’il maniait le saidin pendant trop longtemps. Dès qu’il se coupa de la Source, elles reculèrent à contrecœur, retournant à leur place.

Les Soldats le regardaient, l’air gênés. Voyaient-ils la lueur maladive, dans ses yeux ? À la Tour Noire, personne ne parlait des… bizarreries qui frappaient les hommes. Ça ne se faisait pas, voilà tout. Comme de crier sur tous les toits des secrets de famille infamants.

La souillure était purifiée. Ces jeunes gars n’auraient jamais à vivre ce que subissait Androl. Un jour, les types qui comme lui étaient à la Tour Noire avant la purification deviendraient des oiseaux rares. Lumière ! Mais pourquoi personne ne voulait-il l’écouter ? Faible dans le Pouvoir et fou à lier ? Enfin, ça n’avait pas de sens.

Le pire de tout, il le sentait au plus profond de lui-même, c’était que ces ombres existaient vraiment. Il ne s’agissait pas seulement d’une sombre fantaisie de son esprit. Elles existaient, et elles le détruiraient si elles pouvaient l’atteindre. Oui, elles existaient ! Il ne pouvait pas en être autrement…

Les deux options sont aussi terrifiantes l’une que l’autre ! Soit je suis cinglé, soit les Ténèbres veulent me tuer…

Voilà pourquoi il crevait de peur la nuit, même en dormant. Parfois, il pouvait se connecter à la Source sans voir les ombres avant des heures. À d’autres occasions, quelques minutes suffisaient.

Il prit une profonde inspiration.

— Très bien, dit-il, soulagé que sa voix, au moins, ne tremble pas. Recommencez à travailler. Et respectez le bon angle de la pente, surtout. Si l’eau déborde et inonde cette zone, nous aurons un mal de chien à réparer les dégâts.

Tandis que les hommes obéissaient, Androl s’éloigna, coupant à travers le village. Près du centre se dressaient les baraquements – cinq bâtiments de pierre réservés aux Soldats et une dizaine, plus petits, destinés aux dédiés. Pour l’heure, ce village était à lui seul toute la Tour Noire, mais ça changerait. Bientôt, un édifice impressionnant sortirait de terre.

Androl imaginait déjà à quoi le site ressemblerait un jour. Jadis, il avait travaillé avec un maître architecte – un des multiples apprentissages d’une vie qui lui semblait avoir duré trop longtemps. Bref, il avait une image mentale très nette de l’avenir.

Une imposante tour en pierre noire, bâtie par le Pouvoir. Une flèche forte et solide. Et à son pied, des postes de garde carrés et crénelés, pour la défendre.

Ce village deviendrait une ville, puis une cité au moins aussi grande que Tar Valon. Dès le début, les rues avaient été conçues pour laisser passer plusieurs chariots de front. Partout, de nouvelles artères apparaissaient, soigneusement imaginées et réalisées. Ici, les rues elles-mêmes chantaient la gloire à venir de la Tour Noire.

Androl s’engagea sur un chemin de pierre usé, au milieu d’une végétation racornie. Comme si on abattait des lanières de fouet géantes, des explosions lointaines se répercutaient à travers les plaines…

Pour venir ici, chaque homme avait ses propres motivations. Désir de vengeance, curiosité, désespoir, soif de pouvoir… Et Androl, quelles étaient les siennes ? Les quatre à la fois, peut-être…

Sortant du village, Androl contourna une haie d’arbres, puis il atteignit le terrain d’exercice – un petit canyon niché entre deux collines. Des hommes canalisaient du Feu et de la Terre sur ces buttes, qu’il fallait aplanir pour offrir des champs aux fermiers. Une bonne occasion de s’entraîner.

Ces types étaient en majorité des dédiés. Leurs tissages, de fait, se révélaient bien plus sophistiqués et puissants que ceux des recrues de Deux-Rivières.

Sous les assauts des flèches de feu qui sifflaient comme des vipères, les blocs de roche explosaient et des colonnes de poussière montaient vers le ciel.

En vue d’éventuels combats, les explosions n’obéissaient à aucune logique apparente, histoire de désorienter l’ennemi. Sans difficulté, Androl imagina des cavaliers tentant de dévaler ces pentes sous un tel bombardement. En quelques secondes, un seul dédié aurait pu en tuer des dizaines.

Non sans le déplorer, Androl nota que les « travailleurs » avaient formé deux groupes. La tour se divisait, les hommes loyaux à Logain étant ouvertement ostracisés.

Sur la droite, Canler, Emarin et Nalaam travaillaient avec une intense concentration. Jonneth Dowtry, le garçon de Deux-Rivières le plus doué, leur prêtait main-forte.

Sur la gauche, un groupe de larbins de Taim discutaient et se fendaient la pipe. Moins organisés, leurs tissages étaient aussi beaucoup plus destructeurs.

Confortablement installé contre un tronc, Coteren supervisait les opérations.

Les travailleurs s’interrompirent et demandèrent à un gamin de leur apporter à boire.

Androl avança. Dès qu’il le vit, Arlen Nalaam le salua de la main et lui fit un grand sourire. Arborant une fine moustache, ce Domani au comportement juvénile était pourtant à l’aube de son trentième anniversaire. Androl fulminait encore au souvenir de l’époque récente où il versait de la sève de sapin dans ses bottes.

— Androl ! s’exclama le farceur. Viens expliquer à ces gros incultes ce qu’est un Dazer de Retash.

— Un Dazer de Retash ? C’est une boisson. Un mélange d’hydromel et de lait de brebis. Imbuvable !

Nalaam regarda fièrement ses compagnons. Sur son col, pas l’ombre d’un insigne. Toujours simple Soldat, il aurait dû être promu depuis longtemps.

— Encore en train de te vanter de tes voyages, Nalaam ? demanda Androl en défaisant les lacets de sa protection d’avant-bras.

— Les Domani ont des fourmis dans les jambes… Tu sais, le genre de travail que faisait mon père – espionner pour la couronne et…

— La semaine dernière, coupa Canler, ton père était un marchand, disais-tu.

Costaud et solide, les cheveux déjà grisonnants et les joues tannées par le soleil, Canler était le doyen du groupe.

— Et alors ? objecta Nalaam. Pour un espion, c’est une couverture parfaite.

— En Arad Doman, fit Jonneth, ce ne sont pas les femmes qui font du commerce ?

Grand, calme, le visage rond, Jonneth était venu au village avec ses parents, ses frères et sœurs et même son grand-père, nommé Buel. De braves gens qui n’avaient pas voulu le laisser seul…

— Eh bien, fit Nalaam, elles sont les plus douées, oui, et ma mère ne faisait pas exception à la règle. Mais les hommes ne sont pas des idiots pour autant. En outre, comme ma mère était occupée à infiltrer les Tuatha’an, il a bien fallu que mon père prenne les affaires en main.