La salle du trône était décorée avec goût. Des dorures là où il le fallait, de fines boiseries et des colonnes dans les coins – sans doute purement ornementales. Des lampes brûlaient un peu partout, contrairement à l’époque de Rand.
Morgase se tenait au pied du trône, sur la droite, tandis que huit Gardes étaient postés sur la gauche. Le long des murs, des nobles mineurs observaient la scène avec une grande attention.
Dès que ses visiteurs furent entrés, Elayne se pencha en avant. Faile se fendit d’une révérence, bien entendu, et Perrin d’une courbette. Pas très accentuée, mais une courbette quand même. Comme il avait été décidé, Alliandre se baissa davantage que Faile. Une façon de donner de quoi penser à Elayne…
L’objectif officiel de cette rencontre était l’octroi d’une citation par la cour – afin de remercier Perrin et Faile d’avoir ramené Morgase. Un pur prétexte, bien entendu. La vraie raison de tout ça, c’était de déterminer l’avenir de Deux-Rivières. Le genre de sujet délicat qu’on ne pouvait pas aborder de front, surtout la première fois. Car être précis sur ce point en aurait trop révélé à la partie adverse.
— Qu’on se le dise, lança Elayne, le trône vous souhaite la bienvenue, dame Zarine ni Basher t’Aybara et reine Alliandre Maritha Kigarin. À toi aussi, Perrin Aybara. (Pas de titre pour le jeune homme.) Qu’on nous permette de clamer notre gratitude, puisque c’est grâce à vous que dame Morgase est de retour parmi nous. Votre efficacité dans cette affaire vous a gagné l’estime et le respect de la couronne.
— Merci, Majesté, dit Perrin, bourru comme à son habitude.
Pourtant, Faile lui avait longuement parlé de tout le « falbala du protocole » qu’il ne devait surtout pas éluder.
— Pour le retour de ma mère, dit Elayne, je décrète un jour de fête. Et je me félicite qu’elle ait retrouvé un statut adapté à son rang.
Une façon de signifier que la reine détestait l’idée qu’on ait traité sa mère comme une servante. Elle devait pourtant savoir que Perrin et Faile ignoraient la véritable identité de « Maighdin ». Mais une souveraine était libre de s’indigner, même dans ces conditions. Un avantage dont elle comptait sans doute amplement user.
Faile poussait-elle un peu trop loin son interprétation des propos d’Elayne ? À dire vrai, c’était possible. Sous bien des aspects, être une dame ou une marchande, ça revenait au même. Et on l’avait parfaitement formée pour les deux rôles.
— À présent, entrons dans le vif du sujet, dit Elayne. Dame Bashere, maître Aybara, avez-vous une contrepartie à demander pour le cadeau que vous venez de faire au royaume d’Andor ?
Perrin posa une main sur son marteau et interrogea Faile du regard. À l’évidence, Elayne pensait qu’ils allaient la prier de décerner au jeune homme le titre de « seigneur ». Ou, au moins, que la couronne oublie qu’il avait usurpé ce titre et lui accorde un pardon total.
Les deux possibilités pouvaient résulter de cette audience.
Faile était tentée de demander le titre. Au moins, la réponse serait simple. Trop simple, peut-être. Avant de prendre ce risque, elle devait savoir plusieurs choses.
— Majesté, dit-elle, très prudente, pourrions-nous évoquer cette « contrepartie » en privé ?
Elayne prit le temps de la réflexion. Trente secondes qui parurent durer une éternité.
— C’est d’accord. Mon petit salon nous attend.
Faile acquiesça. Sur le mur de gauche de la salle, un domestique ouvrit une porte. Perrin en approcha, levant une main à l’intention de Gaul, de Sulin et d’Arganda.
— Attendez ici. Grady, toi aussi…
Aucun des quatre ne sembla aimer ça, mais ils obéirent. On les avait prévenus que ça risquait d’arriver.
Faile contrôla avec peine son anxiété. Elle détestait laisser en arrière l’Asha’man – leur meilleure chance de fuir si ça tournait mal. Surtout en ayant la certitude qu’Elayne avait posté dans le salon des agents et des gardes prêts à bondir en cas de danger. Faile aurait voulu bénéficier d’une protection équivalente, mais amener un homme capable de canaliser pour parler à une reine…
Après tout, il n’y avait là rien de surprenant. Ils étaient dans le fief d’Elayne…
Après une grande inspiration, Faile rejoignit Perrin et Alliandre dans la petite pièce. Elayne ayant anticipé le cours des événements, des fauteuils étaient prévus pour les visiteurs. Avant de s’asseoir, ils attendirent l’arrivée de la reine.
Dans ce petit salon, l’épouse de Perrin ne vit pas où la souveraine aurait pu cacher qui que ce soit.
Elayne entra et fit signe à ses hôtes de s’asseoir. À la lueur des lampes, sa bague au serpent brilla fugitivement.
Faile avait presque oublié qu’elle était une Aes Sedai. Quel besoin avait-elle de gardes ou d’agents ? En cas de grabuge, le Pouvoir de l’Unique suffirait.
Au sujet du père de l’enfant d’Elayne, quelle rumeur fallait-il croire ? Sûrement pas celle qui mentionnait un crétin de capitaine de sa garde. Un leurre, presque à coup sûr. Pouvait-il s’agir de Rand ?
En robe rouge sombre sans ornements, Morgase entra après sa fille. Elle s’assit à côté d’elle, observa Faile et les autres et ne lâcha pas un mot.
— À présent, dit Elayne, expliquez-moi pourquoi je ne devrais pas vous faire exécuter tous les deux pour trahison.
Faile en cilla de surprise. Perrin, lui, se contenta de grogner :
— Je doute que Rand apprécierait une telle initiative.
— Je ne suis pas sa subordonnée, lâcha Elayne. Tu veux me faire croire que c’est lui qui t’a incité à subjuguer mes sujets et à te proclamer roi ?
— Majesté, intervint Faile, vous n’êtes pas bien informée. Perrin ne s’est jamais proclamé roi.
— Vraiment ? N’a-t-il pas fait lever l’étendard de Manetheren, ainsi que mes agents me l’ont rapporté ?
— Je l’ai fait, c’est vrai. Mais, de mon plein gré, j’ai mis cet emblème de côté.
— C’est déjà une chose, concéda Elayne. Tu ne t’es peut-être pas proclamé roi, mais marcher sous cet étendard revenait au même. Bon, vous allez finir par vous asseoir !
Elayne leva une main. Sur un guéridon, un plateau se souleva et vola jusqu’à elle. Dessus, une carafe de vin et des gobelets voisinaient avec une bouilloire et des tasses.
Utiliser le Pouvoir pour ça…, songea Faile. Une démonstration de force !
Et pas très subtile…
— Cela dit, reprit Elayne, je ferai ce qui est bon pour mon royaume, sans me soucier du coût…
— Semer le trouble à Deux-Rivières, intervint Alliandre, risque de ne pas être bénéfique à votre royaume. Exécuter ses chefs, c’est à coup sûr provoquer une rébellion sur tout le territoire.
— Selon mon point de vue, fit Elayne en servant l’infusion, cette rébellion est déjà en cours.
— Nous sommes venus ici en paix, souligna Faile. Ce n’est pas commun, pour des rebelles.
Elayne but une gorgée d’infusion. Une tradition, pour montrer qu’elle n’était pas empoisonnée.
— À Deux-Rivières, mes émissaires se sont fait débouter, et vos compatriotes m’ont envoyé le message suivant : « Les terres du seigneur Perrin Yeux-Jaunes refusent de payer vos impôts andoriens. Tai’shar Manetheren ! »
Alliandre pâlit. Perrin grogna de nouveau et Faile saisit sa tasse pour goûter l’infusion. Un très bon mélange de mûre et de menthe.
Les habitants de Deux-Rivières ne manquaient pas de cran, c’était certain.
— Majesté, ces temps sont propices aux excès de passion. Vous pouvez comprendre l’inquiétude de ces gens. Deux-Rivières n’a jamais été une priorité pour Caemlyn…
— Un euphémisme, grogna encore Perrin. Chez nous, on grandit sans même savoir qu’on appartient au royaume d’Andor. La couronne nous ignore.