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— Peut-être parce que le territoire ne donnait pas dans la rébellion, avança Elayne.

— Les gens ont besoin de l’attention de leur reine même quand ils ne se rebellent pas, objecta Perrin. J’ignore si vous le savez, mais l’an dernier, nous avons affronté et battu des Trollocs sans que la couronne lève le petit doigt pour nous. Sans doute nous aurait-elle aidés, si elle avait su, mais l’absence de troupes dans la région en dit assez long.

Elayne sembla ébranlée par cet argument.

— Deux-Rivières a redécouvert son histoire, rappela Faile, toujours très prudente. Avec l’imminence de Tarmon Gai’don, il fallait bien agir. Surtout après avoir abrité le Dragon Réincarné durant son enfance et sa jeunesse. Dans un coin de ma tête, je me demande s’il ne fallait pas que Manetheren tombe pour donner naissance à un endroit où Rand al’Thor pourrait grandir. Parmi des fermiers dotés du sang des princes et de l’obstination des rois !

— Dans ce cas, il est encore plus important que je calme les choses maintenant, dit Elayne. Je vous ai offert une contrepartie, pour que vous demandiez mon pardon. Je vous l’aurais accordé, envoyant ensuite des soldats afin que vos compatriotes soient protégés. Acceptez la main tendue, et nous pourrons tous recommencer à vivre comme avant.

— Ça n’arrivera pas, dit Perrin sans grogner. Le territoire aura des seigneurs… Pendant un temps, j’ai combattu cette idée. La couronne peut essayer aussi, mais ça ne changera rien.

— Peut-être, admit Elayne. Mais te concéder un titre reviendrait à reconnaître qu’un homme, dans mon royaume, peut se proclamer seigneur et le rester en levant une armée – contre toutes les lois, dois-je te rappeler. Perrin, ce serait un précédent dévastateur. Je doute que tu mesures dans quels ennuis tu m’as fourrée.

— Eh bien, fit Perrin de son ton le plus têtu, nous sommes deux, parce que je n’ai pas l’intention de reculer.

— Si c’est comme ça que tu penses me convaincre de ton allégeance ! cria Elayne.

Ça tourne mal, pensa Faile.

Il fallait qu’elle intervienne. Une rupture à cet instant ne servirait pas du tout leur cause.

Avant que l’épouse de Perrin ait pu parler, une autre voix retentit :

— Ma fille, dit Morgase sans cesser de remuer son infusion, quand on prévoit de valser avec un ta’veren, on s’assure de connaître les bons pas de danse. J’ai voyagé avec cet homme. En chemin, j’ai vu le monde s’infléchir autour de lui. Ses pires ennemis se sont ralliés à son étendard. Lutter contre la Trame, ça revient à vouloir renverser une montagne avec une cuillère à soupe.

Troublée, Elayne regarda sa mère.

— Pardonne-moi si j’outrepasse mes droits, précisa Morgase. Elayne, j’ai promis à ces deux jeunes gens de parler en leur faveur. Et je t’en ai fait part. Andor est un puissant royaume, mais je crains qu’il ne résiste pas face à cet homme. Ton trône ne l’intéresse pas, je peux te le garantir. Et le territoire de Deux-Rivières a bien besoin de… supervision. Serait-il si dramatique de laisser ces braves gens être dirigés par l’homme qu’ils ont choisi ?

Dans un silence de mort, la jeune reine évalua Perrin du regard.

Faile retint son souffle.

— Très bien, dit Elayne. Je suppose que vous avez des… requêtes. Écoutons-les afin de savoir s’il y a une issue pacifique à cette affaire.

— Aucune requête, dit Faile. Juste une proposition.

Elayne arqua un sourcil.

— Votre mère a raison, Majesté. Perrin ne convoite pas le trône.

— Ce que vous convoitez ou non risque de ne pas peser bien lourd, si vos « sujets » se mettent une idée dans la tête.

— Ils aiment Perrin, Majesté. Ils le respectent et ils feront ce qu’il dit. Nous étoufferons toute idée d’une renaissance de Manetheren.

— Pourquoi feriez-vous ça ? Je sais que le territoire se développe à toute vitesse, avec les réfugiés qui déferlent des montagnes. À l’occasion de l’Ultime Bataille, des nations peuvent naître et d’autres s’écrouler. Au nom de quoi renonceriez-vous à l’occasion de fonder votre propre royaume ?

— En réalité, dit Faile, il y a de bonnes raisons. Andor est une nation puissante et prospère. Les villes du territoire poussent comme des champignons, mais le peuple commence à peine à vouloir un seigneur. Au fond du cœur, ces gens sont toujours des paysans. Ils ne cherchent pas à se couvrir de gloire, mais à défendre leurs récoltes.

Faile marqua une courte pause.

— Vous avez peut-être raison de prédire une nouvelle Dislocation. Mais c’est un motif de plus pour avoir des alliés. Personne ne veut d’une guerre civile en Andor. Et surtout pas les hommes et les femmes de Deux-Rivières.

— Que proposez-vous, dans ce cas ?

— En fait, rien qui n’existe pas déjà. Un titre officiel pour Perrin… Celui de Haut Seigneur de Deux-Rivières.

— Et que signifie exactement le « Haut » devant « Seigneur » ?

— Qu’il sera au-dessus de toutes les maisons andoriennes, mais inféodé à la reine.

— Je doute que les autres nobles aiment ça… Et en matière d’impôts ?

— Exemption pour le territoire.

Voyant la reine se rembrunir, Faile s’empressa d’ajouter :

— Majesté, la couronne a ignoré Deux-Rivières pendant des générations. Aucune protection contre les bandits, jamais de travailleurs envoyés pour entretenir et améliorer les routes, pas l’ombre d’une délégation de magistrats ou de forces de l’ordre.

— Ces gens n’en ont jamais eu besoin, dit Elayne. En fait, ils se gouvernaient très bien.

Elle ne précisa pas qu’ils auraient botté les fesses à tous les collecteurs d’impôts, magistrats et policiers envoyés par la reine. Mais elle semblait le savoir.

— Donc, enchaîna Faile, rien n’a besoin de changer. Le territoire continuera à se gouverner seul.

— Et vous n’aurez pas de droits de douane à acquitter, précisa Alliandre.

— Ce qui est déjà le cas, fit remarquer Elayne.

— Une fois encore, la preuve que rien ne changera ! dit Faile. Sauf que vous aurez dans l’Ouest une province puissante. Étant votre allié et votre vassal, Perrin mobilisera ses troupes pour vous sur simple demande. Et il inclura dans cet accord les monarques qui lui ont juré allégeance.

Elayne regarda Alliandre. Par Morgase, elle avait sûrement appris ce qui s’était passé. Mais elle voulait l’entendre de la bouche d’Elayne.

— Oui, je suis la vassale du seigneur Perrin, confirma Alliandre. Longtemps, le Ghealdan a manqué d’alliés puissants. J’ai décidé de changer ça.

Sa tasse entre les mains, Faile se pencha en avant.

— Majesté, dit-elle, Perrin a passé plusieurs semaines avec des officiers seanchaniens. De leur côté, ces gens ont fondé une grande alliance de nations dotée d’un seul étendard. Même si vous le tenez pour un ami, Rand al’Thor a fait la même chose. Tear, l’Illian et peut-être l’Arad Doman sont sous sa férule. Par les temps qui courent, les pays s’unissent plutôt que de se diviser. À présent, Andor paraît… petit.

— C’est pour ça que j’ai prêté serment au Dragon, intervint Alliandre.

Du point de vue de Faile, la reine avait plutôt été subjuguée par la nature de ta’veren de Perrin. En d’autres termes, elle n’avait rien prévu. Mais si elle voulait voir les choses à sa façon…

— Majesté, reprit Faile, les enjeux sont énormes, et il y a beaucoup à gagner. Grâce à mon union avec Perrin, vous avez maintenant un lien avec le Saldaea. Quant au serment d’Alliandre, il vous rapproche du Ghealdan. Berelain suit également mon mari, et elle évoque souvent sa volonté de trouver à Mayene des alliés puissants. Si nous en parlions avec elle, je parie qu’elle voudrait être incluse dans notre pacte. Rendez-vous compte ! Cinq pays, si vous considérez Deux-Rivières comme une entité à part, et six si vous vous emparez bientôt du Trône du Soleil, ainsi qu’on le raconte un peu partout. Nous ne sommes peut-être pas les nations les plus puissantes, mais l’union fait la force. Et c’est vous qui dirigerez cette alliance.