Toute hostilité avait disparu des yeux et du visage d’Elayne.
— Le Saldaea… Où figurez-vous sur la liste de succession ?
— En deuxième position, répondit franchement Faile.
De toute façon, Elayne devait déjà le savoir.
Perrin s’agita sur sa chaise. Cette histoire de succession le mettait mal à l’aise, sa femme ne l’ignorait pas. Eh bien, il devrait faire avec.
— Deuxième, c’est très près de la couronne, dit Elayne. Qu’arrivera-t-il si vous finissez sur le trône du Saldaea ? Perdrai-je un jour Deux-Rivières au bénéfice d’un autre pays ?
— C’est facile à régler, intervint Alliandre. Si Faile est couronnée, un de leurs enfants, à Perrin et à elle, deviendra le seigneur héritier de Deux-Rivières. Et un autre recevra le trône du Saldaea. Si on couche ces conditions par écrit, vous ne risquerez plus rien.
— Un tel arrangement pourrait me convenir, dit Elayne.
— Et il ne me pose aucun problème, renchérit Faile.
Elle consulta Perrin du regard.
— Rien à redire.
— J’en voudrais peut-être un moi-même…, fit Elayne, pensive. Un de vos enfants, je veux dire. Qui se marierait dans la lignée royale… Si Deux-Rivières doit être dirigé par un seigneur très puissant – ce que prévoit le pacte –, j’aimerais qu’il existe des liens du sang entre le trône et lui.
— Ça, dit Perrin, je ne peux pas le promettre. Mes enfants choisiront librement.
— Pourtant, ce n’est pas rare dans la noblesse, insista Elayne. Ça n’arrive pas tous les jours, mais des enfants comme les nôtres pourraient être fiancés dès la naissance.
— À Deux-Rivières, grogna Perrin, on ne procède pas comme ça. Jamais !
— Majesté, intervint Faile, nous pourrions les encourager, ces enfants…
Elayne hésita puis acquiesça.
— Ce serait bien, oui… Mais il y a un problème. Les autres maisons détesteront cette histoire de « Haut Seigneur ». Si on pouvait contourner la difficulté…
— Offre le territoire au Dragon Réincarné, proposa Morgase.
Le regard d’Elayne s’illumina.
— Oui, ça pourrait fonctionner. Si je lui fais cadeau de la région pour qu’elle soit son pied-à-terre en Andor…
Faile ouvrit la bouche, mais la reine, d’un geste sec, lui intima le silence.
— Ce n’est pas négociable. Il me faut un moyen de convaincre les dames et les seigneurs que j’ai raison d’accorder une telle autonomie à Deux-Rivières. Si cette région revient au Dragon, lui conférant un titre en Andor et faisant du territoire son fief, il deviendra acceptable que votre terre, Faile et Perrin, ait un traitement de faveur.
» Les maisons andoriennes accepteront, puisque Deux-Rivières est le pays natal de Rand et qu’Andor a bel et bien une dette envers lui. Il suffira, ensuite, qu’il nomme régent le seigneur Perrin et sa lignée. Au lieu de sembler me coucher face à des rebelles, je donnerai l’impression d’avoir permis au Dragon, l’homme que j’aime, de promouvoir un de ses meilleurs amis. Ça nous fournirait peut-être des arguments contre le pacte entre Tear et l’Illian que vous avez mentionné. Deux pays qui pourraient revendiquer le « droit de conquérir » en se référant à leur lien avec Rand.
De plus en plus pensive, Elayne tapota sa tasse.
— C’est raisonnable, dit Perrin. Régent de Deux-Rivières… J’aime le son de ces mots…
— Eh bien, moi aussi, dit Faile. Donc, c’est réglé ?
— Les impôts, lâcha Elayne comme si elle n’avait rien entendu. Vous les verserez dans un fonds qui sera administré par Perrin et sa lignée. Avec l’accord tacite que le Dragon, s’il revient un jour, pourra faire usage de cet argent. Oui ! Avec ça, nous aurons un excellent prétexte pour vous exempter. Bien entendu, Perrin sera autorisé à puiser dans ce trésor pour apporter des améliorations au territoire. Des routes, des entrepôts d’alimentation, des défenses…
Elayne regarda Faile, sourit et but une longue gorgée d’infusion.
— On dirait que ne pas vous faire exécuter était une bonne idée.
— C’est un soulagement, en tout cas, plaisanta Alliandre.
Étant le maillon le plus faible de la nouvelle union, elle risquait de gagner gros dans cette affaire.
— Majesté…, commença Faile.
— Appelle-moi Elayne, et tutoyons-nous, dit la souveraine.
Elle remplit un gobelet de vin et le tendit à Faile.
— D’accord, Elayne. (Faile sourit, posa sa tasse d’infusion et accepta le vin.) Je dois demander ! Sais-tu ce qui se passe avec le Dragon Réincarné ?
— Une tête de pioche, fit la reine en secouant la tête. Ce fichu idiot a tapé sur les nerfs d’Egwene.
— D’Egwene ? répéta Perrin.
— Elle est devenue la Chaire d’Amyrlin, enfin, dit Elayne comme si ça coulait de source.
Perrin hocha gravement la tête. Faile, elle, n’en crut pas ses oreilles. Comment une chose pareille s’était-elle produite ? Et pour quelle raison Perrin ne paraissait-il pas surpris ?
— Qu’a fait Rand et que compte-t-il faire ? demanda-t-il.
— Il clame partout qu’il brisera les ultimes sceaux de la prison du Ténébreux, répondit Elayne, le front plissé. Nous devrons l’en empêcher, bien entendu. Un plan absurde ! Dans cette affaire, vous pourriez nous aider. Egwene est en train de lever une force pour le… convaincre.
— Sais-tu où il est, ces derniers temps ? demanda Faile.
Grâce à ses images, Perrin en avait plus qu’une idée. Mais son épouse tenait à découvrir ce que savait Elayne.
— Pour l’heure, je l’ignore, avoua Elayne. Mais je sais où il sera bientôt…
Fortuona Athaem Devi Paendrag, dirigeante du Glorieux Empire Seanchanien, entra dans sa Salle d’Enseignement. Sa magnifique robe en tissu doré respectait les plus hauts standards vestimentaires impériaux. Fendue juste au-dessus des genoux, la jupe était munie d’une traîne si longue qu’il fallait cinq da’covale pour la porter.
La coiffe en soie argent et écarlate de l’Impératrice était ornée de deux ailes également en soie rappelant celles d’un hibou qui prend son envol. À ses bras brillaient treize bracelets, chacun composé d’une combinaison distincte de pierres précieuses. À son cou, elle arborait un long collier de cristal.
La nuit, elle avait entendu un hibou voler devant sa fenêtre, et il ne s’était pas enfui quand elle avait regardé dehors. Un augure facile à interpréter. Les prochains jours, il faudrait prendre de très importantes décisions, et une extrême prudence s’imposait.
La meilleure réponse était de se parer de bijoux porteurs d’un puissant symbolisme.
Dès que l’Impératrice fut entrée, presque tous les gens présents dans la salle se prosternèrent. Seuls les Gardes de la Mort – en armure rouge sang et vert foncé – étaient dispensés de ce rituel. Ils s’inclinèrent, certes, mais gardèrent les yeux orientés vers le haut, en quête d’un danger.
La grande salle n’avait pas de fenêtres. Devant le mur du fond, des objets en poterie s’entassaient. Un endroit où les damane s’entraînaient à déchaîner des orages de destruction.
Le sol était couvert de tapis sur lesquels les damane rétives se tordaient de douleur à chaque incartade. Sans risquer d’être blessées physiquement, cela dit.
Pour l’Empire, ces femmes étaient un outil plus précieux que les chevaux ou les raken. Qui aurait mutilé une bête parce qu’elle était lente à apprendre ? Non, il fallait la punir jusqu’à ce qu’elle y arrive.
Fortuona traversa la salle au fond de laquelle on avait installé un trône impérial adéquat. Elle venait souvent s’y asseoir pour voir les damane travailler ou être brisées. Un spectacle qui lui calmait les nerfs.