Pour l’instant, je vous suis fidèle, proclamait cette façon d’agir. Mais je reste aux aguets, et je ne manque pas d’ambition.
En un sens, les prudentes machinations de Galgan étaient plus rassurantes que la loyauté apparemment aveugle de Beslan. La duplicité, ça pouvait s’anticiper. L’inconscience… Eh bien, Fortuona n’était pas encore certaine de savoir qu’en faire. Matrim serait-il tout aussi loyal ? Qu’est-ce que ça ferait, d’avoir un Prince des Corbeaux contre lequel elle n’aurait pas besoin de comploter ? On eût dit une de ces histoires qu’on racontait aux enfants du peuple pour qu’ils rêvent d’un mariage en réalité impossible.
— C’est incroyable ! s’exclama Beslan. Plus Grande d’Entre Nous, avec ce pouvoir…
De par sa position, Beslan était une des rares personnes autorisées à s’adresser directement à l’Impératrice.
Selucia regarda bouger les doigts de Fortuona, puis traduisit :
— L’Impératrice veut savoir si une des marath’damane prisonnières a parlé de l’arme.
— Dis à la haute Impératrice – puisse-t-elle vivre éternellement – que la réponse est « non ». (Melitene sembla soudain très inquiète.) Si je puis me montrer si audacieuse, je crois que ces femmes ne nous cachent rien. Il semble que l’explosion, hors de la cité, ait été un accident isolé – l’œuvre d’un ter’angreal inconnu utilisé maladroitement. Il n’y a peut-être pas d’arme, tout simplement.
C’était possible. Fortuona elle-même doutait déjà de la véracité de cette histoire. L’explosion s’était produite avant son arrivée à Ebou Dar, et les détails étaient… confus. Une machination de Suroth ou de ses ennemis, peut-être…
— Capitaine général, dit Selucia, la Plus Grande d’Entre Nous veut savoir quel avantage tu pourrais tirer de ces portails.
Le militaire se massa le menton.
— Ça dépend… Quelle est la portée du Voyage ? Et la capacité maximale des portails ? Toutes les damane peuvent-elles en ouvrir ? Ces trous apparaissent-ils n’importe où ? Y a-t-il des limites ? S’il plaît à l’Impératrice, j’interrogerai les damane pour obtenir toutes ces réponses.
— L’Impératrice t’y encourage vivement.
— C’est troublant, dit Beslan. Avec ces portails, l’ennemi pourrait attaquer derrière nos lignes. Ou s’introduire de nuit dans la chambre de l’Impératrice – puisse-t-elle vivre éternellement. En tout cas, ce que nous pensions savoir de la guerre risque de ne plus rien valoir.
Les Gardes de la Mort dansèrent d’un pied sur l’autre – un signe de profond malaise. Seul Furyk Karede ne broncha pas. À peine si son expression se fit plus dure.
Fortuona devina qu’il proposerait bientôt qu’elle change une nouvelle fois d’appartements.
Les yeux rivés sur le portail, l’Impératrice réfléchit. Ce trou dans l’air était en réalité une déchirure de la réalité.
Soudain, rompant avec les traditions, Fortuona se leva de son trône. Grâce à Beslan, elle allait pouvoir parler directement – et communiquer ses ordres à tous les autres.
— Selon les rapports, dit-elle, il y a encore des centaines de marath’damane dans l’endroit appelé la Tour Blanche. Elles sont la clé de la reconquête du Seanchan, de la victoire ici et de la préparation pour l’Ultime Bataille. Au bout du compte, le Dragon Réincarné servira le Trône de Cristal.
» On nous a fourni un moyen de frapper. Que le capitaine général réunisse ses meilleurs soldats. Je veux que toutes les damane en notre possession soient ramenées en ville. Nous les entraînerons à ouvrir des portails. Puis, en force, nous envahirons la Tour Blanche. La première fois, nous lui avons infligé une piqûre d’épingle. La seconde, la lame de notre épée s’enfoncera dans son corps.
» Une dernière chose : toutes les damane devront être enchaînées.
Quand Fortuona se rassit, un lourd silence s’abattit sur l’assemblée. Il était rarissime d’entendre de telles annonces de la bouche de l’Impératrice. Mais en des temps pareils, l’audace semblait de mise.
— Tu ne dois pas autoriser qu’on répète ce qui s’est dit ici, fit Selucia à l’intention de Fortuona.
Là, elle jouait son rôle de Voix de la Vérité.
Pour parler à sa place, l’Impératrice devrait effectivement se trouver quelqu’un d’autre.
— Il faudrait être idiote pour informer l’ennemi que nous disposons du pouvoir de Voyager.
Fortuona prit une grande inspiration. Oui, c’était vrai. Elle ferait en sorte que toutes les personnes présentes ici soient contraintes au silence. Mais quand la Tour Blanche serait tombée, ces gens témoigneraient des propos qu’elle avait tenus aujourd’hui. Alors, dans le ciel et partout autour d’eux, tous les peuples liraient les augures de son prochain triomphe.
Il faudra frapper très bientôt, dit Selucia par signes.
Oui, répliqua Fortuona. Notre attaque précédente a dû les inciter à renforcer leurs défenses.
Dans ce cas, fit Selucia, la prochaine devra être décisive. Mais vois-tu le spectacle ? Des milliers de soldats se déversant dans la tour après y être arrivés discrètement, tout au fond des sous-sols. La force de mille marteaux qui s’abattent sur autant d’enclumes.
Fortuona acquiesça. La Tour Blanche était condamnée.
— Je ne vois pas ce qu’il pourrait y avoir à dire de plus, Perrin, fit Thom en s’adossant à son siège.
Des volutes de fumée montaient du fourneau de sa pipe à long tuyau. Par une nuit clémente, aucun feu ne brûlait dans la cheminée. Sur la table, à côté du pain, du fromage et d’un pichet de bière, quelques bougies fournissaient une agréable lumière.
Perrin tira sur sa propre pipe. Thom, Mat et lui étaient seuls dans la pièce privée. Dans la salle commune, Gaul et Grady attendaient la fin de la réunion.
Mat avait tancé Perrin d’avoir choisi de tels compagnons. Un Aiel et un Asha’man, rien de mieux pour attirer les soupçons. Mais le mari de Faile se sentait plus en sécurité avec eux qu’entouré d’une compagnie de soldats.
Perrin avait raconté son histoire le premier, évoquant Malden, le Prophète, Alliandre et Galad. Ensuite, Thom et Mat l’avaient informé de leurs multiples expériences. Découvrir ce qui leur était arrivé à tous les trois, en si peu de temps depuis leur séparation, avait stupéfié le mari de Faile.
— Impératrice du Seanchan, rien que ça ? fit Perrin en regardant la fumée monter lentement au plafond.
— Fille des Neuf Lunes, fit Mat. C’est différent.
— Et tu es marié…, sourit Perrin. Matrim Cauthon, marié…
— Tu n’étais pas obligé de révéler ce détail, Thom, grommela Mat.
— Au contraire ! Il faut que tout le monde sache !
— Pour un trouvère, tu as été bien discret sur mes actions héroïques. Au moins, tu as parlé de mon chapeau…
Perrin sourit d’aise. Jusque-là, il n’avait pas eu conscience que les soirées passées à bavarder avec des amis lui manquaient.
Dehors, au-dessus de la fenêtre, une enseigne en bois ruisselait d’eau de pluie. Elle représentait des visages souriants coiffés d’invraisemblables chapeaux. La Foule Joyeuse. Derrière cette raison sociale, il devait y avoir toute une histoire.
Les trois amis conversaient dans une salle à manger privée payée par Mat. Pour plus de confort, ils y avaient transporté trois fauteuils en principe installés devant la cheminée de la salle commune. Ils n’allaient pas avec le reste du mobilier, mais qu’est-ce qu’on était bien dedans !