Mat s’adossa au sien et mit les pieds sur la table. S’emparant d’un morceau de fromage de brebis, il mordit dedans puis posa le reste en équilibre sur l’accoudoir de son fauteuil.
— Mat, dit Perrin, ta femme voudra probablement que tu saches te tenir en public. Tu devrais essayer d’apprendre.
— C’est en cours, mais pas moyen que ça rentre…
— J’aimerais la rencontrer, ton épouse…
— Elle est… très intéressante, renchérit Thom.
— Oui, intéressante… On peut le dire comme ça. Bon, Perrin, tu as entendu l’essentiel, à présent. Cette fichue sœur marron nous a fait venir ici. Et je ne l’ai plus aperçue depuis deux semaines.
— Je peux voir sa lettre ? demanda Perrin.
Mat fouilla dans ses poches et finit par en sortir une petite feuille pliée et scellée à la cire rouge. Nonchalant, il la jeta sur la table. Si la missive était froissée et tachée, il ne l’avait pas ouverte.
Matrim Cauthon était un homme de parole. Quand on parvenait à lui arracher un serment…
Perrin saisit la lettre et capta une faible fragrance de parfum. La faisant tourner entre ses mains, il l’exposa ensuite à la flamme d’une bougie.
— Ça ne fonctionne pas, l’avertit Mat.
— Alors, ça dit quoi, selon toi ?
— Je n’en sais rien. Fichue cinglée d’Aes Sedai ! Bon, c’est vrai, il leur manque un grain à toutes. Mais Verin, c’est tout un sac… Tu n’as pas entendu parler d’elle ?
— Pas le moins du monde.
— J’espère qu’elle va bien… Elle semblait craindre qu’il lui arrive quelque chose.
Mat reprit la lettre et tapota la table avec.
— Tu vas l’ouvrir ?
Le jeune flambeur secoua la tête.
— Non, je le ferai quand…
Il y eut un coup à la porte, puis le battant s’entrouvrit pour révéler l’aubergiste, un type assez jeune nommé Denezel. Très grand, le visage étroit, il se rasait le crâne.
D’après ce qu’avait vu Perrin, ce type était un fidèle du Dragon comme on en faisait peu. Au point d’avoir accroché dans sa salle commune un portrait de Rand pas mal ressemblant.
— Je m’excuse, maître Écarlate, dit-il, mais un homme de maître Doré insiste pour lui parler.
— Qu’il vienne, dit Perrin, reconnaissant son pseudonyme grotesque.
Denezel s’écarta et Grady passa la tête dans la pièce.
— Salut, Grady ! fit Mat. Tu as désintégré quelque chose d’intéressant, ces derniers temps ?
L’Asha’man se rembrunit puis regarda Perrin.
— Seigneur, dame Faile m’a demandé de te prévenir quand minuit sonnerait.
Mat siffla entre ses dents.
— C’est bien pour ça que j’ai laissé ma femme dans un autre royaume !
Grady ne cacha pas sa perplexité.
— Merci, dit Perrin à l’Asha’man. (Il se fendit d’un gros soupir.) Je n’ai pas vu le temps passer… On rentre bientôt.
Grady acquiesça puis se retira.
— Que la Lumière brûle ce type ! grogna Mat. Il n’a jamais appris à sourire. Le ciel est assez déprimant comme ça. Je me demande pourquoi tant de gens essaient de l’imiter.
Thom versa une tournée de bière.
— Fiston, dit-il, je crois qu’ils ne trouvent pas le monde très drôle, ces derniers temps.
— Absurde ! répliqua Mat. Le monde n’a jamais été aussi marrant. Tu as vu comment il s’est fichu de moi, récemment ? Perrin, je te le dis tout net : avec ces portraits de nous qui circulent, tu as intérêt à faire profil bas.
— Et comment je vais m’y prendre, selon toi ? Avec une armée à diriger et des gens à protéger ?
— Je crois que tu ne prends pas assez au sérieux l’avertissement de Verin, mon garçon, dit Thom. Tu as entendu parler des Banath ?
— Non, répondit Perrin en interrogeant Mat du regard.
— Des sauvages qui écumaient jadis ce qu’on appelle aujourd’hui la plaine d’Almoth. À leur sujet, je connais une ou deux belles chansons. Dans toutes les tribus, ils peignaient en rouge la peau du chef, histoire qu’il se voie de loin.
Mat prit une nouvelle bouchée de fromage.
— Les maudits crétins ! Peindre leur chef en rouge ? De quoi en faire une cible pour tous les gars d’en face.
— C’était l’idée, justement. Une sorte de défi. Sinon, comment les ennemis auraient-ils pu le reconnaître et mettre leurs compétences à l’épreuve contre lui ?
Mat ricana.
— Moi, j’ai peint en rouge quelques mannequins, pour détourner l’attention de mon humble personne. Après, mes archers criblaient de flèches les chefs de nos ennemis occupés à descendre les « officiers » en rouge.
— À dire vrai, fit Thom après avoir bu une gorgée de bière, c’est exactement ce que fit Villiam Lettres-Sang durant sa seule et unique bataille contre les Banath. La Chanson des Cent Jours raconte cette histoire. Une brillante manœuvre. Mat, je suis surpris que tu connaisses cette ballade. Elle est franchement oubliée, et la bataille remonte à des lustres. La plupart des livres d’histoire ne la mentionnent pas.
Pour une raison inconnue, ces remarques rendirent Mat nerveux, et ça se sentit dans son odeur.
— Thom, tu veux dire que nous faisons de nous-mêmes des cibles ? demanda Perrin.
— Non, je dis que tous les deux, vous serez de plus en plus difficiles à cacher. Partout où vous allez, des étendards annoncent votre arrivée. Les gens parlent de vous. Je suis presque sûr que vous êtes encore vivants seulement parce que les Rejetés ne savent pas où vous trouver.
Pensant au piège dans lequel son armée avait failli tomber, Perrin acquiesça. Tôt ou tard, des assassins viendraient dans la nuit…
— Alors, que dois-je faire ?
— Mat dort sous une tente différente chaque soir. Parfois, il couche en ville. Tu devrais essayer un truc dans ce genre. Grady peut ouvrir des portails, pas vrai ? Pourquoi n’en crée-t-il pas sous ta tente, histoire que tu t’éclipses pour dormir ailleurs et revenir le matin ? Tout le monde croira que tu n’as pas bougé. Mais si des tueurs frappent, ils en seront pour leurs frais.
Perrin acquiesça, songeur.
— J’ai encore mieux : laisser cinq ou six Promises sous ma tente, prêtes à trucider les types.
— Perrin, fit Mat, c’est délicieusement tordu. Tu as changé en mieux, mon ami.
— De ta part, prendre ça pour un compliment n’est pas facile. Pas facile du tout…
— Pourtant, il a raison, fit Thom avec un petit rire. Tu as changé. Qu’est-il arrivé au garçon timide et hésitant que j’ai aidé à fuir Deux-Rivières ?
— Il est passé sous les flammes du forgeron, répondit Perrin.
Comme s’il comprenait, Thom hocha la tête.
— Et toi, Mat ? demanda Perrin. Puis-je faire quelque chose pour t’aider ? Peut-être Voyager de tente en tente…
— Non, inutile…
— Comment te protèges-tu ?
— Avec ma cervelle.
— Tu prévois d’en acheter une ? railla Perrin. Il serait temps.
— Qu’est-ce que vous avez tous avec ma cervelle, ces derniers jours ? grogna le jeune flambeur. Ça ira, je te le garantis. Rappelle-moi de te raconter la nuit où j’ai compris que je pouvais gagner aux dés à volonté. C’est une histoire intéressante. Avec des ponts dont on tombe… Enfin, un pont, plutôt.
— Et si tu nous la confiais ?
— Ce n’est pas le bon moment. De toute façon, ça n’a rien à voir, et je vais bientôt partir d’ici.
Dans l’odeur de Thom, Perrin reconnut de l’excitation.
— Perrin, tu nous prêteras un portail, pas vrai ? demanda Mat. Je déteste l’idée d’abandonner la Compagnie. Sans moi, ces gars seront inconsolables. Au moins, ils auront les dragons pour tout faire exploser.
— Où vas-tu ? demanda Perrin.
— Ça, je vais pouvoir te l’expliquer, parce que c’est la raison de notre rencontre – en plus du plaisir des retrouvailles et de la convivialité. Perrin, Moiraine est vivante !