— Quoi ?
— C’est la vérité. En tout cas, nous le croyons. Dans une lettre adressée à Thom, elle dit avoir prévu son combat contre Lanfear. Elle savait que… Bref, il y a cette tour, sur le fleuve Arinelle, entièrement en métal, et…
— La tour de Ghenjei, coupa Perrin. Oui, je la connais.
— Vraiment ? s’étonna Mat. Que la Lumière me brûle ! Depuis quand es-tu un érudit ?
— J’en ai juste entendu parler… Un lieu maléfique, à ce qu’on dit.
— Eh bien, Moiraine est à l’intérieur. Prisonnière. Et je veux la sauver. Pour ça, je devrai battre les serpents et les renards. De fichus tricheurs.
— Les serpents et les renards ?
— Le jeu tient son nom des créatures qui vivent dans cette tour. Enfin, c’est notre hypothèse. Je les ai vues, et… (Mat soupira.) Nous n’avons pas assez de temps pour évoquer ça…
— Si tu pars sauver Moiraine, dit Perrin, je peux t’accompagner. Ou envoyer un de mes Asha’man.
— Un portail, voilà tout ce qu’il me faut ! Mais tu ne pourras pas venir, Perrin. Moiraine l’explique dans sa lettre. Trois hommes seulement doivent y aller, et je sais déjà de qui il s’agit. (Il hésita.) Olver m’écorchera vif parce que je ne l’ai pas emmené.
— Mat, fit Perrin, je ne comprends rien à ce que tu dis.
— Dans ce cas, laisse-moi te raconter toute l’histoire. Il va nous falloir plus de bière, et tu devrais prévenir Grady que vous ne rentrerez pas tôt…
48
Près d’Avendesora
Encore un pas, et Aviendha émergea de la forêt de colonnes de verre. Prenant une grande inspiration, elle regarda derrière elle pour contempler le chemin qu’elle avait parcouru.
La place centrale de Rhuidean était d’une splendeur à couper le souffle. À part au centre, très précisément, des dalles blanches couvraient entièrement le sol.
Au centre, dans la terre, se dressait un arbre géant, ses branches écartées comme des bras qui auraient voulu étreindre le soleil. De ce végétal se dégageait une perfection que la jeune Aielle ne parvenait pas à expliquer. Sans doute à cause d’une impeccable symétrie : aucune branche manquante, pas de trou dans le feuillage… Une vision particulièrement impressionnante, car, lors de sa visite précédente, Aviendha s’était trouvée devant un arbre racorni et noirci.
Dans un monde où tous les autres végétaux crevaient sans raison, celui-là guérissait et prospérait à une vitesse impensable… et en principe, impossible.
Ses feuilles bruissaient sous les caresses du vent, et ses racines apparentes faisaient penser aux doigts ridés et pliés d’un antique sage.
Le végétal, sentit la jeune Aielle, voulait qu’elle s’asseye et savoure la paix et la plénitude de cet instant.
On eût dit que cet arbre était le modèle de tous les autres. Un idéal fait réalité. Dans la légende, on l’appelait Avendesora.
L’Arbre de Vie.
Les colonnes de verre se dressaient sur un côté de l’arbre. Par dizaines, voire par centaines, elles formaient des cercles concentriques. Très fines, elles tutoyaient le ciel. Aussi purement naturelles qu’Avendesora, ces flèches de verre étaient également aussi peu naturelles que possible. Considérant leur diamètre et leur hauteur, le moindre souffle de vent aurait dû les renverser comme des quilles. Ça ne les rendait pas aberrantes, mais simplement artificielles.
Quand Aviendha s’était aventurée sur la place pour la première fois, des jours plus tôt, des gai’shain en tenue blanche ramassaient méticuleusement les feuilles mortes et les brindilles. L’apercevant, ils avaient détalé sans demander leur reste. Depuis la métamorphose de Rhuidean, était-elle la première à traverser la forêt de colonnes ? Sa tribu n’avait envoyé personne, et si une autre l’avait fait, elle en aurait entendu parler.
Ça ne laissait que les Shaido. Mais ils n’avaient pas accepté les révélations de Rand al’Thor au sujet du passé des Aiels. Si des Shaido étaient venus, soupçonnait Aviendha, ils n’auraient pas supporté ce qui était montré ici. Une fois engagés dans la forêt de colonnes, ils n’en seraient jamais ressortis.
Aviendha n’avait pas subi ce sort. Elle avait survécu, et rien de ce qu’elle avait vu ne s’était révélé surprenant. Presque une déception…
Elle soupira, se remit debout et approcha son visage du tronc. Puis elle leva les yeux vers l’entrelacs de branches.
Jadis, cette place était semée de ter’angreal. Ici, Rand s’était procuré les clés d’accès qui, plus tard, lui avaient permis de purifier le saidin.
Ce gisement de ter’angreal n’existait plus, à présent. Moiraine en avait réquisitionné une grande partie pour la Tour Blanche, et les Aiels locaux avaient emporté les autres. Du coup, il restait les colonnes, l’arbre et les trois cercles que les femmes devaient traverser lors de leur première visite à Rhuidean – le voyage qui faisait d’elles des apprenties Matriarches.
Aviendha se souvenait de certaines de ses errances à travers ces cercles. À cette occasion, elle avait vu sa vie – et toutes les existences potentielles qui s’offraient à elle.
Hélas, dans sa mémoire, il ne restait que des fragments épars. Par exemple, la prescience de son amour pour Rand et le fait qu’elle aurait des sœurs-épouses. Elle avait aussi eu la certitude qu’elle reviendrait un jour à Rhuidean.
Le simple fait de fouler de nouveau cette place ranimait en elle une partie de ses souvenirs.
Elle s’assit en tailleur entre deux racines géantes de l’arbre. La brise agréable, l’air sec familier, l’odeur de poussière de la Tierce-Terre… Tout ça réveilla dans son esprit des réminiscences de son enfance.
Sa traversée des colonnes avait été une authentique… immersion. Une expérience durant laquelle elle s’attendait à découvrir l’origine des Aiels, peut-être en assistant au jour décisif où ils avaient – en tant que peuple – choisi de manier les lances et de se battre. Ce qu’elle espérait voir, c’était une noble décision, un moment glorieux où l’honneur prenait le dessus sur les dogmes débilitants du Paradigme de la Feuille.
Rien de tout ça n’était venu. Stupéfaite, elle avait vu à quel point les événements s’étaient déroulés sur un mode mineur – presque par hasard, en réalité. En guise de grande décision, un homme avait refusé de voir sa famille massacrée sous ses yeux. Le désir de défendre les autres pouvait être honorable, mais dans sa démarche, cet homme n’avait investi aucun honneur…
Aviendha posa sa tête contre le tronc de l’Arbre de Vie. Les Aiels avaient bien mérité leur châtiment dans la Tierce-Terre. Et en tant que peuple, ils avaient toujours un toh envers les Aes Sedai.
Aviendha avait vu tout ce qu’elle s’attendait à voir. Mais bien des choses qu’elle espérait découvrir avaient brillé par leur absence.
Des siècles durant, des Aiels viendraient ici, comme ils le faisaient depuis des lustres. Et chacun d’eux apprendrait quelque chose qui était désormais de notoriété publique.
Un point qui troublait énormément Aviendha.
Elle regarda les branches osciller, des feuilles s’en détachant pour tomber vers elle. L’une frôla sa joue avant de se poser en douceur sur son châle.
Traverser la forêt de colonnes n’était plus un défi. À l’origine, ce ter’angreal faisait passer une épreuve. Les chefs potentiels pourraient-ils regarder en face et accepter le sombre secret des Aiels ? Quand elle était une Promise, Aviendha avait été mise à l’épreuve physiquement, dans sa puissance brute. Pour devenir une Matriarche, on devait s’exposer mentalement et émotionnellement. Rhuidean était le bouquet final de ce long processus. L’ultime challenge de résistance mentale.