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Aujourd’hui, ce n’était plus le cas.

De plus en plus, Aviendha pensait que respecter les traditions simplement parce qu’elles étaient des traditions confinait à la stupidité. Les bonnes traditions – celles des Aiels, indestructibles – enseignaient la voie du ji’e’toh. En d’autres termes, l’art de survivre.

Aviendha soupira et se releva. La forêt de colonnes, constata-t-elle, ressemblait aux étranges lances de glace qu’elle avait vues en hiver dans les terres mouillées. Des stalagmites, si on en croyait Elayne. Des flèches qui jaillissaient du sol comme si elles voulaient transpercer le ciel.

Mais les colonnes, elles, étaient des artefacts d’une grande beauté et vibrant de Pouvoir. Quelle tristesse de les voir sombrer dans l’insignifiance.

Une idée traversa l’esprit d’Aviendha. Avant qu’elle quitte Caemlyn, Elayne et elle avaient fait une stupéfiante découverte. La jeune Aielle avait un don lié au Pouvoir de l’Unique : l’aptitude à identifier les ter’angreal. Pouvait-elle déterminer très exactement la nature des colonnes de verre ? Après tout, elles n’avaient pas pu être créées spécifiquement pour les Aiels, n’est-ce pas ? En général, les artefacts si puissants dataient de temps très anciens. Très probablement créées pendant l’Âge des Légendes, ces colonnes avaient dû être ensuite modifiées pour montrer leur passé aux Aiels.

Ils savaient si peu de choses au sujet des ter’angreal. Est-ce que les Aes Sedai de jadis les comprenaient à la façon dont Aviendha comprenait un arc ou une lance, sachant exactement à quoi ils servaient et comment on devait les utiliser ? Le Pouvoir de l’Unique était si merveilleux et énigmatique que le simple fait de réaliser des tissages d’entraînement donnait à Aviendha l’impression d’être une enfant.

Elle approcha d’une colonne en faisant attention à ne pas traverser le cercle. Si elle touchait un des artefacts, son don lui permettrait peut-être d’en apprendre plus. Avec des ter’angreal, l’expérience pouvait se révéler dangereuse, mais elle avait déjà relevé leur défi et en était sortie indemne.

Non sans hésiter, elle posa les doigts sur la surface lisse. D’un pied de diamètre environ, la colonne s’élançait vers le ciel. Les yeux fermés, Aviendha tenta de découvrir sa fonction première.

Avant toute chose, elle capta l’aura de puissance de l’artefact. Pas de comparaison possible avec les ter’angreal que lui avait proposés Elayne, tous infiniment moins puissants. En fait, la colonne semblait… eh bien, vivante, en un sens. En elle, on sentait une conscience. Ou quelque chose de très proche.

Aviendha frissonna. Touchait-elle la colonne, ou était-elle touchée par elle ?

Elle tenta de l’explorer, comme elle avait fait à Caemlyn, mais ce ter’angreal-là était bien plus complexe que ceux d’Elayne. À l’instar du Pouvoir de l’Unique, il se révélait incompréhensible.

La jeune Aielle inspira à fond, désorientée par le poids de ce qu’elle éprouvait. Un instant, elle eut l’impression d’être tombée dans un puits obscur et très profond.

Elle ouvrit les yeux et retira sa main, la paume frémissante. Ce mystère la dépassait. Comme si elle était un insecte tentant d’appréhender la taille et la masse d’une montagne. Inspirant de nouveau pour se calmer, elle secoua la tête. Ici, il ne lui restait plus rien à faire.

Se détournant des colonnes, elle s’en éloigna.

Elle se nommait Malidra. Dix-huit ans, mais assez rachitique pour paraître beaucoup plus jeune. Sans un bruit, elle rampait dans le noir. Approcher autant des Faiseurs de Lumière était dangereux, mais la faim la forçait à courir tous les risques. Comme d’habitude…

La nuit était glaciale dans cet environnement dévasté. Malidra avait entendu parler d’un endroit, au-delà des montagnes, où l’herbe était verte et la nourriture abondante. Mais elle ne croyait pas à ces mensonges. De si loin, les montagnes lui apparaissaient comme une barrière qui défiait le ciel. Qui aurait pu grimper jusqu’au sommet ?

Les Faiseurs de Lumière, peut-être… En général, ils venaient de cette direction. Leur camp était devant elle, illuminé au cœur de l’obscurité. Mais la lueur était trop stable pour que des flammes la génèrent. Donc, elle devait provenir des boules que les Faiseurs avaient toujours avec eux.

Malidra avança, les mains et les pieds nus maculés de poussière. Avec elle, il y avait quelques hommes et quelques femmes du Peuple. Des visages crasseux, des cheveux emmêlés… Chez les mâles, des barbes en broussaille…

Des gueux en lambeaux. Des pantalons troués, des chemises qui ressemblaient à des chiffons. L’esthétique ne comptait pas. L’essentiel, c’était de se protéger du soleil, parce qu’il pouvait tuer. Et il ne s’en privait pas.

Malidra était la dernière de quatre sœurs. Deux mortes à cause du soleil, et une après la morsure d’un serpent.

Malidra avait survécu, et elle entendait bien continuer. Pour ça, le mieux était de suivre les Faiseurs de Lumière. C’était risqué, mais elle ne prêtait plus attention à des détails pareils. Logique, quand tout ce qu’on croisait pouvait vous être fatal.

Sans quitter des yeux les sentinelles des Faiseurs, Malidra contourna un buisson. Deux hommes, armés de leurs étranges bâtons qui n’en étaient pas. Un jour, Malidra en avait trouvé un près d’un cadavre, sans parvenir à l’utiliser. Les Faiseurs de Lumière détenaient des pouvoirs magiques – ceux qui leur permettaient de créer leur nourriture et leur éclairage, par exemple. Une magie qui les gardait au chaud durant la plus froide des nuits.

Les deux hommes étaient bizarrement vêtus. Un pantalon très serré plus une veste avec une multitude de poches, des objets brillants accrochés un peu partout. Tous les deux avaient un chapeau, mais le plus grand le portait sur la nuque, suspendu à son cou par une fine lanière de cuir.

Les gardes bavardaient. Contrairement aux hommes du Peuple, ils n’avaient pas de barbe et leurs cheveux étaient très sombres.

Une de ses compagnes approchant trop d’elle, Malidra feula pour la forcer à reculer. La femme la foudroya du regard, mais elle obéit.

Malidra resta à la lisière de la lumière. Les Faiseurs ne la verraient pas, parce que leurs étranges boules lumineuses détérioraient leur vision nocturne.

Malidra contourna leur grand chariot. Pas de chevaux, seulement un véhicule assez grand pour abriter une dizaine de personnes. Le jour, il avançait par magie sur des roues presque aussi hautes que la jeune femme. Dans la langue silencieuse du Peuple, faite de signes, elle avait appris que les Faiseurs, à l’est d’ici, construisaient une énorme route qui traverserait en droite ligne le désert. Pour ça, ils posaient sur le sol de curieuses barres de métal – trop grandes et trop lourdes pour qu’on les vole, même si Jorshem avait un jour exhibé un étrange clou géant. Un trophée dont il se servait pour détacher la viande des os.

Malidra n’avait plus rien mangé de bon depuis un moment. Deux ans, exactement, quand ils avaient réussi à tuer un marchand dans son sommeil. Elle se souvenait encore du festin. Pillant les réserves du mort, elle s’était gavée à s’en faire exploser l’estomac. Un étrange sentiment de… plénitude. Merveilleux, mais douloureux…

La plupart des Faiseurs de Lumière étaient trop prudents pour qu’elle puisse les tuer pendant qu’ils dormaient. Et quand ils étaient éveillés, Malidra n’osait pas les affronter. D’un regard, ils pouvaient désintégrer une miteuse comme elle.