Выбрать главу

Suivie par deux membres du Peuple, Malidra, très nerveuse, contourna le chariot pour en approcher par l’arrière. Avec un peu de chance, les Faiseurs y auraient jeté les reliefs de leur dîner.

Avançant, la jeune femme commença à fouiller dans les détritus. Elle trouva quelques restes de viande – enfin, du gras, surtout. Elle s’en empara très vite, histoire que les autres ne les voient pas, et les fourra dans sa bouche.

Elle sentit de la terre craquer sous ses dents, mais du gras, eh bien, c’était de la nourriture. Sans perdre de temps, elle fouilla de nouveau dans les ordures.

Une lumière très brillante s’abattit sur elle.

Malidra se pétrifia, la main à mi-chemin de sa bouche. Ses compagnons crièrent et détalèrent. Tentant de les imiter, elle trébucha.

Une sorte de sifflement retentit – l’arme d’un des Faiseurs – et quelque chose percuta le dos de Malidra. L’équivalent d’une petite pierre…

Elle s’écroula, la douleur soudaine et fulgurante. Alors que la lumière semblait faiblir, elle cligna des yeux, essayant de s’adapter tandis que sa vie s’écoulait de son corps.

— Je te l’avais dit ! fit une voix.

Deux silhouettes se découpèrent dans la lumière.

Malidra comprit qu’elle devait courir. Elle essaya de se relever, mais parvint à peine à se soulever sur les mains.

— Par le sang et les braises, Flern ! dit une autre voix.

Quelqu’un s’agenouilla près de Malidra.

— Pauvre petite… C’est presque une gosse, et elle ne faisait aucun mal.

— Aucun mal ? grogna Flern. J’ai vu une de ces créatures trancher la gorge d’un homme endormi. Pour lui voler ses ordures. Maudite engeance !

L’autre homme se pencha un peu et Malidra découvrit son visage sinistre où brillaient deux yeux plus lumineux que des étoiles.

— La prochaine fois, on enterrera les restes, dit-il en se relevant.

Il s’éloigna, sortant du cercle de la lumière.

Flern resta près de Malidra. Était-ce son sang qui coulait partout ? Un liquide chaud comme de l’eau restée trop longtemps au soleil.

Être en train de mourir n’étonna pas Malidra. En un sens, elle s’y attendait depuis le jour de sa naissance. Et c’était sans doute le mieux qu’elle avait à faire en ce monde.

— Maudits Aiels ! lâcha Flern alors que les yeux de sa victime se fermaient pour toujours.

Aviendha sentit sous ses pieds les dalles de la grand-place de Rhuidean. Elle sursauta, très troublée. Dans le ciel, le soleil avait changé de position. Des heures s’étaient écoulées.

Que s’était-il passé ? La vision était si… réelle, comme quand elle avait assisté aux premiers jours de son peuple. Mais comment l’interpréter ? Avait-elle reculé encore plus dans le temps ? Les étranges machines, les vêtements, les armes… Tout ça faisait penser à l’Âge des Légendes. Mais le décor, c’était bien le désert !

Aviendha se souvenait très clairement d’avoir été Malidra. Des années de famine, de pillage, de haine – et de peur, à cause des Faiseurs de Lumière.

Elle se rappelait sa mort. Terrorisée, piégée, du sang chaud sur tout son corps…

Bouleversée, la jeune Aielle porta une main à sa tête. Son problème, ce n’était pas la mort. Un jour, tout le monde se réveillait du rêve qu’était la vie. Et si elle n’était pas pressée d’y arriver, elle n’avait pas peur de ce moment-là.

Non, l’horreur, dans cette vision, c’était l’absence totale d’honneur. Tuer des dormeurs pour les détrousser ? Voler des détritus à demi mâchés ? Se vêtir de haillons ? Malidra était un animal plus qu’une personne.

Dans ces conditions, mieux valait crever. Mais les Aiels ne pouvaient pas avoir des origines pareilles, si anciennes soient-elles. Durant l’Âge des Légendes, ils étaient des serviteurs pacifiques et respectés. Comment auraient-ils pu descendre d’une lignée de lâches et de pillards ?

C’était peut-être un petit groupe très particulier… Ou l’homme s’était trompé, quand il avait maudit les Aiels. À partir d’une seule vision, ça se révélait difficile à dire. Mais pourquoi lui avait-on montré ça ?

Elle s’éloigna un peu plus des colonnes, mais rien ne se passa. Plus de vision. Lentement, elle traversa la place pour en sortir.

Mais elle ralentit encore le pas.

Non sans hésiter, elle se retourna. À la lueur du crépuscule, les colonnes se dressaient dans toute leur tranquille splendeur. On eût dit qu’elles vibraient d’énergie.

Y avait-il davantage à voir ?

La dernière vision n’avait aucun lien avec les autres. Si elle s’enfonçait de nouveau dans la forêt de colonnes, reverrait-elle la même chose que la première fois ? Ou avait-elle altéré quelque chose avec son don ?

Depuis la fondation de Rhuidean, des siècles plus tôt, les colonnes montraient aux Aiels ce qu’ils avaient besoin de savoir sur eux-mêmes. Les Aes Sedai s’étaient arrangées pour qu’il en soit ainsi, pas vrai ? Ou avaient-elles simplement mis en place les ter’angreal, les laissant faire ce qui leur chantait, tant que ça dispensait de la sagesse ?

Aviendha écouta le bruissement des feuilles d’Avendesora. Ces colonnes étaient un défi, comme un guerrier ennemi brandissant sa lance. Si elle s’y engageait de nouveau, elle n’en sortirait peut-être plus jamais. Ce ter’angreal géant, nul n’était censé lui rendre visite deux fois. Un trajet à travers les cercles, un au milieu des colonnes…

Mais Aviendha était venue chercher des connaissances. Pas question de repartir les mains vides.

Elle fit demi-tour, approcha des colonnes et s’engagea dans ce labyrinthe.

Nommée Norlesh, elle serrait son plus jeune enfant contre son sein. Alors qu’un vent sec faisait voleter son châle, Garlvan, son bébé, commença à pleurer, mais elle le calma pour ne pas gêner son mari, qui parlait avec des étrangers.

Pas très loin de là, sur les contreforts des montagnes, s’étendait un village d’étrangers. Des gens bizarres qui portaient un pantalon à la coupe serrée et des chemises à boutons. Non contents de se distinguer ainsi, ils plongeaient les tissus dans de la teinture !

Ils venaient pour le minerai. Comment pouvait-on aimer des cailloux au point de vivre de ce côté des montagnes, loin de terres de légende où l’eau coulait à flots et où la nourriture abondait ? Au point, même, d’abandonner leurs bâtiments où la lumière n’avait pas besoin de bougies pour apparaître et leurs rues où les chariots roulaient sans être tirés par des chevaux ?

Sentant que son châle glissait, Norlesh le remit en place. Il lui en fallait un neuf. Celui-là était déchiré, et elle n’avait plus de fil pour le repriser.

Garlvan pleurait dans ses bras et son seul autre enfant vivant – Meise – s’accrochait à ses jupes. La pauvre petite n’avait plus dit un mot depuis que son frère aîné était mort – à cause du soleil, comme tant d’autres.

— S’il vous plaît, dit Metalan aux étrangers.

Son mari conversait avec deux hommes et une femme, tous les trois en pantalon. Des gens rudes, pas comme les autres, étrangers avec leurs traits délicats et leurs ridicules soieries. Les Éclairés, comme les appelaient parfois leurs compagnons. Ces trois-là étaient beaucoup plus ordinaires.

— S’il vous plaît, répéta Metalan. Ma famille…

Un brave homme… Enfin, avant, quand il était encore fort et en bonne santé. À présent, les joues creuses, on eût dit l’ombre de lui-même. La plupart du temps, ses yeux bleus, naguère si vifs, semblaient fixer le vide.

Un homme hanté… Quoi de plus normal après avoir vu trois de ses enfants mourir en dix-huit mois ? Bien qu’il fût une tête plus grand que les étrangers, devant eux, Metalan paraissait tout petit.