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Le chef du trio – un type à la barbe en broussaille et aux grands yeux qui semblaient francs – secoua la tête. Puis il rendit à Metalan son sac plein de pierres.

— L’Impératrice Corbeau – puisse-t-elle respirer éternellement – nous l’interdit. Pas de commerce avec les Aiels. En te parlant, nous risquons de perdre notre statut.

— Nous n’avons rien à manger, insista Metalan. Mes enfants meurent de faim. Ces pierres sont gorgées de minerai. Celui que vous cherchez, je le sais. J’ai mis des semaines à les trouver. Donnez-nous de quoi survivre. Des miettes… Je vous en prie.

— Désolé, mon gars, dit le barbu. Aucune envie d’avoir des ennuis avec les Corbeaux. Partez d’ici. Nous ne voulons pas de grabuge.

Des étrangers approchèrent dans le dos de Metalan. L’un portait une hache et deux autres des bâtons qui sifflent.

Metalan se décomposa. Des jours de voyage, des semaines à chercher les pierres… Tout ça pour rien.

Il se tourna et regarda sa femme. Dans le lointain, le soleil se couchait.

Dès que Metalan eut rejoint Norlesh, ils s’éloignèrent du camp des étrangers.

Meise pleurnicha, mais aucun de ses parents n’avait la force ni l’envie de la porter.

Après une heure de marche, Metalan repéra une grotte, dans une muraille rocheuse. Ils s’y installèrent sans faire de feu, faute de combustible.

Norlesh aurait voulu pleurer, mais éprouver des sentiments devenait si difficile.

— J’ai faim…, gémit-elle.

— Demain matin, j’irai chasser, dit Metalan, les yeux rivés sur les étoiles.

— Nous n’avons rien pris depuis des jours…

Metalan ne répondit pas.

— Qu’allons-nous faire ? Depuis le temps de mon arrière-grand-mère Tava, notre peuple n’a plus de foyer. Dès que nous tentons de nous rassembler, les étrangers nous attaquent. Si nous errons dans le désert, c’est pour finir par y crever. Ils refusent de commercer avec nous et nous interdisent de traverser les montagnes. Qu’allons-nous faire ?

En guise de réponse, Metalan s’étendit et tourna le dos à sa femme.

Alors les larmes vinrent – pas un torrent, plutôt un goutte-à-goutte qui coula le long des joues de Norlesh pendant qu’elle ouvrait son chemisier pour donner le sein à Garlvan.

Il téterait à sec, mais si ça pouvait le rassurer…

Le bébé ne bougea pas. Le soulevant, Norlesh s’aperçut qu’il ne respirait plus. Pendant la marche, il était mort sans qu’elle s’en rende compte.

Et maintenant qu’elle le savait, son cœur restait sec, comme si elle était au-delà du chagrin.

Aviendha posa un pied sur les dalles de la place. Autour d’elle, la forêt de colonnes de verre brillait de mille feux aux multiples couleurs. On se serait cru au milieu d’une performance d’Illuminateur. À présent, le soleil était haut dans le ciel et les nuages, ô miracle, avaient disparu.

Aviendha brûlait d’envie de quitter la place pour toujours. « Découvrir » que les Aiels suivaient jadis le Paradigme de la Feuille ne l’avait pas ébranlée, puisqu’elle le savait. Bientôt, son peuple s’acquitterait de ce toh.

Mais ça ? Ce ramassis de rebuts d’humanité errants ? Des épaves incapables de se défendre, assez viles pour mendier et trop pleutres pour survivre avec ce que leur offrait le désert ? Ses ancêtres, cette bande de miteux ? Par bonheur, Rand al’Thor n’avait pas révélé ce passé-là aux Aiels d’aujourd’hui.

Devait-elle fuir ? Laisser la place derrière elle et ne plus rien voir ? Si de pires choses l’attendaient, la honte l’étoufferait.

Hélas, maintenant qu’elle avait commencé, il n’y avait plus d’échappatoire.

Les dents serrées, elle avança d’un pas.

Nommée Tava, elle avait quatorze ans et criait en courant dans la nuit pour fuir sa maison en feu. Toute la vallée – en réalité, un étroit canyon – était la proie des flammes. Dans la forteresse, aucun bâtiment ne survivrait à ça.

Dotées de longs cous sinueux et de grandes ailes, des créatures de cauchemar sillonnaient le ciel. Sur leur dos, des hommes tiraient à l’arc, projetaient des lances ou utilisaient les étranges armes qui crachaient du feu en sifflant.

Tava essaya de repérer sa famille, mais le chaos et la terreur régnaient dans la forteresse. Si quelques guerriers résistaient, ils ne tardaient pas à s’écrouler, foudroyés par une flèche ou par les projectiles invisibles des nouvelles armes.

Un Aiel tomba juste devant Tava, raide mort. Nommé Tadvishm, c’était un Chien de Pierre – un des derniers ordres de guerriers qui gardaient un semblant de cohésion et d’identité.

La plupart des guerriers n’appartenaient plus à un ordre. Au hasard des campements, ils fraternisaient avec les gens qu’ils rencontraient. Le plus souvent, ces camps disparaissaient au bout de quelques jours.

Cette forteresse secrète, nichée au cœur du désert, aurait dû être différente. Comment les tueurs d’Aiels l’avaient-ils localisée ?

Un enfant de deux ans pleurait non loin d’une demeure en feu. Tava courut, le prit dans ses bras et l’emporta loin des flammes. Pour construire tout ça, il avait fallu aller chercher du bois au cœur des montagnes, à l’ouest du désert. Pas une mince affaire… Et maintenant…

L’enfant dans les bras, Tava courut jusqu’au bout du canyon. Où était donc son père ?

Soudain, un des monstres volants atterrit devant la jeune Aielle, le courant d’air faisant onduler sa jupe.

Un casque en forme de tête d’insecte sur la tête, un guerrier impitoyable chevauchait la créature. Baissant son bâton tueur, il visa Tava. Terrifiée, elle cria et tenta de protéger l’enfant en l’enveloppant de ses bras.

Le sifflement mortel ne retentit jamais. Entendant grogner puis crier le monstre, Tava ouvrit les yeux et vit qu’une silhouette se battait avec l’étranger. À la lueur des flammes, elle reconnut son père, rasé de près comme l’imposaient les anciennes traditions.

La créature se cabra et expédia les deux hommes à terre.

Quelques secondes plus tard, le père de Tava se releva, avec au poing l’épée rouge de sang de l’envahisseur.

Le tueur d’Aiels ne bougeait plus. Derrière lui, le monstre prit son envol et s’éloigna en rugissant.

Tava vit qu’il suivait ses congénères. Les envahisseurs se retiraient, laissant derrière eux des cadavres et des ruines.

Tava balaya le canyon du regard. L’horreur absolue ! Sur le sol, des dizaines d’Aiels agonisaient où étaient déjà morts. L’étranger tué par son père semblait être l’unique perte de l’ennemi.

— Du sable ! cria Rowahn, le père de Tava. Il faut étouffer les flammes.

Grand, même pour un Aiel, les cheveux roux brillant, il portait la tenue ocre traditionnelle, les lacets de ses bottes souples montant jusqu’au genou. Même si beaucoup les avaient abandonnés, ces vêtements étaient le signe de reconnaissance des Aiels.

Désormais, ça revenait à s’accrocher une cible dans le dos.

Rowahn avait hérité sa tenue de son grand-père – avec une mission.

« Sois fidèle aux antiques coutumes. N’oublie jamais le ji’e’toh. Bats-toi pour sauvegarder ton honneur. »

Même si Rowahn était arrivé quelques jours plus tôt à la forteresse, les autres lui obéirent et tentèrent d’étouffer les flammes. Après avoir rendu l’enfant à sa mère, qui lui manifesta sa reconnaissance, Tava alla aider à collecter du sable et de la terre.

Quelques heures plus tard, les survivants maculés de sang et morts de fatigue se rassemblèrent au milieu du canyon. Désespérés, ils contemplèrent ce qui restait de mois et de mois d’efforts acharnés. En une nuit, tout avait disparu.

Rowahn portait toujours l’épée et il s’en servait pour asseoir son autorité. Certains anciens prétendirent qu’une épée était un mauvais augure, mais pourquoi racontaient-ils ça ? C’était une arme, ni plus ni moins.