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— Il faut reconstruire, dit Rowahn.

— Reconstruire ? répéta un homme au visage crasseux de suie. Le grenier à grain a été le premier à brûler. Nous n’avons plus rien à manger.

— Nous survivrons. On peut aussi s’enfoncer plus profondément dans le désert.

— Nous n’avons nulle part où aller, dit un autre homme. L’Empire Corbeau a envoyé des ordres à ses Éclaireurs. Ils nous traquent depuis la frontière orientale.

— Où que nous allions, ils nous trouveront ! cria un autre Aiel.

— C’est une punition, dit Rowahn. Nous devons la supporter.

Les Aiels le regardèrent. Puis, les uns après les autres, ils s’éloignèrent.

— Attendez ! Nous devons rester ensemble et continuer à nous battre. La tribu…

— Nous ne sommes pas une tribu, dit un homme au visage blême. Je survivrai bien mieux tout seul. Assez de combats. Chaque fois, nous perdons.

Rowahn baissa son arme, dont la pointe toucha le sol.

Inquiète, Tava vint se camper à ses côtés tandis que les autres s’enfonçaient dans la nuit. Sans même prendre le temps d’enterrer leurs morts…

Tête basse, Rowahn lâcha son épée.

Des larmes ruisselaient sur les joues d’Aviendha. Pleurer à cause d’une telle tragédie n’avait rien de honteux. Elle avait eu peur de la vérité, mais il n’était plus question de la nier.

Les tueurs étaient des maraudeurs seanchaniens montés sur des raken. Les assassins de l’Empire Corbeau – les Faiseurs de Lumière, dans sa première vision – étaient des Seanchaniens.

Or, ceux-ci n’existaient pas avant l’époque où les armées d’Artur Aile-de-Faucon avaient traversé l’océan pour conquérir un continent.

Aviendha n’assistait pas au passé de son peuple, mais à son avenir.

Lors de la première traversée des colonnes, chaque pas l’avait entraînée plus en arrière en « direction » de l’Âge des Légendes. Cette fois, les visions avaient commencé dans un lointain futur, chacune des suivantes se rapprochant des temps actuels en sautant une génération ou deux.

En larmes, Aviendha fit un pas de plus.

49

La cour du soleil

Nommée Ladalin, elle était une des Matriarches des Aiels Taardad. Comme elle regrettait de ne pas être capable d’apprendre à canaliser !

Désirer un don qu’on n’avait pas, quelle pensée honteuse ! Mais c’était ainsi, et elle n’y pouvait rien.

Assise sous sa tente, elle remâchait ses regrets. Avec le Pouvoir de l’Unique, elle aurait peut-être pu en faire plus pour les blessés. En outre, elle serait restée jeune afin de diriger sa tribu. Enfin, ses articulations auraient sans doute été moins douloureuses. En des temps exigeants, le grand âge devenait une frustration permanente.

Quand les autres chefs de tribu s’assirent, les parois de la tente vibrèrent. Sous le pavillon, il n’y avait qu’une autre Matriarche : Mora des Aiels Goshien.

Elle ne savait pas canaliser non plus. Quand ils parlaient de tuer ou de capturer tous les Aiels, mâles ou femelles, qui montraient des aptitudes pour le Pouvoir, les Seanchaniens ne plaisantaient pas.

L’assemblée faisait vraiment grise mine. Un jeune soldat manchot entra avec un brasero chaud et le posa au milieu de la tente. Ensuite, il se retira.

La mère de Ladalin lui avait parlé du temps où les gai’shain se chargeaient de ce genre de corvée. À cette époque, il y avait donc des Aiels – guerriers ou Promises – qui n’étaient pas mobilisés dans la guerre contre les Seanchaniens ?

Ladalin tendit les bras pour réchauffer au-dessus du brasero ses mains tavelées par l’âge. Jeune, elle avait manié les lances. Presque toutes les femmes le faisaient, avant de se marier. Comment auraient-elles pu rester à l’arrière alors que les Seanchaniens comptaient des guerrières dans leurs rangs – sans même parler des terribles damane ?

Ladalin avait entendu des histoires sur l’époque de sa mère et de sa grand-mère, mais ces récits semblaient incroyables. Elle, tout ce qui lui était familier, c’était la guerre. Ses premiers souvenirs remontaient à l’attaque d’Almoth. Ensuite, elle avait passé sa jeunesse à s’entraîner. Puis à se battre dans les environs d’un pays qui portait jadis le nom de Tear.

Après, elle s’était mariée et avait eu des enfants, mais son attention était restée rivée sur le conflit. Les Aiels ou les Seanchaniens. Au bout du compte, tous le savaient, un seul de ces deux peuples subsisterait.

De plus en plus, il semblait évident que les Aiels seraient rayés de la carte. Une autre différence entre son époque et celle de sa mère. En ce temps-là, personne n’envisageait une défaite. Sa vie durant, Ladalin avait connu des replis « stratégiques » et des désastres.

Les autres participants à la réunion semblaient plongés dans leurs pensées. Trois chefs de tribu et deux Matriarches. Tout ce qui restait du Conseil des Vingt-Deux.

Le vent glacé des hautes terres s’engouffrait sous la tente, glaçant le dos de la vieille Aielle.

Tamaav fut le dernier à arriver. L’œil gauche perdu au combat, le visage couvert de cicatrices, il avait l’air au moins aussi vieux que Ladalin.

Il s’assit à même le sol. Depuis beau temps, les Aiels ne s’encombraient plus de tapis ou de coussins. Ils voyageaient léger, comme ils disaient pour se consoler…

— La Tour Blanche est tombée, annonça Tamaav. Mes éclaireurs me l’ont appris il y a une heure. Et j’ai confiance en leurs informations.

Un homme franc et direct, ce chef de tribu. Et un ami du mari de Ladalin, tombé au combat l’année précédente.

— Alors, c’est la fin de tous nos espoirs, dit Takai, le benjamin des chefs de tribu.

Le troisième chef des Miagoma en… trois ans.

— Il ne faut pas dire ça, fit Ladalin. Il reste toujours de l’espoir.

— Ils nous ont repoussés jusqu’à ces fichues montagnes, rappela Takai. Les Shiande et les Daryne n’existent plus. Du coup, il ne reste que cinq tribus. Dont une est éparpillée et brisée. Ladalin, nous avons perdu.

Tamaav soupira. Si elle avait été plus jeune – et en des temps plus cléments – Ladalin aurait déposé une couronne nuptiale à ses pieds. Sa tribu avait besoin d’un chef. Son fils visait toujours le titre, mais avec la prise de Rhuidean par les Seanchaniens, les Aiels ne savaient même plus comment désigner leurs dirigeants.

— Nous devons nous retirer sur la Tierce-Terre, dit Mora de sa voix douce mais ferme. Et accepter d’être punis pour nos péchés.

— Quels péchés ? demanda Takai.

— Le Dragon voulait la paix…, répondit Mora.

— Le Dragon nous a abandonnés, dit Takai. Je refuse de respecter la volonté d’un homme que mes grands-pères connaissaient à peine. Nous n’avons jamais juré de respecter son absurde pacte. Nous…

— Du calme, Takai, souffla Jorshem.

Le troisième chef de tribu était un petit homme au visage d’oiseau de proie. D’un de ses grands-pères, il avait hérité de sang andorien.

— La Tierce-Terre est notre dernier espoir, désormais. La guerre contre les Corbeaux est perdue.

Takai brisa le lourd silence qui suivit cette déclaration :

— Ils ont juré de nous traquer, rappela-t-il. En exigeant notre reddition, ils ont précisé qu’un repli ne servirait à rien. Vous le savez bien. Tous les endroits où des Aiels se rassembleront, ils ont l’intention de les raser.

— Nous ne nous rendrons pas, affirma Ladalin.

Avec plus de fermeté que de conviction profonde, admit-elle in petto.

— Nous rendre ferait de nous des gai’shain, dit Takai.