Les jeunes utilisaient ce mot comme s’il signifiait « sans honneur ». Ce n’était pas ainsi que la mère de Ladalin l’employait…
— Ladalin, qu’en penses-tu ?
Les quatre Aiels dévisagèrent la vieille femme. Elle était de la lignée du Dragon – une des dernières survivantes. Les trois autres lignées n’existaient plus.
— Si nous devenons les esclaves des Seanchaniens, les Aiels cesseront d’exister en tant que peuple. Puisqu’il est impossible de gagner, nous devons nous replier. Revenus dans le désert, nous nous régénérerons. Qui sait, nos enfants seront peut-être de meilleurs guerriers que nous.
Encore un silence… Des propos optimistes, pour ne pas dire plus. Après des décennies de guerre, les Aiels n’étaient plus qu’une infime fraction du peuple d’origine.
Les damane des Seanchaniens se montraient d’une brutale efficacité. Même si les Matriarches et les Descendants du Dragon utilisaient le Pouvoir au combat, ça ne suffisait pas. Ces maudits a’dam ! Chaque femme et chaque homme capable de canaliser capturé par les Seanchaniens se retournait aussitôt contre son ancien camp.
Le véritable point d’inflexion de la guerre avait été l’implication des autres nations. Après, les Seanchaniens avaient pu capturer des gens des terres mouillées et ajouter à leurs rangs de nouveaux adeptes du Pouvoir.
Les Corbeaux seraient impossibles à arrêter. Avec la chute de Tar Valon, tous les royaumes des terres mouillées étaient désormais inféodés aux Seanchaniens. Seule la Tour Noire résistait – dans la clandestinité, puisque le fief des Asha’man était tombé des années plus tôt.
Les Aiels ne pouvaient pas combattre dans la clandestinité. Où aurait été l’honneur ? Encore que… Qu’en avait-on à faire de l’honneur, désormais ? Après des centaines de milliers de morts ? Après la dévastation du Cairhien et de l’Illian ?
Voilà vingt ans que les Seanchaniens s’étaient approprié les cylindres tueurs des Andoriens. Les Aiels, eux, étaient au bord de la défaite depuis des décennies. Et s’ils avaient résisté si longtemps, c’était uniquement grâce à leur caractère indomptable.
— C’est sa faute, grogna Takai. Le Car’a’carn aurait dû nous conduire au triomphe, mais il s’est détourné de nous.
— Sa faute ? répéta Ladalin.
Peut-être pour la première fois, elle comprit vraiment pourquoi cette affirmation était fausse.
— Non. Les Aiels assument la responsabilité de leur vie. C’est notre faute, pas celle de mon arrière-grand-père. Nous avons oublié qui nous sommes. Et abdiqué notre honneur.
— Notre honneur, dit Takai en se levant, on nous l’a volé. Le Peuple du Dragon ! Tu parles d’une blague… Qu’est-ce que ça nous a apporté, d’être son peuple ? Selon les légendes, nous étions destinés à devenir une lance forgée dans la Tierce-Terre. Le Dragon nous a utilisés, puis rejetés. Que peut faire une lance mise au rebut, à part la guerre ?
Oui, quoi ? pensa Ladalin.
Le Dragon avait exigé la paix, convaincu que ça ferait le bonheur des Aiels. Mais comment auraient-ils pu être heureux alors que les maudits Seanchaniens grouillaient partout ?
La haine des étrangers de Ladalin plongeait ses racines dans un antique terreau.
Cette haine, peut-être, avait détruit les guerriers du désert…
Quand Takai sortit de la tente, Ladalin écouta les hurlements du vent. Au matin, les Aiels retourneraient dans la Tierce-Terre. S’ils n’acceptaient pas spontanément la paix, il faudrait la leur imposer…
Aviendha fit un nouveau pas en avant. Si près du cœur des colonnes, des éclairs miniatures zébraient l’air.
À présent, elle pleurait à grosses larmes, perdue comme une enfant. Avoir été Ladalin s’avérait la pire expérience de toutes. Chez cette femme, Aviendha avait reconnu des caractéristiques typiquement aielles, mais corrompues, comme si on avait voulu lui montrer une caricature. Cette Aielle pensait beaucoup à la guerre et elle l’associait à l’honneur. Mais sans comprendre de quel genre d’honneur il s’agissait.
Pas de gai’shain ? Se replier ? Aucune mention du toh ?
Cette bataille n’avait ni queue ni tête. Une affaire d’aliénés mentaux.
Pourquoi se battre ? Pour Ladalin, la motivation, c’était sa haine des Seanchaniens. Sinon, il y avait une guerre parce qu’il y en avait toujours eu depuis l’aube des temps.
Comment ? Comment cette catastrophe était-elle arrivée aux Aiels ?
Aviendha fit un nouveau pas en avant.
Elle se nommait Oncala et comptait parmi les Promises de la Lance. Un jour, elle renoncerait à ses armes et se marierait, comme sa mère et sa grand-mère avant elle. Mais pour l’instant, l’heure était au combat.
Oncala avançait dans les rues de Caemlyn, sa presque-sœur portant l’étendard du Dragon pour bien souligner son ascendance. À côté d’elle marchait l’homme pour lequel elle aurait volontiers renoncé à ses lances. Hehyal, un Coureur de l’Aube, avait tué plus de Seanchaniens qu’aucun guerrier de son ordre et gagné énormément de ji. L’année précédente, il avait reçu l’autorisation d’aller à Rhuidean pour devenir le chef de sa tribu.
Rhuidean… La ville était assiégée par les Seanchaniens.
Oncala ricana. Ces chiens n’avaient aucun honneur. On leur avait pourtant bien dit que Rhuidean était un havre de paix. Les Aiels n’avaient jamais attaqué le palais d’Ebou Dar. Les Corbeaux, eux, n’auraient jamais dû s’en prendre à Rhuidean.
Des chiens ? Non, pire encore, des lézards !
Après des décennies de guerre, le front n’avait presque pas bougé, semblable à ce qu’il était le jour où le grand-père d’Oncala était parti pour le mont Shayol Ghul. Une source de constante frustration, bien sûr.
Hehyal et elle étaient accompagnés par deux mille guerriers – une garde d’honneur. La reine Talana les attendant, les portes blanches du palais étaient ouvertes.
Hehyal fit signe à cinquante guerriers choisis à l’avance de les suivre à l’intérieur du bâtiment.
Ici, le luxe était partout. Pour Oncala, chaque tapisserie, chaque vase et chaque cadre doré à l’or fin était comme une insulte. Après quarante ans de guerre, le royaume d’Andor restait intouché. À l’abri de tout grâce à la protection que lui fournissaient les Aiels.
Mais Andor verrait bientôt la suite… À force de se battre, les Aiels étaient devenus plus forts. Jadis, leurs exploits étaient légendaires. Là, ça semblait encore plus extraordinaire. Quand ils auraient détruit les Seanchaniens, le monde découvrirait à quel point ils étaient devenus plus puissants. Alors, les dirigeants des terres mouillées regretteraient de ne pas avoir été plus généreux.
La porte de la salle du trône étant également ouverte, Oncala et Hehyal entrèrent, laissant leur escorte dans le couloir. Ici, l’étendard du Dragon avait sa place, histoire de rappeler que la lignée royale andorienne était aussi celle du Car’a’carn.
Une raison de plus pour Oncala de haïr ces gens. Les nobles andoriens se croyaient ses égaux !
Encore dans la force de l’âge, la reine Talana arborait une superbe crinière rousse. Sinon, elle n’était pas très jolie, mais régalienne au possible. Alors qu’elle s’entretenait à voix basse avec un de ses conseillers, elle fit signe aux deux Aiels d’attendre.
Une insulte délibérée ! Oncala fulmina.
Au bout d’un moment, la reine indiqua à ses visiteurs d’approcher du Trône du Lion. En gilet et manteau, une tenue de courtisan, le frère de Talana – son protecteur, selon la tradition – se tenait derrière elle, une main sur la poignée de son épée.
Ce bouffon, Oncala aurait pu le tuer sans verser une goutte de sueur.