— Ah, dit Talana, encore les Aiels Taardad. Tu portes toujours la lance, Oncala ?
Oncala croisa les bras et ne répondit pas. Pour communiquer avec les gens, elle ne valait pas tripette. Avec elle, les insultes fusaient vite. Mieux valait laisser la parole au chef de tribu.
— J’imagine que vous êtes ici pour implorer de nouveau mon aide, fit Talana.
Hehyal s’empourpra. Un instant, Oncala regretta de ne pas être venue avec ses lances.
— Nous avons quelque chose pour toi, dit Hehyal.
Il sortit une petite sacoche de cuir et la tendit à un Garde de la Reine. L’homme l’ouvrit et inspecta les documents qu’elle contenait.
Un autre insulte. Était-on obligé de les traiter comme des assassins ? Oncala n’aimait pas la reine, il fallait l’admettre. Mais sa famille et celle de Talana étaient liées à cause de leurs grand-mères – des premières-sœurs, en leur temps.
Le garde tendit les documents à sa reine. Talana les parcourut, le front plissé.
Comme la plupart des dirigeants vivant sous la Paix du Dragon, Talana s’inquiétait sans cesse à cause des Seanchaniens. De fait, les techniques et les compétences en matière de Pouvoir des maudits Corbeaux s’amélioraient régulièrement. Jusque-là, les Aiels les avaient tenus en échec, mais tout pouvait changer. Que se passerait-il si les Seanchaniens gagnaient ? S’en tiendraient-ils à leurs serments ?
Jusqu’à quel point pouvait-on leur faire confiance ? Cette dernière décennie, les agents de Hehyal avaient passé beaucoup de temps à semer cette question dans toutes les grandes cours du monde. Cet homme était très sage. Avant même de devenir chef, il avait compris que les Aiels, seuls, ne gagneraient pas cette guerre. Si mous que soient les gens des terres mouillées, ils auraient besoin d’eux.
L’ultime raison qui poussait Oncala à les haïr.
— Où avez-vous trouvé ces documents ? demanda Talana.
— Dans le palais des Seanchaniens… Ils n’auraient pas dû toucher à Rhuidean. Au nom de l’honneur, ça nous autorisait à leur rendre la pareille. Nous avons donc frappé vite pour obtenir ces textes. Depuis longtemps, je me doutais qu’ils étaient au palais. Mais l’honneur m’interdisait de violer ce sanctuaire.
— Tu es certain qu’ils sont authentiques ?
— Douterais-tu de ma parole ?
Talana secoua la tête, l’air troublée. Les Aiels ne mentaient jamais, elle le savait.
— Avec toi, nous avons été très patients, dit Hehyal. Nous sommes venus te voir pour t’expliquer ce qui arrivera si nous ne parvenons pas à contenir les Seanchaniens.
— La Paix du Dragon…
— Qu’en ont-ils à faire, du Dragon ? coupa Hehyal. Ce sont des envahisseurs qui l’ont forcé à s’incliner devant leur Impératrice. Pour eux, elle était au-dessus de lui. Ils ne tiendront pas les promesses faites à un inférieur.
Talana étudia de nouveau les documents – des plans très précis d’une attaque contre Andor avec en prime les détails d’un complot pour assassiner la reine. Et il existait des machinations similaires contre les dirigeants de Tear, de Deux-Rivières et de l’Illian.
— Il faut que je consulte mes conseillers…, dit Talana.
On la tient ! pensa Oncala, triomphante.
Elle devinait quelle serait la réponse de la reine. L’astuce avait été de la pousser à passer à l’action.
Hehyal hocha la tête puis les deux Aiels se retirèrent.
Dans le couloir, Oncala eut du mal à ne pas crier victoire. Si Andor entrait en guerre, les autres royaumes l’imiteraient, en particulier ceux qui étaient membres du Pacte du Griffon et ceux qui appartenaient à la Cour du Soleil.
Ces pays regardaient la reine d’Andor un peu comme les tribus aielles considéraient Oncala. Avoir dans ses veines le sang de Rand al’Thor, ça vous donnait du poids.
— Tu crois que c’est bien, ce que nous avons fait ? demanda soudain Hehyal.
Entourés des cinquante guerriers, les deux Aiels pouvaient parler sans craindre d’être entendus.
— C’est ton plan, rappela Oncala.
Son compagnon acquiesça, l’air pensif.
À Talana, il n’avait pas dit l’ombre d’un mensonge. Donc, leur honneur était sauf. Cela dit, Hehyal avait gardé par-devers lui une des feuilles qu’ils s’étaient appropriées.
Dessus, il était précisé que les autres documents ne seraient valables qu’en cas d’urgence.
La description des défenses d’Andor, la suggestion d’utiliser des portails et des dragons pour attaquer Caemlyn – et même le complot pour assassiner Talana –, tout ça était virtuel. Des projections, au cas où Andor entrerait en guerre. Une étude sur un ennemi potentiel, pas un véritable plan d’attaque.
Mais c’était presque la même chose. Les Seanchaniens, ces serpents, finiraient par conquérir Andor, et à partir de là, les Aiels ne pourraient plus rien faire.
Si cette guerre tournait mal, ils se réfugieraient dans la Tierce-Terre et laisseraient les gens des terres mouillées se débrouiller avec les Corbeaux.
Dans le désert, les Seanchaniens découvriraient vite qu’ils n’étaient pas de taille contre les Aiels.
Pour Talana, il était préférable d’entrer en guerre maintenant. Pour son propre bien, mieux valait qu’elle ne voie jamais la feuille manquante.
— De toute façon, c’est fait. Il ne sert à rien d’avoir des doutes.
Oncala approuva du chef. Les Seanchaniens seraient vaincus, et les Aiels prendraient la place qui leur revenait de droit. Puisque le sang du Dragon coulait dans ses veines, il était juste qu’Oncala règne.
Au bout du compte, on n’assisterait pas à l’ascension de l’Empire Corbeau, mais à celle de l’Empire du Dragon.
— Je ne veux pas continuer, dit Aviendha à la forêt de verre déserte.
Alors que la brise était tombée, sa déclaration n’eut pas d’écho. Devant ses pieds, ses larmes avaient mouillé le sol comme des gouttes de pluie.
— Cette… créature n’avait pas d’honneur ! Elle a causé notre perte.
Le pire de tout était que cette garce – Oncala – avait à un moment pensé à sa grand-mère. Dans sa tête, ça avait réveillé le souvenir d’un visage. Et ce visage, Aviendha l’avait reconnu. Parce que c’était le sien !
Les yeux fermés, elle avança jusqu’au centre exact de la forêt de colonnes.
Elle se nommait Padra, fille du Dragon Réincarné et fière Promise de la Lance. Retirant son arme de la gorge d’un Seanchanien, elle regarda les autres détaler par leur portail.
La Lumière brûle le traître qui leur a appris à Voyager ! Même si leurs tissages sont inélégants à l’extrême.
Elle aurait mis sa main au feu que personne, en ce monde, ne comprenait le Pouvoir de l’Unique aussi bien que sa fratrie et elle. Capable de canaliser dès sa prime enfance, comme ses deux frères et sa sœur, elle trouvait ça naturel. Et toutes les autres personnes aptes à manier le Pouvoir lui paraissaient faiblardes.
Bien entendu, elle ne le criait pas sur tous les toits. Les Matriarches et les Aes Sedai n’aimaient pas qu’on mette le doigt là où ça faisait mal. Pourtant, c’était la vérité.
Padra alla rejoindre ses sœurs de la Lance. Dans l’herbe, elles avaient laissé une des leurs, et elles la pleuraient. Tarra, des Aiels Taardad… À jamais, son souvenir se perpétuerait. Mais l’honneur était du côté des Promises, car elles avaient abattu huit soldats seanchaniens.
Padra ouvrit un portail. Pour elle, c’était un jeu d’enfant, car elle était unie à la Source en permanence – même pendant son sommeil. De sa vie, elle n’avait jamais su ce que ça faisait d’être coupée du Pouvoir, ce flot perpétuel si rassurant. Des gens, disait-on, avaient peur d’être consumés par cette force. Comment était-ce possible ? Le saidar faisait partie d’elle-même, comme un bras ou une jambe. Enfin, on ne risquait pas d’être « consumé » par sa chair, son sang ou ses os !