Выбрать главу

Le portail menait à un camp aiel, dans un pays appelé l’Arad Doman. Un camp, pas une ville, parce que les Aiels n’en construisaient pas. Mais un très grand camp, et qui n’avait pas bougé depuis dix ans.

À l’entrée, un guerrier en cadin’sor la salua avec une grande déférence. Padra et sa fratrie – les Enfants du Dragon – étaient… eh bien, très importants pour leur peuple.

Pas des seigneurs. Non, surtout pas, car ce simple concept répugnait à Padra. Mais elle était plus qu’un simple algai’d’siswai. Les chefs de tribu lui demandaient conseil – comme à ses deux frères et à sa sœur – et les Matriarches s’intéressaient tout particulièrement à cette fratrie.

Padra, ces femmes l’avaient autorisée à canaliser, alors qu’elle n’était pas des leurs. Cela dit, même sans permission, elle n’aurait pas pu cesser de manier le Pouvoir – autant essayer de ne plus respirer.

Après avoir renvoyé ses sœurs de la Lance, Padra se dirigea vers la tente de Ronam. Le chef de tribu – fils de Rhuarc – voudrait entendre son rapport.

Une fois entrée, Padra constata, surprise, que Ronam n’était pas seul. Sur les coussins traditionnels, d’autres chefs de tribu avaient pris place. Ses frères et sa sœur étaient là aussi.

— Ah, fit Ronam, te voilà de retour.

— Oui, mais je peux repasser plus tard…

— Non, tu es convoquée à cette réunion. Assieds-toi et partage mon ombre.

Honorée, Padra inclina la tête. Puis elle prit place entre Alarch et Janduin, ses frères.

Bien qu’étant des quadruplés, les Enfants du Dragon ne se ressemblaient pas. Les cheveux noirs, Alarch avaient beaucoup de traits des gens des terres mouillées. Janduin, lui, était grand et blond. Assez frêle, avec un visage tout rond, Marinna se tenait à côté de lui.

— Je dois rapporter, dit Padra, que la patrouille seanchanienne rôdait là où nous le pensions. Nous l’avons affrontée.

Des murmures gênés ponctuèrent cette annonce.

— Pour les Seanchaniens, entrer en Arad Doman n’est pas une violation de la Paix du Dragon, rappela Tavalad, le chef des Aiels Goshien.

— Les tuer quand ils approchent trop ne nous est pas interdit, objecta Padra. Les Aiels ne sont pas liés par la Paix du Dragon. Si les Seanchaniens veulent espionner notre camp, ils doivent savoir que c’est risqué.

Plusieurs chefs – davantage que Padra l’aurait cru, en tout cas – approuvèrent cette tirade.

Quand Padra croisa le regard de Janduin, il arqua un sourcil. En réponse, elle leva discrètement l’index et le majeur. Deux Seanchaniens tués par sa lance. Elle aurait aimé les capturer, mais ces chiens ne méritaient pas de devenir des gai’shain. Et ils faisaient d’exécrables prisonniers. Au fond, les laisser crever revenait à leur faire une faveur.

— Nous devons entrer dans le vif du sujet, dit Alaveld, le chef des Aiels Tomanelle.

Padra fit un rapide compte. Les onze chefs de tribu étaient là. Remarquable, sachant que certains nourrissaient des querelles de sang les uns envers les autres. De réunion semblable, il n’y en avait plus eu depuis l’époque où le Dragon préparait les Aiels à l’Ultime Bataille.

— Et c’est quoi, le vif du sujet ? demanda un autre chef.

Alaveld secoua la tête.

— Les guerriers s’impatientent. Les Aiels ne sont pas faits pour cultiver la terre et prendre du ventre à force de s’empiffrer. Nous sommes nés pour le combat.

— Oui, mais le Dragon a exigé la paix, rappela Tavalad.

— Pour les autres peuples ! riposta Alaveld. Pas pour les Aiels.

— C’est vrai, dit Darvin, le chef des Aiels Reyn.

— Après tant d’années de paix, intervint Ronam, allons-nous réveiller les vieilles haines et recommencer les raids fratricides ?

Comme Rhuarc, c’était un excellent chef de tribu. Sage, certes, mais pas effrayé par la guerre.

— À quoi ça rimerait ? demanda Shedren, le chef des Aiels Daryne.

D’autres chefs l’approuvèrent. Mais la question en entraînait une autre, que la mère de Padra évoquait souvent. Être un Aiel, qu’est-ce que ça signifiait, maintenant que ce peuple s’était acquitté de son devoir envers le passé, s’exonérant de son toh collectif ?

— Combien de temps pourrons-nous attendre, dit Alaveld, sachant que les Seanchaniens détiennent des Aielles réduites en esclavage par leurs colliers ? Les années ont passé, et ils refusent toujours tout échange ou paiement de rançon. À notre courtoisie, ils répliquent par la brutalité et l’insulte.

— Nous ne sommes pas nés pour mendier, dit le vénérable Bruan. Bientôt, les Aiels ressembleront à des pleutres des terres mouillées.

Toute l’assistance hocha la tête. Le sage Bruan avait survécu à l’Ultime Bataille…

— Si seulement l’Impératrice…

Ronam secoua la tête. Sans difficulté, Padra devina ce qu’il pensait. L’ancienne Impératrice, celle qui régnait à l’époque de l’Ultime Bataille, était tenue pour une femme d’honneur par Rhuarc. Avec elle, il avait presque été possible de s’entendre, d’après ce qu’on disait. Mais depuis, bien des années s’étaient écoulées…

— Quoi qu’il en soit, reprit Ronam, les armes parlent. Dès qu’ils croisent des Seanchaniens, nos guerriers se battent. C’est dans leur nature. Si l’Empire refuse de rendre gorge, au nom de quoi le laisserions-nous en paix ?

— De toute façon, dit Alaveld, la Paix du Dragon ne durera plus longtemps. Entre les nations, les escarmouches se multiplient, même si personne n’en parle. Le Car’a’carn a fait jurer les monarques, mais il n’y a aucun moyen de les contraindre. Beaucoup de gens des terres mouillées n’ont pas de parole. Pendant qu’ils discutaillent, j’ai peur que les Seanchaniens se préparent à les écraser.

À part Darvin et Tavalad, tout le monde hocha la tête.

Padra retint son souffle. Ils savaient tous qu’on en arriverait là. Les escarmouches avec les Seanchaniens, la tension permanente… Ce jour, Padra en avait rêvé tout en le redoutant. Sa mère s’était gagné beaucoup de ji au combat. Elle allait avoir l’occasion de faire ses preuves.

Une guerre contre les Seanchaniens… Cette idée l’enthousiasmait. En même temps, il y aurait beaucoup de morts…

— Qu’en disent les Enfants du Dragon ? demanda Ronam en dévisageant tour à tour chacun des « héritiers ».

Toujours étonnée que des aînés la regardent ainsi, Padra vérifia la présence du saidar dans un coin de son esprit, et y puisa de la force. Sans le Pouvoir, elle n’aurait rien été…

— Je pense que nous devons récupérer les prisonniers détenus par les Seanchaniens, répondit Marinna.

Elle était en formation pour devenir une Matriarche.

L’air hésitant, Alarch consulta Janduin du regard. Très souvent, il s’en remettait à son frère.

— Les Aiels doivent avoir un but dans la vie, dit celui-ci. En l’état actuel, nous ne servons à rien, et nous n’avons jamais juré de ne pas attaquer. Si nous avons attendu si longtemps, c’est par respect pour mon père et parce que nous sommes un peuple patient.

Tous les regards se tournèrent vers Padra.

— Les Seanchaniens sont nos ennemis, se contenta-t-elle de dire.

Tous les chefs de tribu acquiescèrent. Après des années d’attente, une banale réunion allait tout changer.

— Retournez vers vos tribus, dit Ronam en se levant, et préparez-les à la guerre.

Alors que les autres s’en allaient, certains sinistres et d’autres rayonnants, Padra resta assise.

Dix-sept ans sans bataille, c’était bien trop long pour des Aiels…