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Bientôt, Padra se retrouva seule sous la tente. Elle attendit, les yeux rivés sur un tapis. La guerre… Une source d’excitation, certes, mais aussi d’inquiétude. Aujourd’hui, elle avait poussé les tribus sur un chemin qui les transformerait pour toujours.

— Padra ? souffla une voix.

C’était celle de Ronam, debout devant l’entrée de la tente.

La fille du Dragon s’empourpra et se leva. Même s’il avait dix ans de plus qu’elle, Ronam était un bel homme. Bien sûr, elle n’abandonnerait jamais la Lance, mais si elle avait dû le faire…

— Tu sembles inquiète.

— Non, je réfléchissais.

— Au sujet des Seanchaniens ?

— Non, de mon père.

— Oui… Je me souviens de sa première visite à la forteresse des Rocs Froids. J’étais très jeune…

— Et ton impression sur lui ?

— Un homme hors du commun.

— Rien de plus ?

Ronam secoua la tête.

— Désolé, Padra, mais je n’ai pas passé beaucoup de temps avec lui. Mon chemin me menait ailleurs. Cela dit, j’ai entendu des choses de la bouche de mon père.

Padra tendit l’oreille.

Ronam se tourna et sonda la plaine.

— Rhuarc tenait Rand al’Thor pour un homme intelligent et un grand chef, mais qui ne savait que faire des Aiels. Je l’entends encore me dire que le Car’a’carn, lorsqu’il était parmi nous, ne se sentait pas comme l’un des nôtres. Comme si notre compagnie le mettait mal à l’aise. Pour tous les autres peuples, il avait un plan. Pas pour nous.

— Certains disent que nous aurions dû retourner dans la Tierce-Terre.

— Non, ça nous aurait détruits. Nos pères ne savaient rien des « chevaux-vapeur » ou des « cylindres dragons ». S’ils étaient retournés dans le désert, les Aiels seraient devenus une quantité négligeable. Le monde les aurait oubliés, et ils auraient fini par s’oublier eux-mêmes.

— Mais la guerre… C’est la bonne décision ?

— Je l’ignore, avoua Ronam. Au moins, nous savons la faire.

Padra acquiesça, ses doutes en partie dissipés.

Les Aiels repartiraient en guerre. Et ils y gagneraient beaucoup d’honneur.

Aviendha cligna des yeux.

Au-dessus de sa tête, le ciel était noir.

Épuisée, elle n’avait plus de résistance mentale et son cœur saignait. À croire qu’elle perdait de la force à chaque pulsation.

Elle s’assit au milieu des colonnes qui ne brillaient presque plus.

Ses enfants… Leurs visages, elle les avait vus lors de sa première visite à Rhuidean. Mais pas les événements auxquels ils seraient mêlés un jour. À moins qu’elle ait oublié…

— Est-ce déjà tissé dans la Trame ? demanda-t-elle. Peut-on y changer quelque chose ?

Il n’y eut pas de réponses, bien entendu.

Ses yeux n’avaient plus de larmes. Comment réagir quand on assistait à la destruction – non, pire, à la décadence – de son propre peuple ? Pour les acteurs de ce drame, chaque étape avait paru normale et logique. Pourtant, chacune les avait entraînés vers le gouffre.

Un être pensant pouvait-il supporter de telles visions ? À présent, elle regrettait d’avoir traversé la forêt de colonnes en sens inverse.

Était-elle responsable de cette tragédie ? Après tout, ce serait sa descendance qui condamnerait son peuple à la déchéance.

Ce n’était pas comparable aux événements qu’elle avait vus en traversant les anneaux, lors de sa première visite à Rhuidean. Là, il s’agissait de possibilités. Aujourd’hui, les visions semblaient réelles. Ce qu’elle venait de vivre n’était pas une simple virtualité parmi d’autres. Un jour, ça se produirait.

Pas après pas, l’honneur perdu par son peuple… Pas après pas, les fiers Aiels transformés en miteux.

Mais il devait y avoir plus que ça ! Furieuse, Aviendha se leva et fit un nouveau pas. Rien ne se passa. Et ça continua jusqu’à ce qu’elle ait atteint la lisière de la forêt de verre.

— Je veux en voir plus ! exigea-t-elle. Montrez-moi ce que j’ai fait pour provoquer cette catastrophe. Ce sont mes enfants qui ont causé tous ces malheurs. Quelle est ma part de responsabilité ?

Elle s’enfonça de nouveau dans la forêt de colonnes.

En vain ! Les ter’angreal semblaient morts. Plus de vibrations, aucune sensation de Pouvoir.

Aviendha ferma les yeux et les plissa, faisant naître une larme au coin de chacun. Ces perles liquides coulèrent le long de ses joues, y laissant une piste d’humidité.

— Puis-je changer tout ça ?

Si c’est impossible, ça ne m’empêchera pas d’essayer !

La réponse était simple. Pas question pour elle de vivre sans tenter d’éviter cette horreur. Venue à Rhuidean en quête de connaissances, elle avait été servie – plus qu’elle l’aurait voulu, sans doute.

Elle ouvrit les yeux et serra les dents. Les Aiels assumaient leurs responsabilités et se battaient. Pour l’honneur, ils ne reculaient devant rien. Si elle était la seule à connaître leur avenir désastreux, son devoir de Matriarche lui interdisait de rester passive. Elle sauverait son peuple.

Elle sortit de la forêt de colonnes et partit au pas de course. Elle devait rentrer au plus vite et consulter les autres Matriarches. Mais avant, elle avait besoin d’un moment de tranquillité au sein de la Tierce-Terre.

Le temps de réfléchir.

50

Choisir ses ennemis

Assise les mains sur les genoux, Elayne, très nerveuse, écoutait les lointaines explosions. Pour cette journée, elle avait choisi la salle du trône plutôt qu’une salle d’audience moins protocolaire. Il fallait que les gens la voient comme une reine.

Avec ses colonnes majestueuses et ses ornements somptueux, la salle du trône en imposait. De chaque côté, des lampes dorées disposées sur deux rangées généraient une vive lumière. Des Gardes en blanc et rouge se tenaient devant, leur plastron scintillant tant il était poli.

Pour faire le pendant aux colonnes de marbre, un magnifique tapi pourpre couvrait le sol. En son centre, on avait brodé en fil d’or le fameux Lion d’Andor.

Sur son trône, Elayne portait la Couronne de Roses. Comme robe, elle avait choisi un modèle traditionnel, très différent de la mode qui faisait actuellement rage à la cour. Les manches, par exemple, étaient larges, avec des manchettes qui tombaient très précisément sur un point de broderie doré, juste au niveau des mains de la reine.

Cette configuration était reprise sur le corsage, assez haut pour être pudique, mais pas pour qu’on puisse oublier qu’Elayne était une femme. Célibataire, en outre…

Sa mère avait épousé un Cairhienien dès le début de son règne. Certains pouvaient se demander si Elayne n’allait pas l’imiter pour des raisons politiques.

Une autre explosion retentit. Au fil des jours, le vacarme des dragons devenait familier. Comme un roulement de tonnerre, mais en moins fort et plus régulier.

Elayne avait appris à cacher sa nervosité. Une leçon d’abord donnée par ses précepteurs, puis par les Aes Sedai. Quoi que puissent en penser des esprits chagrins, Elayne Trakand savait se contrôler quand il le fallait.

Gardant les mains sur ses genoux, elle se força au silence. Trahir de l’anxiété aurait été encore pire que de laisser transparaître de la colère.

Dyelin siégeait tout près du trône. Ses cheveux blonds défaits, la superbe noble dame brodait avec une intense concentration. Selon elle, s’occuper les mains aidait à se libérer l’esprit.

Morgase n’était pas présente. En ce jour, elle aurait trop détourné l’attention due à sa fille.

Elayne ne pouvait pas se permettre le même luxe que Dyelin. Elle, il fallait qu’on la voie en train de régner. Hélas, régner, ça consistait souvent à rester assise sur son trône, les yeux fixes, en s’efforçant d’être l’incarnation de la détermination et du calme. Tout ça alors qu’elle s’ennuyait ferme en attendant que les choses sérieuses commencent.