À part ces deux-là, la délégation comptait surtout des nobliaux. Ailil Riatin ne dirigeait pas sa maison, mais depuis la disparition de son frère – qui ressemblait de plus en plus à un décès –, elle exerçait le pouvoir. Et la maison Riatin n’était en aucune façon à négliger…
Mince, d’âge mûr, Ailil était grande pour une Cairhienienne. Vêtue d’une robe bleu rehaussé de rayures sur le corsage, elle portait une jupe à crinoline. Sa famille avait occupé le Trône du Soleil récemment – mais pour une durée relativement courte –, et elle était connue pour soutenir Elayne. En apparence, en tout cas.
Le seigneur et la dame Osiellin, le seigneur et la dame Chuliandred, le seigneur et la dame Hamarashle et le seigneur Mavabwin suivaient les deux nobles les plus importants. Tous avaient assez peu de pouvoir. Pour une raison ou pour une autre, ils devaient être de fervents adversaires d’Elayne.
Bref, une jolie bande d’inutiles bien coiffés, poudrés et bardés de bijoux et de dentelles.
— Mes seigneurs et mes dames, dit Elayne avant de citer chacune des maisons, avez-vous apprécié la démonstration d’Andor ?
— Au plus haut point, Majesté, répondit Lorstrum en inclinant la tête. Ces armes sont très… intrigantes.
À l’évidence, le bougre allait à la pêche aux informations. Mentalement, Elayne remercia ses précepteurs de l’avoir très tôt formée au Grand Jeu.
— Nous savons tous que l’Ultime Bataille est imminente, dit Elayne. J’ai pensé que le Cairhien méritait de connaître la puissance de son plus grand et plus amical allié. Dans un avenir très proche, nos deux pays devront compter l’un sur l’autre.
— C’est bien vrai, Majesté, dit Lorstrum.
— Majesté, intervint Bertome en faisant un pas en avant. (Il croisa les bras.) Je vous assure que le Cairhien se réjouit de la puissance et de la stabilité d’Andor.
Elayne dévisagea le noble. Était-ce une offre tarabiscotée de soutien ? Non, celui-là aussi allait à la pêche, cherchant à savoir si la reine d’Andor convoitait le Trône du Soleil.
Depuis qu’elle avait envoyé des Bras Rouges dans la capitale du Cairhien, les intentions d’Elayne auraient dû être claires. Mais pour les adeptes du Grand Jeu des maisons, ce n’était peut-être pas assez subtil.
— J’espère que le Cairhien bénéficiera de la même stabilité, dit Elayne, très prudente.
Plusieurs Cairhieniens approuvèrent du chef. Sans doute parce qu’ils la croyaient susceptible de proposer la couronne à l’un d’entre eux. De fait, avec le soutien d’Andor, la partie aurait été gagnée. Et Elayne aurait vu monter sur le trône un de ses « sympathisants ».
Une autre reine aurait misé sur ce tableau. Pas elle. La couronne serait pour sa tête !
— La conquête du trône est une opération très délicate, dit Lorstrum. Voire dangereuse, comme nous avons pu le constater par le passé. Et il y a tellement de gens… hésitants.
— Je comprends…, fit Elayne. Et je sais à quel point le Cairhien a vécu dans l’incertitude ces derniers mois.
Et maintenant, la manœuvre décisive.
Elayne prit une grande inspiration.
— Étant donné la puissance d’Andor, il semble que le moment soit idéal pour contracter une alliance solide. Pour tout dire, la couronne vient… hum… d’acquérir des domaines très importants et prospères. Et je m’aperçois que ces perles andoriennes n’ont plus de dirigeants…
Tout le monde se tut, même dans le petit salon. Les nobles andoriens avaient-ils bien entendu ? Elayne venait-elle de proposer à des étrangers de diriger des terres appartenant au royaume ?
Elayne étouffa un sourire. Lentement, l’idée cheminait sous les crânes. Le regard brillant, Lorstrum fit un petit signe de tête à la reine.
— Le Cairhien et Andor sont de très vieux compagnons de route, reprit Elayne, comme si cette idée venait vraiment de lui traverser l’esprit. Nos dames et nos seigneurs s’épousent entre eux, tissant entre nous des liens à la fois affectifs et familiaux. Tout bien réfléchi, je pense que ma cour n’aurait qu’à se féliciter de la sage influence de quelques seigneurs cairhieniens. De plus, ils seraient en mesure de m’en apprendre plus sur mon héritage, côté paternel…
Elayne chercha le regard de Lorstrum. Allait-il mordre à l’hameçon ? Au Cairhien, cet homme possédait un très petit domaine, mais son influence, pour l’instant, était majeure. Parallèlement, les terres saisies aux trois prisonnières comptaient parmi les plus vastes et prospères d’Andor.
Il fallait que Lorstrum comprenne ! Si Elayne s’emparait par la force du Trône du Soleil, le peuple et les nobles se révolteraient contre elle. Et si elle ne se trompait pas, Lorstrum serait en partie responsable de cette réaction.
Mais que se passerait-il si elle confiait des terres andoriennes à certains nobles du Cairhien, tissant ainsi des liens nouveaux entre les deux pays ? En outre, elle prouverait qu’elle n’avait aucune intention de dépouiller de leurs titres les dames et les seigneurs cairhieniens, bien au contraire.
S’ils comprenaient qu’elle n’avait aucune intention de les « détrousser » au profit de la noblesse andorienne, ces gens cesseraient-ils de s’inquiéter ?
— Je vois un grand potentiel à ces alliances, dit enfin Lorstrum.
Bertome approuva du chef.
— Moi aussi, je pense que c’est très séduisant.
Aucun des deux n’était prêt à céder ses terres, bien entendu. En revanche, ajouter à leur patrimoine des domaines andoriens leur souriait. Surtout ces domaines-là.
Elayne se radossa à son trône et tenta de calmer les battements affolés de son cœur.
— J’ai un domaine de plus à attribuer, dit-elle. Mais je crois qu’il peut être divisé…
Pour s’assurer du soutien d’Ailil, il faudrait qu’elle ait aussi quelque chose.
Et maintenant, il fallait passer à la deuxième partie du plan.
— Dame Sarand ! appela Elayne.
Digne malgré ses haillons, Elenia avança jusqu’au trône.
— La couronne n’est pas exempte de clémence, tu le sais. Si Andor ne peut pas te pardonner le mal que tu lui as fait, d’autres pays n’auront pas les mêmes préventions. Dis-moi, si le trône te proposait de nouvelles terres, saisirais-tu cette occasion ?
— De nouvelles terres, Majesté ? De quoi s’agit-il exactement ?
— Une union entre le Cairhien et Andor serait fertile en séduisantes occasions. As-tu entendu parler de l’alliance entre la couronne et le Ghealdan ? Peut-être sais-tu que des terres ont récemment été « revitalisées », dans l’ouest du royaume. Bref, nous vivons une époque riche en possibilités. Si je vous trouvais, à toi et à ton mari, un endroit où fonder une nouvelle maison au Cairhien, saisiriez-vous l’occasion au vol ?
— Eh bien… j’y réfléchirais, c’est sûr, Majesté…
Dans le regard d’Elenia, une étincelle d’espoir dansait de nouveau.
Elayne se tourna vers les nobles du Cairhien.
— Afin que tout ça soit faisable, dit-elle, il est obligatoire que j’aie l’autorité pour parler à la fois au nom d’Andor et du Cairhien. Combien de temps faudrait-il pour que ce soit possible ?
— Renvoyez-moi au pays via un de vos étranges portails, dit Lorstrum, et donnez-moi une heure.
— Trente minutes ! surenchérit Bertome. C’est tout ce qu’il me faudra, Majesté.
Du regard, il défia Lorstrum.
— Ne lésinons pas et partons sur une heure…, dit Elayne en levant les mains.
— Bon, fit Birgitte dès que la porte du petit salon fut refermée, au nom de la maudite main gauche du Ténébreux, que vient-il de se passer, exactement ?