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— Quel message, seigneur ?

Rand parut soudain… distant.

— Dis-leur que j’ai eu tort. Que nous ne sommes pas des armes mais des hommes. Ça les aidera peut-être. Mais sois prudent, ça peut être dangereux.

» Après, viens me faire ton rapport. Là-bas, je devrai réparer des dégâts, mais je risque de tomber dans un piège plus dangereux que tous ceux que j’ai évités jusque-là. Tant de problèmes ont besoin d’être réglés. Et il n’existe qu’un seul exemplaire de Rand al’Thor ! Naeff, vas-y à ma place, pour le moment. Il me faut des informations.

— Je… Oui, seigneur.

Naeff parut troublé, mais il sortit de la pièce afin d’exécuter ses ordres.

Rand prit une grande inspiration puis il massa le moignon de sa main gauche.

— Tu es sûr de ne pas vouloir emmener plus de gens ? demanda Min.

— Certain. Cadsuane, prépare-toi à ouvrir un portail et à nous conduire… là où il faut.

— Nous allons à Far Madding, mon garçon. Tu n’as pas oublié, je pense, qu’on nous empêchera de nous unir à la Source, une fois entre ces murs.

Rand sourit.

— Et toi, tu portes un filet-paralis complet dans les cheveux, avec un Puits inclus. Je suis certain que ça suffira à générer un seul portail.

Cadsuane resta impassible.

— Un filet-paralis ? Je n’ai jamais entendu ces mots-là.

— Cadsuane Sedai, dit Rand sans s’énerver, ton filet compte quelques ornements que je ne connais pas. Je suppose donc qu’il a été créé au moment de la Dislocation. Mais j’étais là quand le premier de ces artefacts fut fabriqué, et j’ai porté le prototype destiné aux hommes.

Un grand silence suivit cette révélation.

— Eh bien, mon garçon, tu…

— Renonceras-tu un jour à cette coquetterie, Cadsuane Sedai ? M’appeler « mon garçon » ? Je ne m’en formalise plus, mais ça reste… bizarre. Le jour où je suis mort, durant l’Âge des Légendes, j’avais quatre cents ans. Selon moi, ça fait de toi ma cadette d’au moins quatre ou cinq décennies. Je te manifeste du respect. Ne serait-il pas temps que tu me rendes la pareille ? Si ça te chante, appelle-moi Rand Sedai. À ma connaissance, je suis le seul Aes Sedai masculin légitime encore en vie – qui ne s’est jamais tourné vers les Ténèbres, en tout cas.

Cadsuane pâlit assez pour que ça se remarque.

Rand eut un sourire presque amical.

— Tu as voulu venir et danser avec le Dragon Réincarné, Cadsuane. Je suis ce qu’il faut que je sois. Cela dit, rassure-toi : tu combats les Rejetés, mais à tes côtés, tu as un homme aussi vieux qu’eux. (Rand se détourna de la sœur, le regard soudain distant.) Hélas, le grand âge n’est pas nécessairement une preuve de sagesse. Autant souhaiter que le Ténébreux décide soudain de nous laisser en paix.

Rand prit Min par le bras. Ensemble, ils traversèrent le portail de Narishma. Au-delà, des Promises attendaient dans une petite clairière, surveillant quelques chevaux.

Min se hissa en selle et regarda Cadsuane. Elle semblait troublée, et il y avait de quoi. Quand Rand parlait ainsi, elle-même était plus perturbée qu’elle voulait bien l’admettre.

Sortant du couvert des arbres, la petite colonne prit la direction de Far Madding, une grande cité bâtie sur une île, au milieu d’un lac. Sur les berges, une armée aux centaines d’étendards avait établi son camp.

— C’est depuis toujours une ville qui compte, dit Rand, le regard encore distant. Le Gardien est plus récent, mais Far Madding est là depuis des lustres. Un caillou dans notre chaussure, déjà au temps où elle se nommait Aren Deshar… L’enclave des Incastars, des gens qui avaient peur des merveilles et du progrès… Au bout du compte, il faut avouer qu’ils avaient une bonne raison… Combien j’aimerais avoir écouté Gilgame…

— Rand ? souffla Min.

— Oui ? répondit le Dragon, arraché à sa rêverie.

— Ce que tu dis, c’est vrai ? Tu as quatre cents ans ?

— Plutôt quatre cent cinquante, je suppose… Doit-on ajouter mes années passées dans cet Âge ? (Rand regarda Min.) Tu es inquiète, pas vrai ? Tu te demandes si je suis toujours l’homme que tu as connu ? Une fichue tête de pioche de berger !

— Tu as tout ça dans ta mémoire ? Tout ce passé ?

— Des souvenirs, seulement…

— Mais tu es lui, Rand. Tu parles comme si tu étais vraiment l’homme qui a tenté de sceller la brèche. Et comme si tu connaissais intimement tous les Rejetés.

Rand chevaucha un moment en silence.

— Je suis lui, oui… Enfin, je crois… Mais tu passes à côté de quelque chose : si je suis lui aujourd’hui, il a toujours été moi. Et j’ai toujours été lui. Je ne vais pas changer simplement parce que mes souvenirs reviennent. Avant, j’étais le même. Et je suis moi. Comme depuis toujours.

— Lews Therin était fou.

— À la fin, oui… Et il a commis des erreurs. Comme moi. Je suis devenu arrogant et désespéré. Mais cette fois, il y a une différence. Très grande.

— Laquelle ?

Rand sourit.

— Cette fois, j’ai été mieux éduqué.

Min s’avisa qu’elle souriait aussi.

— Tu me connais, Min… Eh bien, je te jure que je me sens plus moi-même que depuis des mois. Plus que lorsque j’étais Lews Therin, si une telle remarque peut avoir un sens. C’est grâce à Tam et aux gens qui m’entourent. Toi, Perrin, Nynaeve, Mat, Aviendha, Elayne, Moiraine… Le Ténébreux a vraiment essayé de me briser. Avec celui que j’étais jadis, il aurait sûrement réussi.

Dans la prairie qui entourait Far Madding – comme partout ailleurs – il ne restait plus rien de vert. La situation s’aggravait de jour en jour.

Fais comme si la nature sommeillait… La terre n’est pas morte… Elle attend d’avoir passé l’hiver…

Un hiver de tempête et de guerre.

Derrière les deux jeunes gens, Narishma siffla entre ses dents. Le regardant, Min vit que ses traits s’étaient durcis. À l’évidence, ils venaient d’entrer dans la zone d’influence du Gardien.

Rand ne laissa pas paraître s’il s’en était aperçu. Quand il canalisait, il ne semblait plus être frappé par son étrange maladie. Min en était soulagée – sauf s’il simulait.

La jeune femme se concentra sur le problème du jour. Les Frontaliers n’avaient jamais expliqué pourquoi, au mépris de toutes leurs coutumes et de la logique, ils s’étaient mis en marche vers le sud pour trouver Rand.

Chez eux, on avait besoin de leur présence. À Maradon, l’intervention de Rand avait sauvé ce qui restait de la ville, mais si des attaques de ce genre se produisaient tout au long de la frontière avec la Flétrissure…

Vingt soldats à la lance ornée d’un fanion rouge interceptèrent la colonne avant qu’elle ait atteint l’armée des Frontaliers.

Rand tira sur ses rênes et attendit que ces hommes aient approché.

— Rand al’Thor, déclara un des hommes, nous sommes les représentants de l’Union de la Frontière. Et nous t’escorterons.

Rand acquiesça. La colonne repartit, cette fois avec une garde d’honneur.

— Il ne t’a pas appelé « seigneur Dragon », souffla Min à son compagnon.

Rand hocha pensivement la tête. Les Frontaliers refusaient peut-être de croire qu’il était le Dragon Réincarné.

— Ne te montre pas arrogant ici, Rand al’Thor, dit Cadsuane, sa monture arrivant au niveau de celle du jeune homme. Mais ne te laisse pas humilier non plus. Beaucoup de Frontaliers respectent la force, quand ils la rencontrent.