Выбрать главу

Eh bien, eh bien… Au lieu de lui donner du « mon garçon », Cadsuane appelait Rand par son nom. Une petite victoire qui arracha un sourire à Min.

— Le portail sera prêt en permanence, continua Cadsuane, plus bas, mais il sera très petit. Le Puits me fournira juste assez de Pouvoir pour qu’on ait la place de passer un par un. Il serait préférable de ne pas en avoir besoin. Ces gens sont prêts à se battre pour toi, j’en suis sûre. Bientôt, ils le désireront ardemment. Pour les en empêcher, il faudrait vraiment multiplier les bourdes.

— C’est plus compliqué que ça, Cadsuane Sedai, répondit Rand, lui aussi à voix basse. Quelque chose les a attirés vers le sud. C’est un défi – de ceux que je ne sais pas trop comment relever. Mais merci de me donner ton avis…

Cadsuane hocha gravement la tête.

Au bout d’un moment, Min aperçut une rangée de silhouettes un peu devant l’armée. Dans leur dos, des milliers de soldats attendaient.

Des braves du Saldaea, avec leurs jambes arquées ; du Shienar, arborant leur célèbre toupet ; de l’Arafel, deux épées croisées accrochées dans le dos ; et du Kandor, avec leur barbe fourchue.

Les gens qui attendaient devant ces troupes étaient à pied et ils portaient leurs plus beaux atours.

Deux hommes et deux femmes avec des Aes Sedai à leurs côtés et ce qui semblait être des aides de camp.

— La femme du milieu est la reine Ethenielle, souffla Cadsuane. Une personne austère mais juste. Elle est connue pour se mêler des affaires des nations du Sud. Selon moi, les autres la laisseront diriger les débats. Le bel homme, à côté d’elle, se nomme Paitar Nachiman. C’est le roi de l’Arafel.

— Un bel homme, lui ? répéta Min en étudiant le vieux souverain.

— Une question de perspective, mon enfant, répondit Cadsuane, imperturbable. Naguère, il était universellement connu pour son visage, et il l’est encore à cause de son épée. Sur son flanc, c’est le roi du Shienar, Easar Togita.

— Il est si triste…, dit Rand. De qui porte-t-il le deuil ?

Min plissa le front. À ses yeux, Easar ne paraissait pas triste, mais plutôt… solennel et grave.

— C’est un Frontalier, dit Cadsuane. Toute sa vie, il l’a passée à combattre les Trollocs. Du coup, il a perdu une longue liste d’amis et de personnes chères. Sa femme est morte il y a quelques années. On lui prête l’âme d’un poète, mais c’est un homme austère. Si tu te gagnes son respect, ce sera déjà un très bon point.

— Donc, dit Rand, l’autre femme, c’est la reine Tenobia. Je regrette vraiment que Bashere ne soit pas là.

De l’aveu même du maréchal, le voir aurait fait enrager Tenobia. Sur ce point, Rand avait écouté la voix de la raison.

— Tenobia, dit Cadsuane, c’est un feu de forêt. Jeune, impertinente et téméraire. Ne commence surtout pas à polémiquer avec elle.

Rand fit signe qu’il avait compris.

— Min ? demanda-t-il.

— Une lance flotte au-dessus de sa tête, répondit la jeune femme. Ensanglantée mais brillant quand même à la lumière. Ethenielle se mariera bientôt – je peux le dire à cause des colombes, dans son aura. Aujourd’hui, elle a prévu de faire quelque chose de dangereux, alors, sois très prudent. Les hommes ont des épées, des boucliers et des flèches dans leur aura. Tous les deux combattront bientôt.

— Pendant l’Ultime Bataille ?

— Je ne sais pas…, reconnut Min. Ça peut être aussi aujourd’hui…

L’escorte des jeunes gens les conduisit jusqu’aux quatre monarques. Rand mit pied à terre et flatta l’encolure de Tai’daishar, qui semblait nerveux. Min et Narishma voulurent descendre de selle, mais Rand leva la main pour les en empêcher.

— Le sombre crétin…, marmonna Cadsuane à la seule intention de Min. Il me demande d’avoir un portail prêt, et il nous laisse en plan ?

— Il veut que vous soyez en mesure de me tirer de là, souffla Min. Le connaissant, je sais qu’il s’inquiète plus pour moi que pour lui. Quel crétin, en effet !

Cadsuane eut l’air étonnée, puis elle sourit et tourna la tête pour observer Rand.

Il approcha des monarques, s’immobilisa et écarta les mains comme pour demander : « Maintenant, puis-je savoir ce que vous me voulez ? »

Comme Cadsuane le soupçonnait, Ethenielle prit les choses en main. Ses cheveux noirs tirés en arrière et noués par un ruban, cette femme plutôt replète avança vers Rand. Près d’elle, un homme portait sur ses bras une épée dans son fourreau, garde orientée vers la reine.

Les Promises s’agitèrent nerveusement puis vinrent flanquer Rand. Comme d’habitude, elles supposaient que l’ordre de rester en arrière ne les concernait pas.

Ethenielle leva une main et gifla le Dragon.

Narishma jura entre ses dents tandis que les Promises relevaient leur voile et saisissaient leurs lances. Min fit avancer son cheval, franchissant la ligne de gardes de l’escorte.

— Arrêtez ! cria Rand en levant de nouveau la main.

Il se retourna et regarda les Promises.

Min tira sur les rênes de sa jument et lui parla doucement pour la calmer. À contrecœur, les Promises reculèrent et Cadsuane fit discrètement avancer sa monture pour se porter au niveau de Min.

Rand se tourna de nouveau vers Ethenielle puis se massa la joue.

— Majesté, j’espère que c’est un salut traditionnel du Kandor.

La reine arqua un sourcil, puis elle fit un petit geste. Le roi Easar avança, se campa devant Rand et le souffleta avec une telle violence qu’il faillit tomber.

Le Dragon conserva son équilibre et indiqua de nouveau aux Promises de ne pas intervenir. Du sang coulant sur son menton, il soutint le regard d’Easar.

Le roi du Shienar l’étudia un moment, puis il hocha la tête et s’écarta.

Tenobia le remplaça et gifla Rand de la main gauche. Dans le lien, Min capta de la douleur. D’ailleurs, après ce coup magistral, Tenobia secoua frénétiquement sa main.

Paitar passa le dernier. Les mains dans le dos, il avança, l’air pensif. Puis il s’arrêta devant Rand, tendit un bras et tapota le sang, sur la joue du Dragon. Ensuite, il le souffleta à son tour, si fort que du sang jaillit de sa bouche et qu’il tomba à genoux.

Min n’y tint plus.

— Rand ! cria-t-elle en sautant de selle.

Elle approcha du jeune homme, l’aida à garder son équilibre et foudroya du regard les quatre têtes couronnées.

— Comment osez-vous ? Il est venu en paix.

— En paix ? répéta Paitar. Non, jeune dame, il n’est pas venu en paix en ce monde où il a semé la terreur, le chaos et la destruction.

— Ainsi que le prédisaient les prophéties, dit Cadsuane.

Elle approcha pendant que Min aidait Rand à se relever.

— Vous lui avez fait porter le fardeau de tout un Âge ! continua la légende. On ne peut pas embaucher un homme pour qu’il reconstruise une maison et lui reprocher d’avoir abattu un mur afin de bien faire son travail.

— Si on présume qu’il est bien le Dragon Réincarné, lâcha Tenobia. (Elle croisa les bras.) Nous…

Elle se tut, car Rand, lentement, était en train de dégainer Callandor, dont la lame brillante faisait grincer son fourreau.

— Et cette lame, tu nies son existence, reine Tenobia, Bouclier du Nord, Épée de la Flétrissure et Haute Chaire de la maison Kazadi ? Peux-tu la regarder et m’accuser d’être un faux Dragon ?

Tenobia en resta coite. Easar, lui, hocha la tête.

Derrière les souverains, en silence, les soldats observaient la scène, leurs armes levées. Comme pour saluer – ou préluder à une attaque. Du coin de l’œil, Min vit que les remparts de Far Madding étaient bondés de monde.

— Entrons dans le vif du sujet, dit Easar. Ethenielle ?

— Oui, allons-y ! Voici ce que j’ai à dire, Rand al’Thor. Même si tu nous prouves que tu es le Dragon Réincarné, tu auras encore de lourds comptes à rendre.