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— Tu pourras m’écorcher vif si tu veux, Ethenielle, dit Rand en rengainant Callandor. Mais après que j’en aurai décousu avec le Ténébreux.

— Rand al’Thor, dit Paitar, j’ai pour toi une question à laquelle la réponse déterminera l’issue de cette journée.

— Quelle question ? demanda Cadsuane.

Rand leva la main.

— Cadsuane, je t’en prie… Seigneur Paitar, je le vois dans tes yeux : tu sais que je suis le Dragon Réincarné. Ta question est-elle nécessaire ?

— Elle est vitale, seigneur al’Thor. C’est elle qui nous a conduits ici, même si mes alliés ne le savaient pas au début. Depuis toujours, je crois que tu es le Dragon Réincarné. Ma quête n’en est que plus cruciale.

Min plissa le front. Comme s’il voulait la dégainer, le vieux roi posa la main sur la poignée de son épée. Les Promises se tendirent, et Min s’avisa que Paitar était beaucoup trop près de Rand.

Il pourrait le décapiter en un éclair. Et il s’est placé très précisément pour pouvoir le faire.

Rand soutint le regard du monarque.

— Pose ta question.

— Comment est morte Tellindal Tirraso ?

— Qui ? demanda Min à Cadsuane.

Décontenancée, l’Aes Sedai secoua la tête.

— Comment connais-tu ce nom ? demanda Rand.

— Réponds à la question ! lança Easar, lui aussi prêt à dégainer son arme.

Derrière les monarques, des centaines d’hommes se préparèrent.

— Tellindal Tirraso était une fonctionnaire de l’Âge des Légendes. Quand Demandred est venu m’affronter, après avoir trouvé les Quatre-vingt-un, elle est tombée pendant le combat, foudroyée par un éclair. Mais j’avais son sang sur les mains… Comment connais-tu ce nom ?

Ethenielle regarda Easar, Tenobia et enfin Paitar. Ce dernier hocha la tête, ferma les yeux et lâcha un soupir de soulagement. Puis il éloigna sa main de son arme.

— Rand al’Thor, dit Ethenielle, Dragon Réincarné, veux-tu bien venir t’asseoir afin de parler avec nous ? Nous répondrons à toutes tes questions.

— Pourquoi n’ai-je jamais entendu parler de cette prophétie, en supposant qu’elle existe ? demanda Cadsuane.

— Sa nature même exigeait qu’elle reste secrète, répondit Paitar.

Tous avaient pris place sous une grande tente, au milieu du camp des Frontaliers. Très mal à l’aise dans cet environnement, Cadsuane peinait à le cacher. Cet idiot de garçon – quel que soit son âge, il serait à jamais un idiot de garçon – semblait comme un poisson dans l’eau.

Treize Aes Sedai attendaient dehors, parce que la tente n’était quand même pas un pavillon. Treize ! Et cette andouille d’al’Thor n’avait même pas tressailli. Quel homme capable de canaliser pouvait rester de marbre alors qu’il y avait treize sœurs dans le coin ?

Il a changé, pensa Cadsuane. Il va falloir que je l’accepte…

Cela dit, il avait encore besoin d’elle. Presque toujours, les hommes comme lui devenaient trop confiants. Quelques revers de fortune, et il s’emmêlerait les pinceaux, se retrouvant dans la mouise.

Cela posé, la légende était fière de lui. À contrecœur et… modérément.

— Cette prophétie a été délivrée par une Aes Sedai de ma lignée, reprit Paitar. (Avant de continuer, il but une gorgée d’infusion.) Mon ancêtre, Reo Myershi, fut le seul être humain à l’entendre. Il ordonna qu’elle soit transmise de monarque en monarque, jusqu’à aujourd’hui.

— Récite-la pour moi, dit Rand. Je t’en prie.

— « Je l’ai vu face à toi. Lui, l’homme qui a vécu plusieurs vies. Celui qui sème la mort et qui a fait jaillir du sol une montagne. Il détruira ce qui doit l’être, mais d’abord, il se tiendra ici, devant notre roi. Souverain, tu le feras saigner, afin d’évaluer son calme. Puis il devra parler ! Comment a péri celle qui est tombée ? Tellindal Tirraso, assassinée de sa main – l’obscurité qui vient un jour après la lumière. Tu devras poser la question, et connaître ainsi ton destin. S’il ne peut pas répondre… »

Le roi s’interrompit.

— La suite ? demanda Min.

— « S’il ne peut pas répondre, alors, tout sera perdu. Sans délai, tu mettras fin à sa vie, pour que les derniers jours puissent essuyer la tempête. Ainsi, la Lumière ne sera pas consumée par celui qui aurait dû la préserver. Je l’ai vu… et j’ai pleuré. »

— Vous êtes venu pour le tuer, accusa Cadsuane.

— Non, pour le mettre à l’épreuve, corrigea Tenobia. Du moins, c’est ce qui fut décidé, une fois que Paitar nous a parlé de la prophétie.

— Vous ne savez pas combien vous êtes passés près de la fin…, dit Rand. Si j’étais venu vous voir un peu plus tôt, j’aurais répondu à vos coups par des Torrents de Feu.

— Dans le cercle d’influence du Gardien ? railla Tenobia, dédaigneuse.

— Le Gardien neutralise le Pouvoir de l’Unique, murmura Rand. Seulement lui…

Que veut-il dire par là ? se demanda Cadsuane, troublée.

— Nous connaissions les risques, affirma Ethenielle, pleine d’orgueil. J’ai exigé l’honneur de te frapper la première. Si nous étions tombés, nos armées avaient ordre d’attaquer.

— Ma famille a analysé cent fois cette prophétie, dit Paitar. Son sens semblait limpide. Il nous revenait de mettre à l’épreuve le seigneur Dragon. Afin de savoir s’il méritait de participer à l’Ultime Bataille.

— Il y a un mois, dit Rand, je n’aurais pas disposé des souvenirs permettant de vous répondre. C’était un pari fou ! Si vous m’aviez tué, tout aurait été perdu.

— Un pari, oui, admit Paitar. Un autre homme se serait peut-être dressé à ta place.

— Non, répondit Rand. Cette prophétie est exactement comme les autres. Pas un conseil, mais la description de ce qui doit arriver.

— Je vois les choses différemment, Rand al’Thor, dit Paitar. Et les autres sont d’accord avec moi.

— Il faut noter, intervint Ethenielle, que je ne suis pas venue dans le Sud à cause de cette prédiction. Mon but était de remettre un peu de bon sens dans ce monde. Et puis…

Elle fit la moue.

— Quoi ? demanda Cadsuane.

Elle goûta son infusion – très bonne, comme c’était devenu la règle à proximité du garçon, ces derniers temps.

— Les tempêtes, expliqua Tenobia. La neige nous a bloqués. Ensuite, vous trouver s’est révélé plus difficile que prévu. Ces portails… Pourrez-vous enseigner les tissages à nos Aes Sedai ?

— Je ferai en sorte qu’on les forme en échange d’une promesse, dit Rand. Vous allez tous me jurer allégeance. Car j’ai besoin de vous.

— Nous sommes des monarques ! s’indigna Tenobia. Contrairement à mon oncle, je ne me prosternerai pas devant toi. Au fait, il faudra que nous parlions de Bashere…

— Nos serments vont aux pays que nous protégeons, dit Easar.

— Comme vous voudrez… Un jour, je vous ai lancé un ultimatum. Mal formulé, et je le regrette, mais je reste pour vous le seul chemin qui mène à l’Ultime Bataille. Sans moi, vous croupirez ici, à ces centaines de lieues des pays que vous êtes censés protéger.

Rand dévisagea les souverains, puis il se leva et aida Min à l’imiter.

— Demain, je rencontrerai les monarques du monde. Après, je partirai pour le mont Shayol Ghul, où je briserai les derniers sceaux de la prison du Ténébreux. Bonne journée.

Cadsuane ne se leva pas, restant à siroter son infusion. Les quatre souverains semblaient sonnés. De fait, en matière de dramatisation, le garçon avait fait de sacrés progrès.

— Pardon ? s’écria enfin Paitar en se levant. Tu vas faire quoi, exactement ?

Rand se retourna.

— Je vais briser les sceaux, seigneur Paitar. Afin de détruire ce qui doit l’être, comme l’annonce ta prophétie. Tu ne m’en empêcheras pas, puisque ta propre prédiction confirme que je le ferai. Il y a peu, je suis intervenu pour empêcher Maradon de tomber. C’est passé près, Tenobia. Les murs sont en ruine et tes soldats ont payé un lourd tribut. Avec de l’aide, j’ai pu sauver la ville – de justesse. Vos pays ont besoin de vous ! Donc, vous avez deux options : me jurer allégeance ou rester ici et laisser les peuples se battre à votre place.