Cadsuane finit son infusion. Les choses allaient un peu trop loin.
— Je vous laisse débattre de ma proposition, conclut Rand. Vous avez une heure… Mais avant de commencer, pouvez-vous envoyer chercher quelqu’un pour moi ? Dans vos armées, il y a un homme nommé Hurin. J’aimerais lui faire mes excuses.
Les monarques restèrent sidérés.
Cadsuane se leva avec l’intention d’aller parler aux sœurs qui attendaient dehors. En connaissant quelques-unes, elle avait besoin de découvrir les autres. La décision des Frontaliers, elle, la laissait de marbre. Al’Thor les tenait.
Une autre armée sous son étendard… Je n’aurais pas cru qu’il réussirait ce coup-là.
Un jour de plus, et tout commencerait.
Lumière, j’espère que nous sommes prêts.
52
Des bottes
Elayne se cala confortablement sur la selle de Miroir. Cette jument blanche du Saldaea à la magnifique crinière était le joyau des écuries royales. Ornée de motifs rouge et or, la selle aussi était un petit bijou. Le genre qu’on utilise pour un triomphe…
Birgitte chevauchait Levant, qui comptait lui aussi parmi les meilleurs destriers des écuries. De vraies flèches, tous les deux… Birgitte les avaient choisis surtout pour ça, car elle s’attendait à devoir galoper.
La Championne portait autour du cou une copie du médaillon de Mat. D’une forme différente, cependant, avec une rose du côté face. Dans sa poche, Elayne en cachait une autre, enveloppée dans du tissu.
Le matin même, elle avait tenté d’en fabriquer une nouvelle, mais le bijou avait fondu, manquant flanquer le feu à sa coiffeuse. Sans avoir l’original pour modèle, c’était beaucoup plus compliqué. En d’autres termes, son rêve – en distribuer à toutes ses gardes du corps – n’était pas près de se réaliser, sauf si elle parvenait à convaincre Mat de lui confier de nouveau son médaillon.
Sur la grand-place du palais, la garde rapprochée d’Elayne les entourait, Birgitte et elle. Cent soldats en tout. Soixante-quinze Gardes masculins et vingt-cinq féminins. Une escorte réduite, mais dont elle se serait bien passée, si elle avait pu. En aucun cas il ne fallait qu’on puisse la prendre pour une conquérante.
— Je n’aime pas ça, maugréa Birgitte.
— Tu détestes tout, ces derniers temps. De jour en jour, tu deviens de plus en plus irritable.
— Parce que tu es de plus en plus folle et inconsciente.
— Allons, n’exagère pas ! J’ai déjà fait des choses plus idiotes.
— Oui, parce que tu n’as jamais reculé devant rien.
— Tout ira bien, tu verras, fit la reine en tournant la tête en direction du sud.
— Pourquoi regardes-tu sans cesse par là ?
— Rand…, souffla Elayne.
De nouveau, elle sentait la chaleur qui émanait du nœud d’émotions, dans un coin de son esprit.
— Il se prépare pour quelque chose… Et il est troublé, mais en même temps très serein.
Lumière ! Cet homme était si déconcertant.
Si le délai d’origine était maintenu, la rencontre aurait lieu le lendemain. Egwene avait raison : briser les sceaux serait de la folie. Mais Rand entendrait la voix de la sagesse.
Alise était de l’expédition, accompagnée par trois membres de la Famille. Sarasia, une femme replète aux allures maternelles, Kenna à la peau noire et aux cheveux tressés et la superbe Nashia au visage juvénile.
Toutes quatre prirent position sur les flancs d’Elayne. Deux seulement étaient assez puissantes pour ouvrir un portail – dans la Famille, on était en moyenne plus faible que parmi les sœurs. Mais ça suffirait si Elayne, par malheur, ne parvenait pas à s’unir à la Source.
— Vous pouvez faire quelque chose pour empêcher des archers de la cribler de flèches ? demanda Birgitte à Alise. Un genre de tissage ?
Alise inclina pensivement la tête.
— J’en connais un qui pourrait aider, mais je ne l’ai jamais essayé.
Une autre femme de la Famille venait d’ouvrir un portail, devant la colonne. Il donnait sur une prairie jaunie et desséchée, à l’extérieur de Cairhien. Une petite armée attendait là, chaque homme portant la cuirasse et le casque en forme de cloche réglementaires dans les rangs cairhieniens.
Avec leur uniforme sombre rayé aux couleurs de leur maison, les officiers étaient faciles à repérer. Et ils portaient des fanions qui dépassaient de leur dos.
En uniforme vert rayé de pourpre, Lorstrum se tenait en tête de ses troupes. Bertome occupait la même position devant les siennes. Deux forces de taille équivalente. Cinq mille hommes chacune… Les quatre autres maisons avaient envoyé des contingents plus réduits.
— S’ils veulent te faire prisonnière, marmonna Birgitte, tu leur en offres l’occasion sur un plateau.
— Il n’y a aucune façon de réussir ça sans prendre de risques, rappela la reine. Sauf si je décidais de rester au palais et de lancer mon armée dans l’aventure. Avec pour résultat une rébellion au Cairhien et la fin de mon règne en Andor. (Elle regarda sa Championne.) Je suis couronnée, Birgitte. Tu ne pourras plus me tenir loin du danger. Pas plus que tu pourrais protéger un soldat donné sur un champ de bataille.
Birgitte acquiesça.
— D’accord, mais reste bien à côté de moi et de Guybon.
Monté sur un hongre tacheté, le fidèle Guybon approchait, justement. Avec Birgitte sur un flanc et l’officier sur l’autre – chacun ayant une monture plus grande que la sienne –, un éventuel tueur aurait une très mauvaise ligne de tir.
Risquer la vie de ses amis pour protéger la sienne… Ce serait le lot d’Elayne jusqu’à la fin de ses jours, désormais…
Elle talonna Miroir et, suivie par son escorte, franchit le portail pour fouler le sol du Cairhien.
Les dames et les seigneurs cairhieniens, tous à cheval, s’inclinèrent pour saluer la reine – avec une ferveur nouvelle, comparée à ce qui s’était passé lors de la précédente rencontre, dans la salle du trône.
Le spectacle venait de commencer !
La cité était toute proche, ses murs encore noircis après le combat contre les Shaido.
Alors que le portail se dissipait dans leur dos, Elayne sentit la tension de sa Championne. Les membres de la Famille s’unirent à la Source. Alise, quant à elle, réalisa un tissage assez inhabituel – un petit tourbillon qui soufflait autour de la reine et de sa garde rapprochée. Très vif, il dévierait les flèches…
L’anxiété de Birgitte étant contagieuse, Elayne se surprit à serrer ses rênes à s’en faire blanchir les phalanges. À Cairhien, sous un ciel plombé, l’air était plus sec et sentait la poussière.
Des soldats cairhieniens formèrent un cercle autour du petit groupe d’Andoriens en uniforme blanc et rouge. En majorité, les forces du Cairhien étaient composées de fantassins, mais il y avait aussi un escadron de cavalerie lourde. Sur leur monture caparaçonnée, des hommes pointaient leur lance vers le ciel. En rangées impeccables, ils protégeaient Elayne – ou la gardaient déjà prisonnière.
Sur son étalon bai, Lorstrum approcha du premier cercle des défenseurs de la reine. Interrogée du regard par Guybon, Elayne lui fit signe de laisser passer le seigneur.
— La ville est sur les dents, Majesté, dit Lorstrum.