Birgitte prit la précaution de placer sa monture entre celle du Cairhienien et la jument d’Elayne.
— Il y circule des rumeurs désobligeantes sur votre… ascension.
Des rumeurs que tu as probablement lancées, pensa la fille de Morgase. Avant de changer d’avis et de me soutenir.
— Le peuple ne se révolterait pas contre les troupes du Cairhien, quand même ?
— Je l’espère…
Sous sa coiffe verte, le seigneur dévisagea Elayne. Comme il était de mise ici, il portait une redingote noire ornée sur le devant de rayures aux couleurs de sa maison. Le genre de tenue qu’il aurait choisie pour aller au bal. Une façon d’exprimer sa sérénité. Ses forces n’entendaient pas conquérir la ville, mais seulement honorer la nouvelle reine.
— Je doute qu’il y ait une résistance armée, mais je tenais à vous prévenir.
Lorstrum s’inclina respectueusement. Conscient d’être manipulé, il acceptait la manœuvre et jouait le jeu. Dans les années à venir, Elayne aurait intérêt à garder un œil sur lui.
Toute en lignes droites et en tours fortifiées, Cairhien était une cité fonctionnelle. On y trouvait de beaux spécimens d’architecture, mais sans comparaison possible avec Caemlyn ou Tar Valon.
La rivière Alguenya sur sa droite, la colonne franchit les portes septentrionales.
Une foule attendait dans les rues. Sur ce plan, Lorstrum et les autres avaient bien fait leur travail. Des vivats retentirent, sûrement encouragés par des courtisans soigneusement postés.
Elayne en fut néanmoins surprise. Elle s’attendait à de l’hostilité. Et il y en avait, par exemple sous la forme de détritus jetés sur la colonne depuis les tréfonds de l’assistance. Et des insultes fusaient parfois. Mais dans l’ensemble, l’atmosphère était à la joie.
Alors qu’elle descendait une large avenue flanquée de ces bâtiments rectangulaires dont les Cairhieniens raffolaient, Elayne s’avisa que les gens, peut-être, attendaient un événement de ce genre. Qui sait s’ils n’en discutaient pas, faisant circuler des fadaises ? Celles, justement, dont Norry s’était fait l’écho.
Aujourd’hui, l’humeur se révélait davantage à l’inquiétude qu’à la résistance. Après la mort du roi, ses assassins courant toujours, le seigneur Dragon semblait avoir abandonné les Cairhieniens à leur sort.
Elayne se sentit plus confiante que jamais. Cairhien était une ville blessée, comme en témoignaient les vestiges de la porte principale. Ici, afin d’être jetés du haut des murs, des pavés avaient été arrachés et jamais remplacés. On eût dit que la ville ne s’était pas vraiment remise de la guerre des Aiels. Les échafaudages oubliés, aux environs des tours tronquées, étaient une manière très directe de le clamer sur tous les toits.
Ce maudit Grand Jeu restait un fléau majeur. Elayne pourrait-elle y changer quelque chose ? Comme si elles savaient dans quel bourbier s’était fourrée leur nation, les foules dont la jeune reine entendait les cris de joie semblaient conscientes que leur patrie était au bord du gouffre.
Mieux valait tenter de voler les lances d’un Aiel plutôt que de priver les Cairhieniens de leur lucidité. Mais ces gens, Elayne entendait leur apprendre la vraie loyauté, celle qui s’attachait au pays et au trône. À condition que ceux-ci soient dignes d’allégeance, bien entendu.
Le Palais du Soleil se dressait au centre exact de la ville. Comme le reste, il était carré et anguleux, mais ici, ces caractéristiques ajoutaient à sa force et à sa grandeur.
Malgré l’aile détruite, là où avait eu lieu l’attentat contre Rand, le palais restait un bâtiment qui en imposait.
D’autres nobles attendaient ici, devant des calèches ornementées ou sur des marches de marbre. Parmi les femmes en jupe à crinoline et les hommes en veste sombre, pas mal semblaient sceptiques et d’autres franchement étonnés.
Elayne coula à Birgitte un regard satisfait.
— Ça fonctionne ! Personne ne s’attendait à me voir arriver avec une escorte cairhienienne.
Birgitte ne répondit pas. Très tendue, elle le resterait tant que son Aes Sedai ne serait pas retournée à Caemlyn.
Deux femmes attendaient debout au pied des marches. L’une, très belle, avait des clochettes dans les cheveux. Sous ses boucles sombres, l’autre ne ressemblait pas à une Aes Sedai – pourtant, elle portait le châle depuis des années.
Sashalle Anderly et Samitsu Tamagowa… D’après ce que les agents d’Elayne avaient réussi à glaner, ces deux femmes, ici, étaient ce qu’on pouvait trouver de plus proche de « dirigeantes » durant l’absence de Rand. Elayne avait correspondu avec les deux, trouvant Sashalle remarquablement douée pour comprendre la façon de penser des Cairhieniens. Elle avait offert la ville à la jeune reine, mais en soulignant que se la faire donner et la prendre étaient deux choses différentes, et qu’elle en avait pleinement conscience.
Sashalle avança à la rencontre d’Elayne.
— Votre Majesté, dit-elle, protocolaire jusqu’au bout des ongles, sachez et faites savoir que le seigneur Dragon vous concède tous les droits de revendiquer ce royaume. Le contrôle de fait qu’il exerçait dessus vous revient, et dès cette minute, il n’y a plus de régent au Cairhien. Puissiez-vous régner pacifiquement et avec une grande sagesse.
Sur sa selle, Elayne hocha la tête dignement. Intérieurement, elle fulminait. Pour s’approprier la couronne, elle avait bien dit qu’elle ne cracherait pas sur l’aide de Rand, mais elle ne voulait quand même pas qu’il en rajoute. Pourtant, Sashalle semblait prendre sa position très au sérieux. Certes, mais d’après ce qu’Elayne avait découvert, cette position, elle se l’était en très grande partie… accordée elle-même.
Elayne et ses compagnons mirent pied à terre. Rand croyait-il que lui « offrir » le trône serait aussi facile que ça ? Non, car il avait séjourné assez longtemps ici pour savoir comment fonctionnait ce peuple. La proclamation d’une seule Aes Sedai serait loin de suffire. En revanche, le soutien direct de puissants nobles du cru devrait faire l’affaire.
La petite délégation s’engagea sur les marches. Quand elle entra dans le palais, chacun des soutiens d’Elayne ajouta à son escorte une garde d’honneur de cinquante soldats.
Elayne ne laissa aucun de ses compagnons dehors. La place serait bondée, mais elle entendait amener tout son monde.
À l’intérieur, les couloirs étaient droits, avec des plafonds voûtés et des moulures dorées. Sur chaque porte, le symbole du Soleil Levant s’affichait fièrement. Dans des niches, on aurait dû pouvoir admirer des objets de valeur, mais une partie manquaient. Au palais, les Aiels avaient prélevé leur « cinquième ».
Avant l’entrée du Grand Hall, les gardes andoriens et andoriennes de la reine se placèrent de chaque côté du couloir pour lui faire une haie d’honneur.
Après avoir pris une grande inspiration, Elayne entra dans la salle du trône avec une suite de dix personnes. Sur les flancs de la salle, des colonnes de marbre veiné de bleu s’élevaient jusqu’au plafond. Le Trône du Soleil, lui, reposait sur son estrade de marbre bleu, contre le mur du fond.
En bois couvert de peinture dorée, ce siège était étonnamment modeste. C’était peut-être pour ça que Laman avait décidé de s’en faire fabriquer un nouveau en utilisant comme matériau le tronc d’Avendoraldera.
Elayne avança jusqu’à l’estrade puis se retourna au moment où les nobles cairhieniens entraient, ses soutiens passant en premier. Les autres suivaient par ordre d’importance, selon les règles compliquées et contraignantes du Daes Dae’mar. Une hiérarchie susceptible de changer d’un jour à un autre, voire d’une heure à la suivante.
Birgitte étudia chaque seigneur ou dame qui entrait, mais les Cairhieniens étaient des modèles de retenue et de courtoisie. Aucun ne risquait de faire montre de l’audace d’une Ellorien, en Andor. Cela dit, même si elle continuait à contredire Elayne, cette femme était une authentique patriote. Au Cairhien, les gens ne s’engageaient pas ainsi.