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Rien qui pût étonner Mat. Selon lui, après que la Lumière eut créé le premier homme, celui-ci s’était empressé d’inventer la première règle. Aussitôt né, le deuxième homme avait pensé à un moyen de la contourner.

Pour dire les choses autrement, les gens comme Elayne édictaient des lois qui les arrangeaient. Et les types comme Mat imaginaient la meilleure manière de passer outre.

L’ennui, c’était que Birgitte – qui comptait parmi les légendaires Héros du Cor – n’avait pas réussi à vaincre les Aelfinn et les Eelfinn. Au minimum, c’était déconcertant.

Mais Mat disposait d’un atout que l’archère n’avait pas eu. Sa chance !

Adossé à son siège, il se plongea dans une profonde méditation.

Clintock, un de ses soldats, passa devant lui et le salua. Toutes les demi-heures, les Bras Rouges venaient voir si leur chef allait bien. À l’évidence, ils n’étaient pas encore remis de la honte d’avoir laissé le gholam entrer dans le camp.

Mat reprit la lettre de Verin et la froissa entre ses doigts. Les coins usés, les taches… De nouveau, il tapota la table avec la missive.

Puis il la jeta à côté des rapports. Non ! Pas question de l’ouvrir, même quand il reviendrait de sa mission. Un point et c’était tout. Ce que disait ce texte, il ne le saurait jamais, et ça ne l’empêcherait pas de dormir.

Se levant, il partit en quête de Thom et de Noal. Le lendemain, ce serait le grand départ pour la tour de Ghenjei.

53

Des portails…

Alors qu’elle traversait le village de la Tour Noire avec Javindhra et Mazrim Taim, Pevara ne desserra pas les lèvres.

L’endroit grouillait d’activité. Mais il en allait toujours ainsi à la Tour Noire. Non loin de là, des Soldats abattaient des arbres. Retirant l’écorce des troncs déjà coupés, des dédiés les débitaient en tronçons avec des flux d’Air condensés.

De la sciure recouvrait le chemin. Non sans frissonner, Pevara comprit que les planches empilées sur un côté devaient avoir été taillées par des Asha’man.

Lumière ! Elle savait à l’avance ce qu’elle trouverait ici. Mais voir les choses en face était plus difficile qu’elle l’aurait cru.

— Regardez bien, dit Taim, qui marchait avec dans son dos un poing serré.

De l’autre main, il désigna, dans le lointain, une muraille noire en cours de construction.

— Des postes de garde placés à cinquante pieds d’intervalle… Sur chacun, deux Asha’man. (Il sourit de satisfaction.) Cet endroit sera imprenable.

— Oui, vraiment impressionnant, dit Javindhra d’un ton presque distrait. Mais le sujet dont je voulais parler avec toi… Si nous pouvions choisir des porteurs du dragon pour…

— Encore cette histoire ? s’exclama Taim.

Du feu brûlait dans les yeux de cet homme. Grand, les cheveux noirs, il était doté de pommettes hautes, comme beaucoup de ses compatriotes du Saldaea.

Il sourit… Enfin, il eut une expression qui pouvait s’approcher d’un sourire. Sans que ses yeux soient concernés, restant ceux d’un prédateur.

— Je t’ai dit ce que j’en pensais, et pourtant, tu insistes. La réponse est « non ». Seulement des Soldats et des dédiés.

— S’il en est ainsi, fit Javindhra, nous continuerons à réfléchir…

— Les semaines passent, répliqua Taim, et vous continuez à réfléchir ? Loin de moi l’idée de critiquer des Aes Sedai… En réalité, je me fiche de ce que vous faites. Mais les femmes qui attendent de l’autre côté du mur prétendent aussi venir de la Tour Blanche. Ne veux-tu pas que je les invite à vous rencontrer ?

Pevara frissonna. Cet homme semblait toujours en savoir plus long qu’il l’aurait dû. Et si c’était exact au sujet de la politique interne de la Tour Blanche…

— Ce ne sera pas nécessaire, répondit froidement Javindhra.

— Comme tu voudras… Mais il faudra te décider vite. Elles s’impatientent, et al’Thor les a autorisées à lier mes hommes. Elles ne supporteront pas éternellement mes… atermoiements.

— Ce sont des renégates. Tu ne devrais même pas les écouter.

— Des renégates, peut-être, mais plus nombreuses que vous. Combien de sœurs as-tu avec toi ? Cinq ? Et à t’entendre parler, on dirait que vous comptez lier tous les hommes de la Tour Noire.

— Nous devrions peut-être le faire, dit Pevara. On ne nous a pas fixé de limites.

Quand Taim la dévisagea, la sœur rouge eut le sentiment d’être sous le regard d’un loup se demandant si elle ferait un bon repas. Elle repoussa cette impression désagréable. Une sœur n’avait rien à voir avec un quartier de viande.

D’accord, mais comme l’avait dit Taim, elles n’étaient que six. Dans un camp où grouillaient des centaines d’hommes capables de canaliser.

— Un jour, dit Taim, j’ai vu un pygargue à tête blanche agoniser sur les quais du port d’Illian. Cet oiseau s’étouffait parce qu’il avait tenté d’avaler deux poissons en même temps.

— L’as-tu aidé, ce pauvre petit ? demanda Javindhra.

— Quand ils ont les yeux plus gros que le ventre, les crétins s’étouffent toujours, répondit Taim. Qu’est-ce que ça peut me faire ? Ce soir-là, j’ai eu un dîner délicieux : un oiseau farci au poisson. Bon, il faut que j’y aille. Mais soyez prévenues, toutes. Maintenant que j’ai un périmètre de défense, il faudra m’avertir si vous voulez le franchir.

— Tu veux contrôler les entrées et les sorties ? demanda Pevara.

— Le monde est devenu dangereux, dit Taim. Je dois penser aux besoins de mes hommes.

Pevara avait remarqué de quelle façon Taim « pensait aux besoins » de ses hommes.

Quelques jeunes Soldats croisèrent leur chef et le saluèrent. Deux d’entre eux avaient le visage tuméfié – avec en plus un œil gonflé et fermé, pour le plus petit.

Durant leur formation, les Asha’man se faisaient tabasser quand ils commettaient des erreurs. Puis Taim leur interdisait de recourir à la guérison.

Les Aes Sedai, elles, ne risquaient rien. Mais la déférence qu’on leur manifestait confinait à la moquerie…

Taim s’éloigna pour aller rejoindre deux de ses Asha’man qui l’attendaient près d’une forge. Aussitôt, le trio commença à parler à voix basse.

— Je n’aime pas ça, dit Pevara dès que les hommes furent hors de portée d’oreille.

Ou peut-être même avant… S’ils avaient entendu, il n’était jamais bon de trahir ses inquiétudes. Mais cet endroit lui tapait sur les nerfs.

— Cette affaire risque de tourner au désastre… Je crois que nous devrions suivre le plan initial : lier quelques dédiés et retourner à la Tour Blanche. Notre mission n’a jamais été de conquérir toute la Tour Noire, mais d’avoir accès aux Asha’man et d’en apprendre plus long sur eux.

— C’est ce que nous faisons, dit Javindhra. Ces dernières semaines, j’ai appris beaucoup de choses. Pas toi ?

Pevara fit mine de ne pas relever le ton agressif de sa collègue. Devait-elle vraiment être si contrariante ?

Qui était la chef de cette équipe ? Pevara et personne d’autre. Les cinq sœurs lui devaient obéissance, mais à l’évidence, elles n’en étaient pas toujours ravies.

— Nous avons eu beaucoup de chance, dit Javindhra en balayant du regard le complexe de la Tour Noire. Et sur l’histoire des Asha’man, je crois qu’il finira par céder.

Pevara plissa le front. Javindhra ne pouvait pas penser une chose pareille. Pas vrai ? Après que Taim se fut montré si entêté ? Oui, Pevara avait accepté que l’équipe reste un peu plus longtemps à la Tour Noire pour découvrir comment elle fonctionnait – et pour tenter de convaincre Taim de laisser les sœurs lier des Asha’man accomplis. Mais aujourd’hui, on ne pouvait plus espérer que ça fonctionnerait. Et Javindhra devait bien en avoir conscience.