Hélas, Pevara, ces derniers temps, avait de plus en plus de mal à comprendre sa collègue. Au début, elle semblait contre l’idée de venir à la Tour Noire, mais elle avait plié devant la volonté de la dirigeante de leur Ajah. Et voilà qu’elle plaidait pour un séjour prolongé ?
— Javindhra, dit Pevara, as-tu entendu Taim ? Désormais, pour partir, nous avons besoin de sa permission. Cet endroit devient une prison.
— Je crois que nous sommes en sécurité, objecta Javindhra. Il ignore que nous disposons de portails.
— Ça, c’est toi qui le dis ! Il le sait peut-être…
— Si tu en donnes l’ordre, les autres s’en iront. Moi, je veux rester et continuer à apprendre.
Pevara inspira à fond. Quelle casse-pieds, celle-là ! Elle envisageait vraiment d’ignorer l’autorité de la chef du groupe ? Après que la dirigeante de l’Ajah Rouge en personne lui eut conféré son pouvoir ? Lumière, mais cette pauvre Javindhra perdait la tête !
Les deux sœurs se séparèrent sans un mot de plus. Faisant demi-tour, Pevara marcha à grandes enjambées, luttant pour ne pas exploser. Là, Javindhra était passée à un souffle de l’insubordination. Eh bien, si elle voulait désobéir et rester ici, libre à elle. Mais il était temps de retourner à la Tour Blanche !
Des hommes en veste noire allaient et venaient autour de Pevara. Plusieurs la saluèrent avec des sourires obséquieux et un respect de façade. Des semaines de séjour n’avaient rien fait pour mettre Pevara mieux à l’aise avec ces hommes. Pourtant, elle entendait en prendre trois pour Champions. Trois, ce serait gérable, non ?
Ces regards noirs… On eût dit des bourreaux attendant que le condamné suivant avance vers eux. Il y avait aussi ceux qui parlaient tout seuls, sursautaient pour un rien ou se tenaient la tête à deux mains, l’air confus.
Pevara vivait au milieu d’un nid de déments, et ça lui donnait des frissons, comme si des chenilles rampaient en permanence sur sa peau.
Elle accéléra encore le pas.
Non, pensa-t-elle. Je ne peux pas laisser Javindhra ici… En tout cas, pas sans essayer encore une fois.
Elle allait tout expliquer aux autres puis leur donner l’ordre de partir. Ensuite, elle leur demanderait de parler à Javindhra, et Tarna passerait la première. Leurs arguments réunis la convaincraient sans doute.
Pevara atteignit les cabanes où ses compagnes et elle « résidaient ». Délibérément, elle ne regarda pas sur le côté, là où s’alignaient les petits bâtiments alloués aux Aes Sedai déjà liées. D’après ce qu’elle avait entendu dire, certaines tentaient de contrôler leur Asha’man en recourant à des méthodes… non conventionnelles. Ça aussi, ça lui donnait des frissons. Alors que beaucoup de sœurs rouges, selon elle, avaient une opinion trop tranchée sur les hommes, ces femmes-là dépassaient vraiment les bornes.
Dans sa cabane, elle trouva Tarna en train d’écrire une lettre. Les Aes Sedai étant contraintes de partager leur « logement », elle avait délibérément choisi Tarna. Pas pour rien… Si Pevara dirigeait ce groupe, Tarna était la Gardienne des Chroniques. En clair, les implications politiques de cette expédition s’avéraient délicates, car bien des sœurs rouges éminentes y participaient, chacune ayant des opinions différentes de celles des autres.
La veille, Tarna avait admis qu’il était temps de partir. Avec Pevara, elle avait travaillé sur la façon d’approcher Javindhra.
— Taim a bouclé la Tour Noire, annonça Pevara, très calmement. (Dans la petite chambre circulaire, elle s’assit sur son lit.) Désormais, il nous faut son autorisation pour partir. Il m’en a informée l’air de rien, comme si ça ne nous visait pas spécifiquement. Une nouvelle règle vis-à-vis de laquelle il a « oublié » de nous fournir une exemption.
— Tu dramatises… C’est très certainement un oubli. Je parie que ce n’est rien.
Pevara en resta bouche bée.
Quoi ?
— Javindhra continue à croire qu’il nous laissera lier des Asha’man. C’est du délire. Il est temps de prendre pour Champions quelques dédiés et de filer. Hélas, elle s’entête à vouloir rester en dépit de mes ordres. Je veux que tu lui parles.
— Pour ne rien te cacher, fit Tarna en continuant à écrire, j’ai repensé à ce que nous avons dit hier. J’ai peut-être été un peu… rapide. Ici, nous avons beaucoup à apprendre, et il y a aussi les renégates. Si nous partons, elles finiront par lier des Asha’man, ce qui ne doit pas arriver.
Tarna leva la tête. Pevara, elle, se pétrifia. Dans les yeux de cette femme, il y avait quelque chose de différent. Une sorte de… glace. D’habitude, elle était distante, mais là, c’était plus que ça.
Tarna sourit – sur son visage, ça se traduisait par une grimace qui n’avait rien de naturel. Comme une risette sur les lèvres d’un cadavre.
Elle recommença à écrire.
Quelque chose ne va pas du tout, pensa Pevara.
— Eh bien, tu as peut-être raison, s’entendit-elle dire. (Sa bouche parlait, mais son esprit renâclait.) Cette expédition était ton idée, après tout. Je vais y réfléchir… Si tu veux bien m’excuser…
Tarna eut un vague geste de la main.
Pevara se leva. Après des années à porter le châle, elle parvint à ne pas montrer son inquiétude, mais de justesse.
Elle sortit, se dirigea vers l’est puis longea le mur en construction. Oui, il y avait des postes de garde à intervalles très réguliers. Plus tôt dans la matinée, ils n’étaient pas occupés. À présent, des hommes capables de canaliser s’y tenaient. L’un d’eux pourrait la tuer avant même qu’elle ait réagi, car elle ne verrait pas ses tissages. Quant à frapper la première, il n’en était pas question, à cause des Trois Serments.
Pevara se dirigea vers un petit bosquet – un endroit qui deviendrait bientôt un jardin. Sous le couvert des arbres, elle s’assit sur une souche et respira à fond. La froideur – presque une absence de vie – qu’elle avait vue dans les yeux de Tarna la hantait toujours.
Selon les ordres de la dirigeante de son Ajah, il ne fallait pas tisser de portails, sauf en cas d’urgence absolue. Eh bien, on y était, et même en plein !
Elle s’unit à la Source et tissa les flux requis.
Ils se dissipèrent avant qu’elle en ait terminé. Pas l’ombre d’un portail. Les yeux ronds de surprise, elle essaya de nouveau et obtint le même résultat. D’autres tissages réussirent, mais jamais celui-là.
Cette fois, elle eut des frissons glacés. Elle était piégée à la Tour Noire.
Elles l’étaient toutes…
Perrin serra la main de Mat.
— Bonne chance, mon ami.
Le jeune flambeur sourit et tira sur le bord de son chapeau noir.
— Chance ? J’espère bien que ça se jouera là-dessus. La chance, c’est ma spécialité.
Sur une épaule, Mat portait un lourd paquetage – comme le vieillard ratatiné qu’il avait présenté sous le nom de Noal. Lesté d’un même fardeau, Thom avait accroché sa harpe dans son dos.
Perrin n’avait toujours pas très bien compris ce qu’ils emportaient. Mat ayant prévu de rester quelques jours à la tour, ils n’auraient pas besoin de tant de matériel.
Le petit groupe était réuni sur le site de Voyage, juste à l’extérieur du camp de Perrin. Derrière eux, les hommes du jeune seigneur démontaient les tentes et tout le reste. Aucun n’avait la moindre idée de l’importance de cette journée.
Moiraine était vivante !
Enfin, espérons-le…
— Tu es sûr de ne vouloir personne d’autre, Mat ?
— Certain… Désolé, mon vieux. Cette affaire est… hum… particulière. La lettre était très claire. Si nous sommes plus de trois à entrer, nous échouerons. Et si on échoue à trois… eh bien, ce sera la faute de cette fichue bonne femme.