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Perrin fronça les sourcils.

— Sois prudent, surtout. Chez maître Denezel, j’espère bien puiser de nouveau dans ta blague à tabac. Pour ça, il faut que tu reviennes.

— Tu puiseras, c’est promis, dit Thom en serrant lui aussi la main de Perrin.

Il hésita, souriant et les yeux un peu pétillants.

— Quoi ? demanda Perrin.

Thom ajusta la position du paquetage sur son épaule.

— Tous les garçons de ferme que je connais se seront-ils transformés en seigneurs, quand cette histoire sera finie ?

— Moi, je n’ai rien d’un noble, assura Mat.

— Toi ? Le Prince des Corbeaux ? railla le trouvère.

Mat tira son chapeau sur ses yeux.

— Les gens peuvent m’appeler comme ils veulent. Ça ne signifie pas que je suis de la haute.

— Pourtant, insista Thom, tu…

— Qu’on tisse ce portail, coupa Mat, histoire d’en terminer. Plus d’absurdités !

Perrin fit signe à Grady.

Une fois ouvert, le portail révéla un fleuve au cours majestueux.

— Grady ne peut pas vous conduire plus près, expliqua Perrin. Pas sans une description précise des lieux.

— Ça ira, affirma Mat. (Il passa la tête à travers le portail.) Nous en aurons un pour revenir ?

— Tous les soirs à minuit, dit Grady, répétant l’ordre donné par Perrin. Au même endroit. (Il sourit.) Soyez attentif à ne pas vous faire couper les orteils, maître Cauthon.

— Je me concentrerai… Avec le temps, on s’attache à ces petites choses…

Sur ces mots, le jeune flambeur franchit le portail. Toujours taciturne, Noal le suivit, la détermination dominant dans son odeur. Ce type était bien plus coriace qu’il en avait l’air.

Thom salua Perrin de la tête, sa moustache ondulant, puis il traversa à son tour. Malgré sa jambe raide – l’héritage d’un combat contre un Blafard, deux ans plus tôt –, ce trouvère était extraordinairement agile.

Que la Lumière vous guide…, pensa Perrin.

De la main, il salua les trois compagnons, qui s’éloignaient déjà sur la berge.

Moiraine… Perrin devrait prévenir Rand…

Les couleurs apparurent, suivies par une image de Rand en grande conversation avec un groupe de Frontaliers.

Non, le prévenir était hors de question. Pas avant d’être certain que Moiraine avait survécu. Agir autrement serait cruel – et inciterait le Dragon à fourrer son nez dans la mission de Mat.

Dès que le portail se referma, Perrin fit demi-tour et s’éloigna. En marchant, il sentit l’ombre d’une douleur dans sa jambe blessée par une flèche de Tueur. Pourtant, il avait été guéri, et pour autant qu’il pouvait le dire, il ne gardait aucune séquelle. En tout cas, rien de visible. Mais sa jambe semblait se souvenir de la blessure. Comme si c’était un fantôme… bien présent.

Faile vint à la rencontre du jeune homme, son odeur trahissant une vive curiosité. Gaul était avec elle, et Perrin sourit de le voir jeter de fréquents coups d’œil derrière lui. Bien entendu, Bain et Chiad le suivaient comme son ombre. L’une portait ses lances et l’autre son arc. Pour le soulager, apparemment.

— J’ai raté le départ ? demanda Faile.

— Comme tu l’avais prévu, répondit Perrin.

— Matrim Cauthon a une mauvaise influence sur toi. Je suis surprise qu’il ne t’ait pas entraîné dans une autre taverne, avant de s’en aller.

Bizarrement, les couleurs apparurent, montrant Mat – que Perrin venait juste de quitter – en train de longer le fleuve.

— Il n’est pas si mauvais que ça, Faile… Nous sommes prêts ?

— Aravine a tout organisé. On devrait pouvoir partir dans l’heure.

Un très bon pronostic. Une demi-heure plus tard, Perrin se campa sur le côté d’un énorme portail ouvert par Grady et Neald, liés à l’Aes Sedai et à Edarra.

Personne n’avait contesté la décision du jeune seigneur. Si Rand se dirigeait vers le champ de Merrilor, eh bien, c’était là qu’il fallait aller. Là que Perrin devait aller.

De l’autre côté du portail, le terrain était plus accidenté que dans le sud d’Andor. Moins d’arbres et plus de prairies. Dans le lointain, des ruines se dressaient.

Devant Perrin, sur une vaste plaine, des camps s’alignaient à l’infini, véritable forêt d’étendards. Apparemment, la coalition d’Egwene prenait forme.

Grady jeta un coup d’œil de l’autre côté du portail et siffla entre ses dents.

— Combien ça fait de soldats ? demanda-t-il.

— Je vois les Trois Croissants de Lune de Tear, dit Perrin en désignant un étendard. Et le drapeau de l’Illian. Les deux groupes campent chacun d’un côté du champ.

Un étendard orné de neuf abeilles d’or identifiait l’armée illianienne.

— Il y a aussi beaucoup de maisons du Cairhien, fit remarquer Faile. Mais pas d’Aiels ni d’étendards des Terres Frontalières.

— Je n’ai jamais vu tant de combattants au même endroit, souffla Grady.

L’Ultime Bataille approche pour de bon, pensa Perrin. Nous y sommes.

— Ces troupes suffiront-elles pour arrêter Rand ? s’enquit Faile. Il faut qu’elles nous aident à l’empêcher de briser les sceaux.

— Nous aident ? répéta Perrin.

— N’as-tu pas dit à Elayne que tu devais aller au champ de Merrilor à cause du plan d’Egwene ?

— J’ai dit qu’il fallait que j’y aille, rectifia Perrin. Pas que je prendrais le parti d’Egwene. J’ai confiance en Rand, Faile. Pour moi, il a raison de vouloir briser les sceaux. C’est comme forger une épée. En général, on refuse d’utiliser les pièces d’une vieille arme cassée et rouillée. Pour créer, on exige de l’acier neuf. Plutôt que de rapiécer les anciens sceaux, Rand devra en fabriquer de nouveaux.

— C’est possible…, admit Faile. Mais nous marcherons sur la corde raide. Tant d’armées au même endroit. Si certaines se rangent du côté de Rand alors que d’autres soutiennent la Tour Blanche…

En cas de conflit entre alliés, personne ne gagnerait. Donc, Perrin devrait s’assurer que ça n’arrive pas.

Les soldats étaient déjà en formation, prêts à se mettre en marche. Perrin se tourna vers eux :

— Rand nous avait envoyés traquer un ennemi ! cria-t-il. Nous revenons vers lui avec des alliés. En avant pour l’Ultime Bataille !

Seuls les premiers rangs entendirent leur chef, mais ils l’acclamèrent puis transmirent ses mots derrière eux. Rand ou Elayne se seraient sûrement fendus d’un discours plus enthousiasmant. Mais Perrin n’était ni l’un ni l’autre. Il devait faire les choses à sa manière.

— Aravine, lança-t-il à l’Amadicienne rondelette, fais traverser tout le monde et assure-toi qu’il n’y aura pas de bagarre sur la disposition des camps.

— Oui, seigneur Yeux-Jaunes.

— Pour l’instant, gardons nos distances avec les autres armées. Sulin et Gaul auront mission de choisir un bon site. Et faites passer le mot : aucune interaction avec les autres troupes. Et pas davantage de regards noirs. Pas question non plus que nos hommes partent en vadrouille vers le sud. Nous ne sommes plus perdus au milieu de nulle part. Je ne veux pas que les fermiers du coin se plaignent de nos exactions.

— Oui, seigneur, répondit Aravine.

Perrin ne lui avait jamais demandé pourquoi elle ne s’était pas jointe à un des groupes repartis pour l’Amadicia. À cause des Seanchaniens, sans doute. À l’évidence, elle était de sang noble, mais sur son passé, elle se montrait peu loquace. Quoi qu’il en soit, Perrin se félicitait de l’avoir à ses côtés. Régente du camp – en quelque sorte –, elle était son agent de liaison entre les différentes factions qui le composaient.

La Garde du Loup ayant gagné le tirage au sort, elle franchit le portail en premier.