Alors que la colonne s’ébranlait, Perrin la longea et donna des ordres – en insistant sur l’interdiction de chercher des noises à quiconque.
Il s’arrêta au début de la longue file de Capes Blanches et de Gardes Ailés en attente de leur tour. Berelain à côté de Galad, ils étaient plongés dans une grande conversation. À première vue, cette femme passait tout son temps éveillé avec le jeune Damodred.
Perrin n’avait pas placé ensemble les Fils et les Gardes Ailés. Pourtant, ils s’étaient retrouvés côte à côte.
Quand les Fils se mirent en chemin en colonne par quatre, le soleil brodé sur leur poitrine étincelait à la lumière du jour.
Dès qu’il les voyait, Perrin avait encore une poussée de panique. Pourtant, depuis le procès, ils n’avaient pas fait de vagues… Une sacrée surprise, ça !
Lances levées, les Gardes Ailés de Mayene avançaient sur un flanc des Fils, Gallenne derrière Berelain. Avec leur plastron et leur casque polis à la perfection, plus le fanion rouge attaché à leur arme, ces hommes semblaient prêts pour un défilé. Et au fond, ils avaient raison. Quand on chevauchait vers l’Ultime Bataille, pourquoi ne pas bomber le torse et apparaître sous son meilleur jour ?
Perrin continua à longer la formation. En colonne par huit, les cavaliers lourds d’Alliandre suivaient le bouillant Arganda. Dès qu’il vit Perrin, il donna quelques ordres. Aussitôt, tous les soldats tournèrent la tête vers le jeune seigneur et le saluèrent.
Perrin leur rendit leur salut. Après consultation d’Alliandre, il savait que c’était la réponse adéquate.
Assise de travers sur sa selle, la reine chevauchait à côté d’Arganda. Pour cette journée historique, elle avait choisi une robe marron brodée de fil d’or. Pas très commode pour une cavalcade, mais en réalité, personne ne resterait longtemps en selle aujourd’hui. En trois cents pas, les armées auraient avalé au moins autant de lieues.
Perrin vit qu’Alliandre appréciait de le voir saluer ses hommes. Plus globalement, elle se réjouissait qu’il assume son rôle de chef de la coalition. Et dans le camp, elle n’était pas la seule. Avant, ces gens devinaient-ils à quel point il détestait commander ? Mais comment faisaient-ils, alors qu’ils ne sentaient pas les émotions des autres ?
— Seigneur Perrin, le salua Alliandre en passant devant lui.
Elle s’inclina tout en se balançant sur sa selle. À cheval, c’était l’équivalent d’une profonde révérence.
— Tu ne devrais pas être sur ta monture, seigneur ?
— J’aime bien marcher…
— Sur un destrier, un chef a toujours plus d’autorité.
— Alliandre, j’ai décidé de commander ces hommes, mais je le ferai à ma façon. Ce qui veut dire : en marchant quand j’en ai envie.
Pour traverser le portail, il fallait faire deux ou trois pas. À pied, ça allait tout aussi vite qu’à cheval.
— Bien entendu, seigneur…, fit la reine.
— Quand nous serons installés, je veux que tu renvoies des hommes à Jehannah. Il faudra recruter des gars, quitte à débaucher les gardes civils. Tous les bras seront bons à prendre. Bientôt, nous aurons besoin de tous les renforts possibles et imaginables. Si c’est faisable, j’aimerais qu’ils s’entraînent avant que cette guerre éclate.
— Très bien, seigneur.
— J’ai envoyé des recruteurs à Mayene, reprit Perrin. Et Tam a raclé les fonds de tiroir à Deux-Rivières.
Perrin aurait aimé laisser ces braves gars à l’arrière, sur leurs terres, afin qu’ils vivent en paix pendant que la guerre ferait rage très loin de là. Mais ce n’était pas possible…
On en était à la fin, il le sentait. En bout de course. Si elle ne gagnait pas cette bataille, l’humanité ne s’en remettrait jamais. Elle perdrait le monde et la Trame.
Pour empêcher ça, Perrin avait des jeunes paysans sans expérience militaire et des vétérans qui tenaient encore debout par miracle. Même si le reconnaître lui retournait l’estomac, l’affaire était mal engagée.
Il continua à descendre le long de la colonne. Au passage, il donna des ordres à plusieurs groupes qui semblaient ne pas savoir ce qu’ils fichaient là.
Alors qu’il s’efforçait de préparer mentalement un de ces groupes, Perrin aperçut du coin de l’œil une poignée de gars de Deux-Rivières. L’un d’eux, Azi, portait l’étendard à la tête de loup.
Jori Congar s’arrêta, regarda ses camarades s’éloigner et approcha de son chef. Quelque chose ne tournait pas rond.
Grand et mince, Jori faisait irrésistiblement penser à un échassier.
— Seigneur Perrin, je…
— Allons, n’hésite pas ainsi ! Je t’écoute !
— Je voulais m’excuser, dit très vite Jori.
— De quoi ?
— D’avoir dit des choses… Des bêtises, tu comprends ? C’est à propos du jour où tu étais malade, et où on t’a porté sous la tente de la Première Dame. Eh bien…
— Oublie ça, Jori. Je comprends.
— Seigneur Perrin, c’est un plaisir d’être ici avec toi. Vraiment. Les autres et moi, on te suivrait n’importe où.
Sur ces mots, Jori salua et s’esquiva.
Le regardant s’éloigner, Perrin se gratta le menton. Ces derniers jours, beaucoup de gars de Deux-Rivières étaient venus s’excuser d’homme à homme. À première vue, ils regrettaient d’avoir répandu des ragots sur Berelain et lui, mais aucun ne l’avait dit si franchement.
Que Faile soit bénie pour tout ce qu’elle avait fait !
Quand il eut regardé passer tout le monde, Perrin prit une grande inspiration et traversa à son tour.
Rand, ne tarde pas arriver ! pensa-t-il, les couleurs s’éveillant dans sa tête. Je sens que c’est déjà commencé…
Flanqué de Thom et de Noal, Mat observait la tour qui se dressait devant eux. Dans leur dos, un cours d’eau gazouillait avec une étrange musicalité. Un bras très mineur du lointain fleuve Arinelle, probablement. Pour l’atteindre, il aurait fallu traverser une vaste plaine semée d’herbe jaunie.
Mat se demanda s’il était déjà passé par là. Dans sa tête, tout ce qui remontait à cette époque était… fragmenté. Un fatras de visions sans lien entre elles. Pourtant, l’image de cette tour vue d’assez loin était très claire dans son esprit. Même les ténèbres de Shadar Logoth n’étaient pas parvenues à la troubler.
La tour brillante semblait entièrement composée de métal. Mat sentit un frisson glacé courir le long de sa colonne vertébrale. Beaucoup de voyageurs tenaient cet édifice pour une relique de l’Âge des Légendes. Que pourrait être d’autre une flèche d’acier érigée au milieu de la forêt et paraissant inhabitée ?
Ce lieu se révélait aussi peu naturel que l’étaient les portiques rouges distordus. Oui, ceux qui attiraient les yeux des gens…
Dans cette zone étrangement silencieuse, on n’entendait rien, à part l’écho des pas des trois aventuriers.
Noal marchait en s’aidant d’un bâton plus haut que lui. Où diable l’avait-il déniché ? À son aspect lisse et brillant, ce morceau de bois avait passé plus de temps sous la forme d’un bâton de marche qu’accroché à un arbre.
Noal portait un pantalon bleu tellement foncé qu’il en paraissait noir et une chemise d’un style étrange inconnu du jeune flambeur. En tout cas, les épaules semblaient bien mieux cousues que sur les liquettes du tout-venant. Plus redingote qu’autre chose, la veste de Noal lui tombait presque jusqu’aux genoux. Boutonnée à la taille, elle se déployait en éventail sur les jambes.
Un étrange accoutrement…
Cela dit, le vieux Noal refusait toujours de répondre aux questions de Mat. Et il risquait fort de continuer.
Thom paradait en costume de trouvère. Le voir ainsi, plus sous les traits d’un barde de cour frileux et peureux, était un vrai plaisir.