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La cape multicolore, la chemise simplement lacée, le pantalon moulant glissé dans les bottes…

Quand Mat l’avait interrogé à propos de ses choix, Thom avait haussé les épaules avant de lâcher :

— Je me suis dit que c’était une tenue idéale pour la revoir enfin. Si ça arrive…

Le « la », était pour Moiraine, bien entendu. Ces maudits serpents et renards, qu’avaient-ils fait à cette pauvre femme ? Leur séparation remontait à si longtemps… Mais Mat était décidé à la trouver au plus vite.

Pour cette mission, il avait choisi une tenue vert forestier et ocre. Un manteau sombre complétait sa mise. Portant son paquetage d’une main, il tenait sa lance de l’autre. Après s’être entraîné avec le nouveau contrepoids de l’embout, il était extrêmement satisfait.

Cette arme était un « cadeau » des Eelfinn. Eh bien, si elles tentaient de s’interposer entre Moiraine et lui, ces créatures verraient ce qu’il était capable de faire avec. Sur sa propre tête, Matrim Cauthon le jurait !

Haute de deux cents pieds au moins, la tour d’acier n’avait aucune issue visible. Pas de fenêtres, de joints ni même de rayures.

Levant la tête, Mat sonda le ciel qui s’assombrissait déjà.

La tour reflétait-elle vraiment trop de lumière pour cette heure de la journée ?

Mat frissonna et se tourna vers Thom. Puis il hocha la tête.

Après une brève hésitation, le trouvère dégaina le couteau de bronze accroché à sa ceinture, avança et plaqua la pointe sur l’acier lisse et froid. Puis il dessina un triangle, la pointe vers le bas.

Le métal grinça contre le métal mais ne laissa pas de rayure. Comme on le faisait au début de chaque partie de serpents et renards, le trouvère acheva son ouvrage en dessinant une ligne ondulée qui traversait le triangle.

— Tu as fait ce qu’il fallait ? demanda Mat.

— Je crois, oui, répondit Thom. Mais comment savoir ce qui est « bien fait » ou non ? Ce jeu se transmet de génération en génération depuis…

Le trouvère se tut quand une ligne lumineuse apparut sur l’acier.

Reculant d’un bond, Mat leva sa lance.

La ligne forma un triangle qui se superposa à celui que Thom avait dessiné. En un éclair, un disque de métal disparut au centre de la figure géométrique.

Noal regarda le trou de la taille d’un poing. Il avança et évalua l’ouverture.

— C’est un peu étroit pour traverser, et de l’autre côté, il n’y a que des ténèbres…

Thom baissa les yeux sur son couteau.

— Je parie que les triangles sont en réalité des portails. C’est pour ça qu’on doit en dessiner un avant de jouer. Tu veux que j’essaie avec un plus grand ?

— Ce serait rudement bien, répondit Mat. Sauf si le gholam t’a appris à te faufiler par les trous de souris.

— Inutile d’être désagréable, soupira Thom.

Avec son couteau, il dessina un triangle autour du premier – assez, grand celui-là, pour qu’on puisse traverser sans peine. Puis il prolongea sa ligne ondulée.

Mat compta sept battements de cœur avant que les lignes blanches lumineuses apparaissent. Entre elles, l’acier fondit puis se volatilisa, remplacé par l’entrée d’un couloir qui s’enfonçait dans la tour. À l’intérieur, tout semblait être en métal.

— Que la Lumière me brûle ! souffla Noal.

Le couloir disparaissait dans une obscurité où la lumière du soleil semblait hésiter à entrer. Une illusion d’optique, sûrement, mais quand même…

— Ainsi, nous allons jouer au jeu auquel on ne peut pas gagner, dit Thom en rengainant son couteau.

— « Courage pour fortifier, murmura Noal en avançant, une lanterne au poing. Feu pour aveugler. Musique pour étourdir. Fer pour attacher. »

— Et Matrim Cauthon pour égaliser les chances, ajouta Mat en traversant l’ouverture.

Une lumière brillante l’aveugla. En jurant comme un charretier, il ferma les yeux et baissa sa lance, adoptant ce qu’il espérait être une posture menaçante.

Dès qu’il rouvrit les yeux, la lueur devint moins agressive. Il était au centre d’une grande pièce, une ouverture triangulaire flottant derrière lui, pointe orientée vers le sol. D’un noir d’ébène, celui-ci semblait fait de cordes noueuses entrelacées qui paraissaient par endroits métalliques et qui auraient pu être en bois sur d’autres emplacements.

La pièce noire faisait penser à un cube géant un peu tordu. Aux quatre coins inférieurs, une vapeur blanche s’échappait de plusieurs trous. Une sorte de brume, mais illuminée de l’intérieur.

Quatre couloirs partaient de cette salle.

Si elle semblait bancale, c’était parce que aucun côté n’avait la même longueur qu’un autre. Du coup, les angles, dans les coins, ne pouvaient pas être réguliers.

Et ce maudit brouillard ! Puant le soufre, il donnait à Mat l’envie de respirer par la bouche.

Les murs noirs, constata-t-il, n’étaient pas en pierre, mais dans un étrange matériau réfléchissant – comme les écailles d’un poisson géant. Au plafond, la brume brillante s’accumulait.

Que la Lumière me brûle ! tempêta Mat.

Ce n’était pas comme le premier endroit qu’il avait visité, par le passé, avec ses portes circulaires et ses anneaux tordus. Hélas, ce n’était non plus comme le deuxième, avec des pièces en forme d’étoile et des lignes de lumière jaune.

Dans quoi s’était-il fourré ? Il pivota sur lui-même, méfiant.

Ébloui et sonné, Thom entra en titubant. Lâchant son paquetage, Mat le soutint par un bras. Noal arriva peu après. Lui, il marchait droit, mais il était à l’évidence aveuglé, sa lanterne brandie comme une protection.

Mat et Thom battirent des paupières tandis que des larmes ruisselaient des yeux de Noal. Quand tous allèrent mieux, ils entreprirent de regarder autour d’eux. Comme les couloirs qui en partaient, la pièce était déserte.

— Ça ne ressemble pas à ce que tu décrivais, Mat, dit Thom.

Sa voix semblait générer un écho presque inaudible et bizarrement distordu. Comme si des murmures revenaient vers les trois hommes, poussés par ils ne savaient quoi.

Mat sentit se hérisser tous les petits poils de sa nuque.

— Je sais, dit-il en sortant une torche de son sac. Cet endroit n’a aucun sens. Toutes les histoires s’accordent à le dire. Allume-moi ça avec ta lanterne, Noal !

Thom sortit lui aussi une torche et la fit embraser par le vieil homme. Ils avaient également des « allumettes » d’Aludra, mais Mat entendait les économiser. Jusque-là, et sans le dire, il avait eu peur que les flammes, dans la tour, s’éteignent dès qu’on les ferait apparaître. Apparemment, il s’était trompé. De quoi lui remonter le moral.

— Alors, où sont-ils ? demanda Thom en faisant le tour de la salle.

— Ils ne sont jamais près de l’endroit par où on entre, répondit Mat.

Levant sa torche, il étudia un mur. Sur la pierre qui n’en était pas, voyait-il vraiment des inscriptions ? Quoi qu’il en soit, il repéra des lignes si fines et délicates qu’il les distinguait à peine.

— Mais restez sur vos gardes. Ils peuvent apparaître derrière vous plus vite qu’un aubergiste qui entend des pièces cliqueter dans une bourse.

Noal inspecta l’ouverture triangulaire par laquelle ils étaient passés.

— Tu crois qu’on peut l’utiliser pour sortir ?

Le passage ressemblait au ter’angreal de pierre rouge que Mat avait traversé la première fois. Seule la forme était différente.

— J’espère que oui, répondit-il.

— On devrait essayer, proposa Noal.

Mat approuva du chef. Il n’aimait pas l’idée que le trio se sépare, mais ils devaient savoir si c’était ou non une sortie.

Toujours déterminé, Noal franchit l’ouverture et disparut.

Mat retint son souffle un long moment. En vain, le vieil homme ne revenant pas… Était-ce un piège ? Cette ouverture se trouvait-elle là pour… ?