Titubant, Noal déboula dans la pièce. Thom posa sa torche et courut l’aider, histoire qu’il ne se casse pas la figure. Mais le vieil homme reprit très vite son équilibre et sembla recouvrer la vue avec moins de difficultés que la fois précédente.
— Je me suis retrouvé enfermé dehors, dit-il. Pour revenir, j’ai dû dessiner un nouveau triangle.
— Au moins, on sait que c’est un moyen de filer, dit Thom.
Si ces maudits Aelfinn ou Eelfinn ne déplacent pas le triangle, pensa Mat.
Il se souvint de sa visite précédente, où il avait fini pendu. Ce jour-là, les salles et les couloirs fluctuaient mystérieusement, au total mépris de toutes les règles.
— Vous avez vu ça ? lança soudain Thom.
Mat abaissa sa lame et une épée courte en fer apparut comme par miracle dans la main de Noal. Thom désignait sa torche, qui continuait à brûler non loin des orifices de ventilation d’où sortait la brume.
Le brouillard blanc s’écartait de la flamme, comme si une brise le poussait. N’était qu’aucun vent n’aurait pu imprimer un mouvement si peu naturel à de la brume. À y regarder de plus près, celle-ci décrivait une boucle pour contourner la flamme.
Thom approcha et ramassa la torche. Il la passa le long de la colonne de brume, qui se plia pour s’écarter. Quand le trouvère insista, tendant un bras afin que la torche s’enfonce dans le brouillard, celui-ci se divisa, esquiva l’obstacle et se reforma juste au-dessus.
Thom regarda ses compagnons.
— Ne me demande pas ! grogna Mat. J’ai dit que cet endroit n’a aucun sens. Si c’est la chose la plus bizarre que nous verrons ici, je veux bien être pris pour la moustache d’un Murandien ! Allez, avançons.
Mat choisit un couloir et s’y enfonça, ses compagnons sur les talons. Ici aussi, la brume s’accumulait au plafond et fournissait une chiche lumière. Le sol, lui, était composé de carreaux triangulaires qui, une fois de plus, rappelaient désagréablement des écailles. Dans ce couloir large et long, l’autre bout était lointain et obscur…
— Quand on pense que tout ça est contenu dans une seule tour, soupira Noal, lanterne toujours brandie.
— Je doute que nous soyons encore dans la tour, dit Mat.
Devant lui, en hauteur, il distingua une ouverture dans le mur. Une sorte de fenêtre, mais placée bien trop haut pour que ce soit naturel.
— Eh bien, ça alors…, fit Noal quand ils atteignirent la fenêtre.
Une structure carrée, mais disposée de guingois… À travers, les trois compagnons découvrirent un paysage qui n’avait lui non plus rien de naturel. Ils se trouvaient bien à plusieurs étages de hauteur dans une tour, mais dehors, ce n’était pas le royaume d’Andor qui s’étendait.
La fenêtre donnait sur une canopée très dense et beaucoup trop jaune. Mat reconnut les arbres fins dotés d’une sorte d’ombrelle de feuilles à la cime. La fois précédente, il les avait vus d’en bas.
Les arbres semblables à des fougères aux feuilles pendantes lui rappelèrent aussi quelque chose. Mais ceux-là portaient à présent de gros fruits noirs qui provoquaient la chute de leurs feuilles.
— Le Vanneur ait pitié de nous…, murmura Noal.
Une phrase que Mat n’avait jamais entendue.
Noal avait de bonnes raisons d’être stupéfié.
Mat se souvint du premier coup d’œil qu’il avait jeté sur cette forêt. En un éclair, il avait compris que le portique distordu ne lui avait pas donné accès à un autre endroit, mais à un autre monde.
Il jeta un coup d’œil sur le côté. Allait-il voir les trois flèches qu’il avait remarquées lors de sa première visite ? Elles brillaient par leur absence, mais ici, la fenêtre suivante avait des chances de donner sur un paysage radicalement différent. Ils pouvaient…
Le jeune flambeur regarda soudain par la fenêtre. Sur la gauche, il parvint à distinguer une flèche. Alors, il comprit. Il était dans une des tours qu’il avait vues de loin lors de sa première visite.
Réprimant un frisson, il se détourna de la fenêtre. Au moins, il avait désormais la certitude d’être au même endroit que la première fois. Devait-il en conclure que les Aelfinn et les Eelfinn se partageaient un monde ? Eh bien, il fallait l’espérer. Moiraine était tombée dans le second portique distordu. En d’autres termes, elle avait été capturée par les Eelfinn – à savoir, les renards.
Sa pendaison, c’était à eux que Mat la devait. Quant aux serpents, ils l’avaient seulement éjecté de leur monde sans l’ombre d’une réponse utile. Pour ça, il leur devait un chien de sa chienne. Mais les renards avaient refusé de répondre à ses questions. En revanche, ils lui avaient implanté ces fichus souvenirs.
Mat et ses compagnons reprirent leur chemin, le bruit de leurs pas se répercutant dans le couloir. Très vite, le jeune flambeur eut le sentiment d’être observé. Il l’avait déjà éprouvé lors de ses précédentes visites, mais…
Tournant la tête sur le côté, il capta un mouvement, loin derrière lui.
Il se retourna, prêt à jeter sa torche et à se battre avec sa lance. Mais il n’y avait plus rien… Thom et Noal se pétrifièrent et regardèrent autour d’eux, tendus à craquer.
Mat reprit son chemin… et s’arrêta lorsque ce fut au tour de Thom de se retourner vivement. Nerveux, il alla jusqu’à lancer un couteau sur une zone un peu plus sombre d’un mur.
L’arme rebondit contre la mystérieuse surface. Le bruit métallique se répercuta dans le couloir – bien trop longtemps pour que ce soit naturel.
— Désolé, dit le trouvère.
— Aucun problème, fit Mat.
— Ils nous épient, pas vrai ? demanda Noal.
D’un ton doux presque calme. Lumière ! Mat aurait juré qu’il allait sortir de sa peau et s’enfuir à toutes jambes, la laissant en arrière. Comparé à lui, Noal était un monument de sérénité.
— Je crois bien, oui…, confirma Mat.
Au bout du très long couloir, les trois compagnons entrèrent dans une salle identique à la première, n’était l’absence de portail triangulaire au centre. Là aussi, quatre couloirs et quatre directions… Et bien entendu, l’obscurité régnait dans chaque corridor.
Sentant des regards peser sur leur nuque, Mat et ses amis choisirent un couloir. Puis ils mémorisèrent le chemin qu’ils venaient de parcourir.
Cette fois, le jeune flambeur accéléra le pas.
Au bout du corridor, une autre salle, copie conforme de la précédente…
— Dans un endroit pareil, il est facile de se sentir désorienté, dit Noal.
Ouvrant son sac, il en sortit une feuille et, avec un crayon, dessina trois points puis les relia par des lignes : le plan de la zone qu’ils venaient de traverser.
— Avoir une bonne carte, c’est rudement important. Ça fait même souvent la différence entre la vie et la mort. Sur ce point, vous pouvez me croire.
Mat tourna la tête et sonda le couloir qu’ils venaient de traverser. Une part de lui voulait continuer sans regarder en arrière, mais il devait savoir.
— Venez avec moi, dit-il en rebroussant chemin.
Thom et Noal s’interrogèrent du regard, mais ils suivirent le mouvement.
Pour retourner dans la première salle – celle qui aurait dû contenir le triangle –, il leur fallut une bonne demi-heure. Et comme le craignait Mat, de sortie, il n’y en avait plus. En revanche, le brouillard montait toujours des quatre coins inférieurs, comme dans les deux autres pièces.
— C’est impossible ! s’écria Noal. Nous sommes très précisément revenus sur nos pas. La sortie devrait être là.
Dans le lointain, Mat entendit des rires étouffés. Des sifflements, plutôt. Dangereux et malveillants.