— Thom, dit-il, les sangs glacés, connais-tu l’histoire de Birgitte Arc-d’Argent et de sa visite à la tour de Ghenjei ?
— Birgitte ? répéta le trouvère.
Agenouillé comme Noal, il étudiait le sol. Apparemment, les deux hommes pensaient que l’ouverture triangulaire avait été escamotée par quelque trappe secrète.
— Non, ça ne me dit rien.
— Et l’histoire d’une femme coincée pendant deux mois dans le labyrinthe de couloirs d’une forteresse ?
— Deux mois ? Non, inconnue au bataillon. Mais il y a la légende d’Elmiara et des Yeux Fantômes. Elle a passé des semaines à errer dans un dédale, à la recherche de la célèbre source de guérison de Sund, afin de sauver la vie de son amoureux.
C’était probablement ça… La mésaventure de Birgitte avait survécu au temps, mais en s’altérant peu à peu. Un processus très fréquent.
— Elle n’est jamais ressortie, pas vrai ?
— Non. Elle a fini par mourir, à deux pas de la fichue fontaine – mais avec un mur pour l’en séparer. Au moins, elle a entendu l’eau gazouiller. Ce fut même le dernier son qui atteignit ses oreilles, avant qu’elle meure de soif.
Mal à l’aise, Thom regarda autour de lui. À l’évidence, évoquer une telle légende en ces lieux ne lui disait rien qui vaille.
Mat secoua la tête, très inquiet. Que la Lumière le brûle, il abominait ces fichus renards ! Il devait y avoir un moyen de…
— Tu as violé le pacte, dit une voix étouffée.
Mat se retourna et ses compagnons, toujours agenouillés pour mener leur inspection, se redressèrent en jurant. Derrière eux, dans le couloir, une silhouette venait d’apparaître.
Une des créatures dont Mat se souvenait – voire celle qu’il avait rencontrée la fois précédente. De courts cheveux roux piqués sur son crâne blafard, l’être était doté d’oreilles légèrement pointues qui pendaient le long de ses tempes. Grand et mince, il avait des épaules démesurément larges par rapport à sa taille. Des bandes de cuir pâle couvraient sa poitrine – pour rien au monde, Mat n’aurait voulu savoir d’où elles venaient – et un long kilt noir complétait sa tenue.
Le visage était encore plus frappant que le reste. De grands yeux clairs avec au milieu l’ombre d’un iris, une mâchoire étroite et une sorte « museau » pointu. Comme celui d’un renard…
Bref, il s’agissait d’un Eelfinn, membre du peuple qui dominait cet univers. Et il était venu jouer avec les souris coincées dans le labyrinthe.
— Dans ce sens, il n’y a pas de pacte, dit Mat en s’efforçant d’empêcher sa voix de trembler. Nous pouvons apporter tout ce que nous voulons.
— Ne pas avoir de pacte est dangereux, souffla l’Eelfinn. Pour vous. Par bonheur, je peux vous conduire là où vous voulez aller.
— Dans ce cas, fit Mat, en route !
— D’abord, abandonnez votre fer, vos instruments de musique et votre feu.
— Jamais, lâcha Mat.
L’Eelfinn cligna des yeux. Puis il avança à pas lents.
Mat leva son ashandarei, mais la créature n’esquissa pas le moindre geste menaçant. Tournant autour des trois compagnons, elle souffla :
— Allons, ne pouvons-nous pas parler courtoisement ? Vous êtes venus dans notre royaume pour y chercher quelque chose. Et nous avons le pouvoir de vous accorder ce que vous voulez – non, ce dont vous avez besoin. Pourquoi ne pas faire montre de bonne volonté ? Laissez derrière vous tout ce qui est lié au feu, et je promets de vous guider pendant un temps.
La voix apaisante de l’Eelfinn avait quelque chose d’hypnotique. Et ses propos se tenaient. Pourquoi auraient-ils eu besoin de feu ? La brume fournissait assez de lumière, et…
— Thom, dit Mat, musique !
— Quoi ? demanda le trouvère, qui tremblait un peu.
— Joue quelque chose. N’importe quoi.
Thom sortit sa flûte et l’Eelfinn plissa les yeux.
Mat reconnut immédiatement l’air. Le vent qui fait trembler les saules. En demandant de la musique, le jeune flambeur avait l’intention de distraire la créature, voire de l’inciter à baisser sa garde. Mais la chanson familière contribua à dissiper la brume qui avait envahi son esprit.
— Ce n’est pas indispensable, dit l’Eelfinn en foudroyant Thom du regard.
— Si, ça l’est, répliqua Mat. Et il n’est pas question que nous abandonnions notre feu. Sauf si tu promets de nous conduire jusqu’à la salle centrale et de nous rendre Moiraine.
— Ce pacte-là, je ne peux pas le conclure, dit la créature en continuant de tourner autour des trois compagnons.
Mat suivait le mouvement, histoire de ne jamais exposer son dos.
— Je n’ai pas l’autorité requise.
— Alors, va chercher quelqu’un qui l’a.
— C’est impossible. Écoutez-moi bien. Le feu n’est pas utile. Je vous guiderai jusqu’à mi-chemin de la salle centrale – la Chambre des Liens – si vous consentez à ne pas emporter cet abominable feu. Sa seule existence est une offense pour nous. À part ça, nous voulons combler vos désirs.
La créature tentait de nouveau de les subjuguer, mais avec la musique de Thom, sa mélopée tombait à plat.
Les yeux rivés sur l’Eelfinn, Mat se mit à chanter. S’il n’avait pas la plus belle voix parmi ses connaissances, il ne s’en sortait pas trop mal…
L’Eelfinn bâilla, se laissa glisser le long d’un mur et ferma les yeux. En un éclair, il s’endormit.
L’air très impressionné, Thom baissa sa flûte.
— Bien joué, dit Noal. J’ignorais que tu parlais si bien l’ancienne langue.
Mat hésita. À dire vrai, il n’avait pas eu conscience que son dialogue avec l’Eelfinn s’était déroulé dans cette langue.
— Mon ancienne langue est rouillée, dit Noal en se massant le menton, mais j’ai presque tout compris. Pour résumer, le problème reste entier, car nous ne savons toujours pas comment aller dans cette salle centrale. Sans un des êtres pour nous guider, comment y arriver ?
Le vieil homme parlait d’or. Deux mois durant, Birgitte avait erré sans savoir si sa destination n’était pas à deux enjambées d’elle…
Mat se souvint de la salle où il avait rencontré les chefs des Eelfinn. Une fois qu’on s’y trouvait, les créatures étaient obligées de conclure un pacte. Il devait s’agir de la Chambre des Liens que le renard endormi avait mentionnée.
Pauvre Moiraine… Étant venue par un des portiques rouges distordus, elle aurait dû être protégée par le traité que les Eelfinn devaient avoir signé avec les antiques Aes Sedai. Mais ce passage avait été détruit – plus de moyen de revenir en arrière.
Lors de la visite de Mat, les Eelfinn avaient admiré sa sagesse, parce qu’il avait eu la présence d’esprit de demander un moyen de partir. Même s’il fulminait toujours parce que les renards n’avaient pas répondu à ses questions, il comprenait à présent qu’ils n’étaient pas là pour ça. C’était la tâche des Aelfinn – les serpents. Les Eelfinn, eux, accédaient à des demandes. Mais ils les arrangeaient à leur sauce et exigeaient un prix exorbitant.
Involontairement, Mat avait demandé que sa mémoire soit remplie, qu’on le libère des Aes Sedai et qu’on le fasse sortir de la tour de Ghenjei.
Si Moiraine avait omis d’exiger un moyen de sortir… Ou si elle avait voulu retourner au portail triangulaire, sans savoir qu’il n’existait plus…
Mat avait demandé une sortie, et les créatures la lui avaient fournie. Hélas, il ne se souvenait plus de ce que c’était. Après que tout fut devenu noir dans son esprit, il s’était réveillé pendu à l’ashandarei.
Il prit deux petits objets dans sa poche et serra le poing.
— Les Aelfinn et les Eelfinn vont et viennent ici, souffla-t-il. Il doit y avoir un bon chemin.
— Un seul, oui…, fit Noal. Mais quatre possibilités suivies par quatre possibilités, puis encore quatre possibilités et… Les probabilités sont contre nous. Très largement.