— Les probabilités, fit Mat en ouvrant la main pour dévoiler une paire de dés. Un type comme moi se fiche des probabilités !
Noal et Thom regardèrent les dés en ivoire, puis ils dévisagèrent le jeune flambeur – qui sentit sa chance bouillonner en lui.
— Deux dés… Au maximum, je peux tirer un « douze ». Si je tire un « un », un « deux » ou un « trois », on va tout droit. Un « quatre », un « cinq » ou un « six », on prend le couloir de droite. Un « sept », un « huit » ou un « neuf », on revient sur nos pas. Et ainsi de suite…
— Mat, fit Noal en jetant un coup d’œil à l’Eelfinn endormi, tu ne tireras jamais de « un », et un « sept » est beaucoup plus probable que…
— Tu ne comprends pas, Noal, dit Mat en jetant les dés sur le sol.
Ils roulèrent sur les « écailles » noires en claquant comme les dents d’un poltron.
— Quand je suis dans un coup, ce qui est probable ne compte pas.
Les dés s’immobilisèrent. En équilibre entre deux dalles, l’un d’eux resta sur une arête. L’autre afficha un magnifique « un ».
— Qu’en penses-tu, Noal ? demanda Thom. On dirait bien qu’il est capable de tirer un « un » avec deux dés, ce gaillard !
— Eh bien, ça m’en bouche un coin…, fit le vieil homme.
Mat reprit sa lance, ramassa les dés et prit le couloir d’en face. Ses compagnons le suivirent, abandonnant l’Eelfinn à sa sieste.
À l’intersection suivante, Mat tira un « neuf ».
— On revient sur nos pas ? demanda Thom, perplexe. C’est…
— Exactement ce qu’on va faire, confirma Mat.
Quand ils furent retournés dans la salle précédente, l’Eelfinn n’était plus là.
— Ils ont dû le réveiller, avança Noal.
— Ou c’est une salle différente, dit Mat en lançant ses dés.
Un autre « neuf ». Donc, encore un retour en arrière.
— Les Aelfinn et les Eelfinn ont des règles, dit le jeune flambeur en s’engageant dans le couloir censé les ramener sur leurs pas. Et cet endroit aussi.
— Mat, dit Noal, les règles doivent avoir un sens.
— Il faut qu’elles soient cohérentes, admit le jeune flambeur. Mais ça n’implique pas qu’elles obéissent à notre logique. Pourquoi le devraient-elles ?
Pour lui, c’était limpide.
Thom et Noal sur les talons, Mat courut un long moment. Ce couloir se révéla beaucoup plus long que les autres. Quand ils atteignirent la salle, le jeune flambeur était à bout de souffle.
Il lança les dés et ne fut pas étonné par le résultat. Encore un « neuf ». En arrière toute !
— Mat, c’est de la folie, haleta Noal alors que les trois compagnons recommençaient à courir. De cette façon, nous n’arriverons nulle part !
Mat ignora l’oiseau de mauvais augure et continua son chemin. Assez vite, ils furent de nouveau en vue de la première salle.
— Mat, gémit Noal, ne pourrions-nous pas au moins… ?
Le vieil homme se tut dès qu’ils furent entrés dans la première salle. Sauf que… ce n’était pas elle. Dans cet immense espace entouré de hautes colonnes noires dont le sommet se perdait dans les ombres de la voûte, le sol était d’une blancheur immaculée.
Comme des chutes d’eau qui auraient coulé dans la mauvaise direction, la brume blanche du couloir se déversa dans la salle et monta aussitôt vers la voûte.
Même si le sol et les colonnes faisaient penser à du verre, Mat paria qu’au toucher ils seraient poreux comme de la pierre. Ici, la lumière était fournie par les bandes jaunes fluorescentes qui couraient le long des cannelures de chaque colonne noire.
Thom tapa sur l’épaule de Mat.
— Fiston, c’était de la pure folie. Mais tu es très efficace. À ta façon…
— Exactement ce qu’on est en droit d’attendre de moi, dit le jeune flambeur en portant une main à son chapeau pour l’incliner vers l’avant. Je suis déjà venu dans cette salle. Nous sommes sur la bonne piste. Si Moiraine est encore vivante, elle ne devrait pas être loin.
54
La Lumière du Monde
Sa torche levée, Thom étudiait les énormes colonnes noires et leurs cannelures jaunes lumineuses. À leur lueur, le trouvère avait l’air d’un type frappé par la jaunisse.
Mat se rappelait très bien la puanteur de cet endroit. À présent qu’il savait quoi chercher, il sentait autre chose : l’odeur musquée d’une tanière. Celle d’un prédateur.
Cinq couloirs partaient de celle salle – un pour chaque pointe de sa forme en étoile. Mat se souvenait d’être passé par un de ces corridors, mais la première fois, n’y avait-il pas qu’une voie de sortie ?
— Je me demande quelle est la hauteur de ces colonnes, dit Thom, torche tenue au-dessus de sa tête.
Les paumes moites, Mat serra plus fort son ashandarei. Ils étaient dans la tanière des renards. D’instinct, il tapota son médaillon. Les Eelfinn, jusque-là, n’avaient jamais utilisé le Pouvoir de l’Unique contre lui, mais ils devaient le maîtriser au moins un peu, non ? Cela dit, les Ogiers étaient incapables de canaliser. Les renards se trouvaient peut-être dans la même situation…
Du périmètre de la pièce montaient des sons étouffés. Des ombres bougeaient sur fond d’obscurité. Les Eelfinn, tapis dans ces ténèbres…
— Thom, dit Mat, il faudrait jouer de nouveau.
Les yeux rivés sur les ombres, le trouvère n’émit aucune objection. Portant la flûte à ses lèvres, il interpréta un air qui retentit bizarrement dans la vaste salle.
Noal s’agenouilla non loin du centre de cet immense espace.
— Mat, dit-il, viens voir ça.
— Je sais, mon vieux… On dirait du verre, mais au toucher, c’est de la pierre.
— Je ne parle pas de ça… Il y a quelque chose, par ici.
Mat rejoignit Noal. Sans cesser de jouer et de sonder les ombres, Thom vint se placer à côté de ses amis. Avec sa lanterne, Noal éclaira un monticule de scories fondues de la taille d’un petit coffre. La masse était noire mais plus mate que le sol ou les colonnes.
— Qu’en penses-tu, Mat ? demanda Noal. Les vestiges d’un piège ?
— Non, ce n’est pas ça…
Thom et Noal dévisagèrent le jeune flambeur.
— C’est le cadre du portique en pierre rouge… Lors de ma première visite, il se dressait au centre de la salle. Celle-là ou une autre, je n’en sais trop rien. Quand il a fondu dans notre monde…
— Il a fondu ici aussi, enchaîna Noal.
Au son lancinant de la flûte, les trois compagnons étudièrent le vestige.
— Au moins, fit Mat, nous savons que ce n’était pas une sortie possible. Nous allons devoir négocier notre liberté.
Et moi, je vais faire attention à ne pas finir pendu, cette fois.
— Les dés pourront-ils nous guider ?
Mat tapota la poche où il les avait glissés.
— Je ne vois pas pourquoi ils refuseraient.
Mais le jeune flambeur ne sortit pas les dés de sa poche. En revanche, il sonda les profondeurs de la salle. À première vue, la musique de Thom avait endormi une bonne partie des créatures. Mais d’autres bougeaient toujours. Et l’air vibrait d’une énergie frénétique.
— Mat ? demanda Thom.
— Vous saviez que je pouvais revenir, dit Mat à voix haute.
Sa voix ne généra aucun écho. Lumière ! Que pouvait être la taille de cette salle ?
— Et quand je me suis mis en route pour le faire, vous l’avez senti. Et vous avez su que vous me teniez.
Hésitant, Thom baissa sa flûte.
— Montrez-vous ! cria Mat. Je vous entends bouger et respirer comme des cafards.