Thom posa une main sur l’épaule du jeune flambeur.
— Mat, ils ne pouvaient pas savoir que tu reviendrais… Moiraine elle-même n’en était pas certaine.
À son tour, Mat sonda les ténèbres.
— As-tu jamais vu des hommes conduire un troupeau à l’abattoir, Thom ?
Le trouvère hésita puis secoua la tête.
— Chaque éleveur a sa manière, développa Mat. Mais les bêtes… Eh bien, elles devinent que quelque chose ne va pas. L’odeur du sang, peut-être. Au bout du compte, elles refusent d’entrer dans l’abattoir. Et tu sais comment on résout ce problème ?
— On est obligés d’en parler maintenant, Mat ?
— La solution, c’est de leur faire traverser deux ou trois fois l’abattoir quand il est propre, avec des odeurs très légères. Le truc, c’est de les laisser entrer puis sortir, pour qu’elles pensent que l’endroit est sûr. (Mat regarda Thom.) Ils savaient que je reviendrais… Ils savent que j’ai survécu à la pendaison. Oui, Thom, ils savent des choses. Que la Lumière me brûle, mais c’est la vérité !
— Nous nous en sortirons, promit Thom. C’est possible. Moiraine l’a vu.
Mat hocha la tête :
— Bien entendu que nous nous en sortirons. Thom, ces renards jouent à un jeu. Moi, quand je joue, je gagne.
Il sortit de sa poche une poignée de dés.
Enfin, presque toujours, disons…
Une voix retentit soudain dans la salle.
— Bienvenue, fils des batailles…
Mat balaya la salle du regard sans rien voir.
— Là ! cria Noal en tendant son bâton.
À côté d’une colonne, éclairée par ses cannelures, une nouvelle silhouette venait d’apparaître. Un autre Eelfinn. Plus grand, les traits plus anguleux. À la lumière des torches, ses yeux semblaient orange.
— Je peux vous conduire où vous voulez, dit-il d’une voix rauque et grave. (Pour se défendre contre la lueur des torches, il leva une main.) Il y aura un prix, bien entendu.
— Thom, musique !
Le trouvère recommença à jouer.
— L’un de vous a déjà essayé de nous faire abandonner nos outils, dit Mat. (Il tira une torche de son paquetage et tendit un bras pour l’embraser avec la lanterne de Noal.) Ça ne fonctionnera pas.
Avec un grognement étouffé, l’Eelfinn se protégea de la nouvelle lumière.
— Tu viens pour conclure un pacte, et pourtant, tu nous défies ouvertement ? Nous n’avons rien fait pour mériter ça.
Mat retira le foulard qui cachait sa cicatrice.
— Rien, vraiment ?
La créature ne répondit pas. Cela dit, elle recula entre les colonnes, son visage trop anguleux presque noyé dans les ombres.
— Pourquoi veux-tu nous parler, fils des batailles, si tu ne désires pas négocier avec nous ?
— Pas de pacte avant que nous soyons dans la grande salle – la Chambre des Liens.
Le seul endroit où les renards seraient liés par leur parole. N’était-ce pas ce qu’avait affirmé Birgitte ? Mais bien sûr, elle se fiait à des récits et à des ouï-dire.
Les yeux allant de droite à gauche pour sonder les ombres, Thom continuait à jouer. Afin de l’accompagner, Noal tapa du pied en rythme pour faire sonner les cymbales qu’il avait attachées à ses jambes de pantalon.
Dans les ombres, ça s’agitait toujours autant…
Une nouvelle voix retentit.
— Ton concert étourdissant ne nous ralentira pas, fils des batailles.
Mat se tourna et baissa son arme. À la lisière des ombres, un autre Eelfinn venait d’apparaître. Une femelle, avec une crête rouge courant dans le dos, les bandes de cuir qui couvraient sa poitrine se croisant pour former un « X ».
Un sourire sur ses lèvres rouges, elle continua :
— Nous sommes les presque anciens, les guerriers du regret final, ceux qui connaissent les secrets…
— Sois fier, fils des batailles, dit une autre voix.
Le front lustré de sueur, Mat se tourna de nouveau. Alors que la femelle reculait dans les ombres, un autre Eelfinn avança sous la lumière. À la main, il tenait un long couteau de bronze à la lame décorée d’entrelacs de roses, des épines se dressant autour de la garde.
— Tu as attiré les plus doués d’entre nous. Tu devras être… dégusté.
— Que… ? commença Mat.
Mais l’Eelfinn élancé à l’air dangereux recula dans les ombres. Trop vite, comme si la pénombre l’avait avalé.
D’autres murmures se répandirent dans l’obscurité, se couvrant les uns les autres. Des visages apparurent, leurs lèvres dessinant un sourire et leurs yeux inhumains écarquillés.
Dans un coin de sa tête, Mat nota que ces renards avaient des dents très pointues.
Lumière ! La salle grouillait d’Eelfinn. Dans les ténèbres, ils bougeaient, dansaient, s’exposaient à la lumière puis se repliaient de nouveau. Certains semblaient presque détendus, et d’autres frisaient l’excitation maladive.
Mais tous semblaient dangereux.
— Tu veux négocier ? demanda l’un d’eux.
— Tu viens sans traité, dit un autre. C’est dangereux.
— Fils des batailles…
— Le goût !
— Sentez sa peur !
— Viens avec nous et abandonne ta cruelle lumière.
— Un pacte doit être signé. Nous attendrons.
— Nous sommes patients. Toujours patients.
— Le goût !
— Arrêtez ! cria Mat. Pas de pacte tant que nous n’aurons pas atteint la Chambre des Liens.
Près du jeune flambeur, Thom baissa sa flûte.
— Mat, je crois que la musique n’a plus d’effet.
Mat acquiesça. Maintenant, il fallait que Thom soit prêt à faire parler ses armes.
Le trouvère rangea sa flûte et sortit ses couteaux. Ignorant les murmures des renards, Mat lança ses dés sur le sol.
Alors qu’ils roulaient, une silhouette sortit de derrière une colonne. Le jeune flambeur lâcha un juron, puis il baissa sa lance et frappa la créature, qui se déplaçait à quatre pattes. Mais la lame traversa sa cible, comme si elle était composée de fumée.
Un tour de prestidigitation ? Une illusion d’optique ?
Mat hésita assez longtemps pour qu’un autre Eelfinn s’empare des dés et batte en retraite dans les ombres.
Un objet étincela dans les airs. Lancé par Thom, un couteau se ficha dans l’épaule du voleur de dés. Oui, se ficha et y resta tandis qu’un geyser de sang jaillissait.
Le fer ! pensa Mat, maudissant sa stupidité.
Il retourna l’ashandarei afin d’utiliser l’embout lesté de fer. Voyant du coin de l’œil que le sang de l’Eelfinn blessé commençait à fumer, il ne put s’empêcher de frissonner.
Une brume blanche, comme celle des autres salles, mais avec des formes vagues à l’intérieur… Des visages tordus, peut-être, qui apparaissaient brièvement, criaient puis se volatilisaient.
Que la Lumière les brûle ! Pour le moment, il ne pouvait pas se permettre d’être distrait. Des dés, il en avait d’autres. Alors qu’il portait une main à sa poche, un Eelfinn émergea des ombres comme s’il voulait s’accrocher à sa veste.
Mat frappa la créature avec la partie en fer de son arme. Des os craquèrent et l’agresseur – c’était un mâle – fit un vol plané et s’écrasa dans les ombres.
Des grognements et des sifflets montaient de toutes parts. Dans les ténèbres, des yeux reflétaient la lumière des torches. Enveloppées de leur manteau d’obscurité, les créatures avancèrent pour encercler le jeune flambeur et ses deux compagnons.
Mat fit un pas en direction de l’Eelfinn qu’il avait frappé.
— Mat ! cria Thom en le retenant par la manche. On ne peut pas se laisser entraîner à ça !
Mat hésita. La puanteur, lui sembla-t-il, était plus forte. L’odeur des bêtes sauvages. Dans les ombres, des silhouettes murmuraient rageusement et se préparaient à charger.