Pour protéger trois jeunes idiots qui ignoraient ce que le monde exigerait d’eux, elle n’avait reculé devant aucun sacrifice. Résolue à les conduire en sécurité, elle s’était permis de les « dresser », qu’ils le veuillent ou non.
Parce qu’ils en avaient besoin !
À présent, Mat comprenait parfaitement les motivations de Moiraine. Il n’en était pas moins furieux contre elle, mais il éprouvait une réelle reconnaissance à son égard. Que la Lumière la brûle ! Des émotions si contradictoires, ça vous chamboulait un homme.
Ces maudits renards, comment osaient-ils la traiter ainsi ? Était-elle seulement encore vivante ?
Thom et Noal ouvraient de grands yeux. Pleins de respect chez le vieil homme et d’incrédulité chez le trouvère.
Du coup, ce fut Mat qui avança pour libérer Moiraine. Mais dès que sa main entra en contact avec la brume, la douleur le força à la retirer puis à la secouer frénétiquement.
— C’est affreusement chaud ! cria-t-il. C’est…
Il se tut quand le trouvère le rejoignit.
— Thom…, souffla-t-il, c’est brûlant.
— Je m’en fiche !
Le trouvère entra dans la brume et ses vêtements se mirent à fumer. Dans ses yeux, des larmes perlèrent, arrachées par la douleur, mais il ne tressaillit pas. Ses mains s’enfonçant dans le brouillard, il les referma sur Moiraine et la tira vers la liberté.
Quand elle fut hors de sa prison, il la tint dans ses bras, la soutenant grâce à ses jambes toujours solides malgré l’âge. De toute façon, frêle comme elle semblait être, l’Aes Sedai ne devait pas peser grand-chose.
Par la Lumière ! Mat avait oublié à quel point elle était petite ! Une bonne tête de moins que lui, au minimum.
Thom s’agenouilla, retira sa cape et en enveloppa la jeune femme, qui n’avait toujours pas ouvert les yeux.
— Est-elle… ? demanda Noal.
— Non, je sens battre son pouls, répondit Thom, très serein.
Il retira son bracelet à Moiraine. Hautement étrange, le bijou représentait un homme – peut-être un acrobate – plié en arrière d’une telle façon que ses poignets étaient liés à ses chevilles.
— On dirait un ter’angreal ou quelque chose dans ce genre, dit Thom en glissant le bracelet dans sa poche.
— C’est bien un angreal, dit une voix. Assez puissant pour être un sa’angreal – ou presque. Il pourra être une partie du prix à payer pour cette femme, si vous entendez vous en acquitter.
Mat pivota sur lui-même. Les piédestaux étaient à présent occupés par des Eelfinn – quatre femelles et quatre mâles. Tous portaient du blanc et non du noir – kilt blanc pour les hommes et, pour les femmes, chemisier taillé dans l’étrange matériau qui « ressemblait » à de la peau.
— Tenez votre langue, dit Mat à ses compagnons, en essayant de cacher son inquiétude. Un mot de travers, et ils vous pendront en prétendant que c’est votre désir le plus cher. Surtout, ne leur demandez rien.
Les deux hommes hochèrent la tête. Thom serra Moiraine contre lui et Noal, sac à l’épaule, brandit sa torche et son bâton.
— Nous sommes dans la pièce centrale, dit Mat aux Eelfinn. Celle que vous appelez la Chambre des Liens. Les pactes que vous y concluez doivent être respectés à la lettre.
— Le pacte est déjà prêt, dit un des mâles.
Il sourit, dévoilant ses dents pointues.
Les autres renards se penchèrent en avant, inspirant profondément comme s’ils sentaient quelque chose. Ou comme… Eh bien, comme s’ils voulaient aspirer un trésor que le jeune flambeur et ses compagnons abritaient en eux. Birgitte n’avait-elle pas dit que ces créatures se nourrissaient d’émotions ?
— Quel pacte ? rugit Mat. De quel pacte parlez-vous ?
— Il y a un prix à payer, dit un mâle.
— Les exigences doivent être satisfaites, ajouta un autre mâle.
— Un sacrifice sera requis, précisa une des femelles.
Son sourire plus large que ceux des autres, elle avait les dents tout aussi pointues.
— Dans le pacte, dit Mat, je veux que figure la restitution de la sortie. Précisément, j’exige qu’elle réapparaisse là où elle se trouvait et qu’elle soit ouverte. Et je suis rétif à toute négociation. Alors, n’allez pas croire que c’est ma seule exigence.
— La sortie reviendra, dit un Eelfinn.
Les autres se penchèrent de nouveau en avant. À l’évidence, ils savaient que Mat jouait son va-tout. Plusieurs en semblaient mécontents.
Ils n’avaient pas prévu qu’on arriverait jusqu’ici. Et ils n’aiment pas l’idée qu’on leur échappe.
— Je veux que ce passage reste ouvert tant que nous ne l’aurons pas franchi. N’essayez pas de l’obstruer ou de le faire disparaître quand nous serons devant. En outre, le chemin devra être direct – plus de couloirs et de salles qui fluctuent. La ligne droite ! Et vous, les maudits renards, vous n’aurez pas le droit de nous assommer ou de tenter de nous tuer. En clair, pas de coups bas !
Les Eelfinn détestèrent cette partie du programme. Plusieurs plissèrent le front, nota Mat. Parfait. Ils allaient voir qu’ils ne négociaient pas avec un enfant.
— On emmène la femme, conclut Mat, et on fiche le camp.
— Ces exigences sont… coûteuses, se plaignit un des renards. Que paieras-tu en échange ?
— Le prix a été fixé, rappela un autre Eelfinn.
C’était vrai, dut admettre Mat. Et une part de lui-même le savait depuis qu’il avait lu la lettre de Moiraine. S’il n’avait pas parlé aux Aelfinn, la toute première fois, rien de tout ça ne serait arrivé. Enfin, probablement. Parce qu’il serait mort. Ces créatures devaient dire la vérité…
De fait, elles l’avaient averti qu’il y aurait un prix. Pour la vie. Pour Moiraine. Et Mat allait devoir payer.
Il le ferait, c’était une certitude. S’il refusait, le coût serait désastreux. Pas seulement pour Thom, Moiraine et lui. Selon ce qu’il savait, le sort du monde dépendait des instants qu’il était en train de vivre.
Que la Lumière brûle le guignol que je suis ! Au fond, j’ai peut-être tout d’un héros.
Et ça, c’était le pompon !
— Je paierai, annonça Mat. La moitié de la lumière du monde…
Pour le sauver, ce fichu monde.
— Marché conclu, annonça un des mâles.
Avec un bel ensemble, les huit créatures sautèrent de leur piédestal. Puis elles encerclèrent Mat et s’en rapprochèrent. La stratégie du garrot. Exécutée avec souplesse, célérité et cruauté.
— Mat ! cria Thom.
Sans lâcher Moiraine, il se libéra un bras pour saisir un de ses couteaux.
Mat leva une main à l’intention du trouvère et du vieil homme.
— Ça doit être fait, dit-il en s’écartant délibérément de ses amis.
L’Eelfinn dépassa le petit groupe sans lui accorder un regard. Sous la lumière jaune, les clous d’or qui décoraient ses bandes de poitrine brillèrent plus que jamais.
Les huit créatures sourirent béatement.
Noal dégaina et leva sa lame.
— Non ! s’écria Mat. Ne viole pas cet accord. Si tu le fais, nous crèverons tous entre ces murs.
Les Eelfinn resserrèrent le cercle autour de Mat. Le cœur battant de plus en plus fort, il tenta de les regarder tous en même temps. Ils étaient de nouveau occupés à le vider de quelque chose. Et apparemment, ce qu’ils lui prenaient les comblait de joie.
— Faites-le, si vous avez du cran ! grogna Mat. Mais sachez que ce sera la dernière chose que vous me prendrez. Je m’enfuirai de cette tour, et je trouverai un moyen de me libérer de votre emprise mentale. Vous ne m’aurez pas ! Matrim Cauthon n’est pas votre pantin.