— Nous verrons, dit un des renards, les yeux brillant de voracité.
Il tendit une main, ses ongles bien trop pointus reflétant la chiche lumière. Puis ses doigts s’enfoncèrent dans l’orbite gauche du jeune flambeur, et il l’énucléa sans le moindre effort.
Mat hurla. Lumière, que c’était douloureux ! Plus que n’importe quelle blessure récoltée sur un champ de bataille. Plus qu’une pointe de pique ou qu’un crochet de boucher.
On eût dit que l’Eelfinn avait plongé ses griffes crochues au plus profond de son âme et de son esprit.
Mat tomba à genoux, lâcha sa lance et se prit le visage à deux mains. Sur sa joue, il sentit une substance gluante. Puis il tâta son orbite vide et beugla de nouveau.
Les Eelfinn le regardèrent, leur affreux visage presque humain extatique tandis qu’ils se délectaient de sa souffrance. D’ailleurs, quelque chose s’élevait de Mat – une sorte de brume rouge et blanc, quasiment invisible.
— Le goût ! cria un des renards.
— Si longtemps ! lui fit écho un autre.
— Regardez comme le brouillard tourne autour de lui ! dit le renard qui venait de voler son œil à Mat. Il tourbillonne ! Et l’odeur du sang plane dans l’air ! Alors, le flambeur devient le centre de tout. Je sens la fragrance du destin lui-même !
Mat cria encore. Quand il leva la tête pour regarder les ténèbres au-dessus de lui – son œil unique ruisselant de larmes –, son chapeau tomba sur le sol.
Son orbite gauche semblait en feu. Carbonisée, même. Sur sa joue, il sentit le sang sécher puis s’écailler tandis qu’il criait.
Respirant de plus en plus fort, les Eelfinn s’enivraient de sa douleur.
Mat poussa un dernier cri. Puis il ferma les poings et serra les dents, étouffant un grognement de rage et de souffrance.
Un des Eelfinn mâles s’évanouit, comme s’il était ivre mort. Mat reconnut celui qui venait de le mutiler. Son œil serré dans un poing, il se recroquevillait autour de son trophée.
Les autres titubaient. Pour ne pas tomber, ils se retinrent aux piédestaux noirs.
Noal se précipita vers Mat. Thom le suivit plus lentement, Moiraine toujours dans ses bras.
— Mat ? cria Noal.
Les dents toujours serrées afin de bloquer la douleur, Mat se força à tendre une main en arrière pour ramasser son chapeau. Pas question qu’il le laisse, par les fichues cendres ! C’était un formidable couvre-chef !
Il se releva péniblement.
— Ton œil…, souffla Thom.
— On s’en fiche !
Que la Lumière brûle le cinglé que je suis ! Une maudite tête de pioche de taré !
À peine capable de penser, en ayant si mal, Mat cligna de son dernier œil pour en chasser les larmes. Littéralement, comprit-il, il venait de « donner » la moitié de la lumière du monde. Du coup, il avait l’impression de regarder par une fenêtre dont une partie était opaque. Malgré la douleur, dans son orbite, il aurait juré qu’il pouvait ouvrir son œil.
Mais d’œil, il n’en avait plus. Et aucune Aes Sedai ne pourrait jamais réparer ça.
Il remit son chapeau, ignorant courageusement la douleur. Puis il l’inclina sur la gauche, pour cacher l’orbite vide. Enfin, il se pencha et, non sans vaciller, réussit à ramasser sa lance.
— C’est moi qui aurais dû payer, Mat, lâcha Thom d’une voix brisée. Pas toi… Tu ne voulais même pas venir.
— C’était mon choix, et je devais le faire. C’est une des réponses que m’ont données les Aelfinn, lors de ma toute première visite. Je devais donner la moitié de la lumière du monde pour le sauver. Maudits serpents !
— Pour sauver le monde ? demanda Thom, les yeux baissés sur le visage paisible de Moiraine, toujours enveloppée dans sa cape.
Son sac, le trouvère l’avait laissé sur le sol.
— Moiraine a encore quelque chose à faire, Thom, dit Mat. (La douleur se calmait un peu, aurait-on dit.) Nous avons besoin d’elle. C’est sans doute en rapport avec Rand. Quoi qu’il en soit, il fallait que tout ça arrive.
— Et si ça ne s’était pas produit ? Elle dit avoir vu…
— C’est sans importance ! lâcha Mat en se tournant vers la sortie.
Les Eelfinn étaient toujours inconscients. On aurait pu croire que c’était eux qui avaient perdu un œil.
Mat prit son paquetage et laissa celui de Thom où il était. Impossible d’en porter deux et d’être encore en mesure de se battre.
— Eh bien, fit Noal en balayant la salle du regard, je viens de voir quelque chose qu’aucun homme n’a jamais observé. Devons-nous les tuer ?
Mat secoua la tête.
— Ça risquerait de violer le pacte…
— Le respecteront-ils ? demanda Thom.
— Pas s’ils trouvent un moyen de le contourner, répondit Mat.
Lumière, sa tête lui faisait un mal de chien ! Mais il ne pouvait pas rester assis à pleurer comme un type qui vient de perdre son poulain favori.
— En route !
Le trio et sa protégée franchirent la porte de la Chambre des Liens. Une torche dans une main et son épée courte dans l’autre, Noal jeta un coup d’œil à son bâton, qu’il abandonnait à regret.
Dans le couloir, ils ne virent aucune ouverture, ce qui incita le vieil homme à marmonner dans sa barbe. Mais il n’y avait pas de quoi s’inquiéter – jusque-là, du moins. Mat n’avait-il pas demandé un chemin direct vers la sortie ?
Les Eelfinn étaient des menteurs et des tricheurs, mais à la manière des Aes Sedai, semblait-il. Et ce coup-ci, Mat avait pris soin de bien formuler son exigence, au lieu de dire ce qui lui passait par la tête.
Le couloir semblant interminable, Noal râla avec de plus en plus de conviction. Mat continua à avancer, le rythme de ses pas calqué sur les pulsations de son crâne. Avec un œil en moins, comment se battrait-il ? Pour commencer, il faudrait qu’il soit plus attentif à ce qui se passait sur sa gauche. Et il aurait du mal à évaluer les distances. Il s’en apercevait, les murs et le sol lui semblant plus ou moins éloignés selon les moments.
Thom serra Moiraine contre lui comme un avare qui protège sa cassette. Que représentait-elle pour lui ? Jusque-là, Mat aurait juré que le trouvère était là pour la même raison que lui – parce qu’il fallait que ce soit fait. Mais cette tendresse dans son regard… Eh bien, c’était très inattendu.
Le couloir se termina abruptement sur une issue en forme de polygone. La salle, au-delà, semblait être celle où avait fondu le portique de pierre rouge. Du combat précédent, on ne voyait aucun signe, pas même des traces de sang.
Mat prit une grande inspiration et continua à ouvrir la marche. Quand il aperçut des Eelfinn debout ou accroupis dans les ombres, il se tendit d’autant plus que ces maudites créatures sifflaient et grognaient. Mais elles n’esquissèrent pas un geste, même si certaines jappèrent doucement. Dans la pénombre, elles ressemblaient encore plus à des renards. Mais quand on les regardait en face, on aurait pu les prendre pour des hommes et des femmes ordinaires. Cela dit, il y avait leur façon de se déplacer, parfois à quatre pattes… Non, aucun humain ne bougeait ainsi, avec la tension rageuse d’un prédateur enchaîné. Ou d’un chien méchant séparé par une clôture de la proie dont il rêvait de déchiqueter la gorge.
Mais les renards respectèrent le pacte.
En l’absence d’attaque, Mat commença à se sentir mieux quand son petit groupe eut atteint l’autre côté de la salle. Les renards, il les avait battus à plate couture ! La fois précédente, ils avaient eu le dessus, mais uniquement parce qu’ils s’étaient comportés comme des lâches, tabassant un homme qui ne savait même pas que les hostilités avaient commencé.